
Le recyclage gainsbourgien
« On croit que je fais l’imbécile, mais je suis d’une rigueur folle. (…) Je sais jouer de la technique avec aisance. » Serge Gainsbourg
Avec la sortie du premier film de Joan Sfar : « Serge Gainsbourg, vie héroïque », le célèbre auteur-compositeur-interprète est à l’actualité, comme en témoignent ces nombreuses émissions télévisées en vogue relatant la vie de Lucien Ginzburg, ses relations amoureuses, ses provocations, ses coups de gueule, etc. Cependant, laissons là les frasques de la légende de la chanson française, et intéressons-nous au poète unique qu’il était.
Le style de Gainsbourg est incomparable, doté d’une grande richesse linguistique. Sa rigoureuse recherche de sonorités tout comme sa parfaite maîtrise du rejet et de l’enjambement sont les matières premières du monument gainsbourgien dont l’association verbale est la clef de voûte.
Il est également un autre point des plus intéressants dans l’œuvre de Gainsbourg : son goût prononcé pour la réécriture. En effet, ce dernier excelle dans l’art de ce que l’on appelle l’intertextualité, c’est-à-dire l’« interaction textuelle » qui permet de considérer « les différentes séquences d’une structure textuelle précise comme autant de « transforms » de séquences prises à d’autres textes » (1). De Verlaine à Prévert, en passant par Vian, Gainsbourg « découpe, réarrange, fait avec les mêmes pièces un différent puzzle » (2). Lui-même disait : « Tous mes textes ne sont que collures. A bien y réfléchir, je n’ai pas d’idées » (3).
Mais comment pourrait-il alors se démarquer si nettement par cette constante innovation qu’on lui connaît, s’il ne se contentait que de « piocher » ainsi dans le passé ?
Il s’agit là d’un paradoxe intéressant que nous tenterons d’éclaircir à travers l’analyse de cette réécriture propre à Gainsbourg. Puis, en procédant par induction, nous traiterons de ce que nous appellerons le « recyclage » dans le domaine de la création en général.
Lucien Ginzburg collectionnait les pseudonymes : Julien Grix (référence au personnage de Stendhal, Julien Sorel, ainsi qu’au peintre cubiste Juan Gris), puis Serge Gainsbourg, Gainsbarre, et pour finir Gainsborough (le grand peintre qu’il n’a jamais été). Cette liste exhaustive témoigne d’ores et déjà d’un goût certain pour la réécriture. L’intertextualité est en effet constamment présente dans l’ensemble de l’œuvre de Gainsbourg, la base de cette pratique étant une technique particulière : le collage. Ce procédé que Gainsbourg affectionne particulièrement « se manifeste au gré des associations verbales », il s’agit d’un « collage de mots à la façon des jeux surréalistes » (4). De nombreux textes, parmi les plus célèbres sont issus de cette technique. AinsiLa chanson de Prévert (1961), La javanaise (1962), Je suis venu te dire que je m’en vais (1974), ou encore Aux armes et caetera (1979) sont des chansons faisant partie de ce que l’on pourrait appeler le « recyclage » Gainsbourgien.
Voyons alors comment Serge Gainsbourg innove en reprenant des « matériaux » poétiques issus du patrimoine culturel français. Prenons La chanson de Prévert par exemple. Comme son nom l’indique, cette chanson est une reprise du très célèbre texte du poète Les feuilles mortes, mis en musique par Joseph Kosma. Notons tout d’abord que la présence du nom de l’auteur original dans le titre de cette chanson de Gainsbourg témoigne bel et bien d’une volonté de faire référence au texte initial ; il s’agit là d’une citation explicite et à cette première constatation vient s’ajouter l’utilisation d’un même premier vers : « Oh je voudrais tant que tu te souviennes ».
Par ailleurs, les deux versions coïncident quant au thème abordé : une voix poétique évoque un amour perdu dont le souvenir lui revient à travers une chanson. Cette chanson commémorative étant donc la chanson de Prévert dans le texte de Gainsbourg. De cette manière se créée une « mise en abîme ».
Notons que l’emploi du terme « créée » n’est pas accidentel, car il s’agit bien là d’une création originale. Voilà un premier exemple d’innovation que Gainsbourg a su apporter par le biais de l’intertextualité.
De même, dans Je suis venu te dire que je m’en vais, Gainsbourg fait une référence explicite à l’auteur dont il s’inspire : « Comme dit si bien Verlaine, « Au vent Mauvais » ». Là encore, Gainsbourg rend « hommage » à l’auteur qu’il cite, au poème qu’il recycle: la Chanson d’Automnede Paul Verlaine. Il s’agit bel et bien d’un « recollage » : des adjectifs tels que : « Tout suffocant / Et blême » deviennent des verbes : « Tu suffoques, tu blêmis » chez Gainsbourg. De même, le « je » du poème de Verlaine cède la place au « tu » de ce nouveau texte. Ainsi ce dernier s’adresse-t-il à la voix poétique verlainienne et semble lui répondre. L’impression d’ensemble est que Gainsbourg a « donné un coup de scalpel au poème de Verlaine et l’a reconstitué en recollant les morceaux » (4).
Cette technique de collage propre à Gainsbourg que nous venons brièvement d’étudier se retrouve dans le travail de nombreux créateurs contemporains tels que le duo électronique français « Justice », connu pour composer leurs morceaux à partir de multiples extraits de sons issus de leurs inspirations. « Cet album, c’est un énorme collage de milliards de choses » nous révèle Xavier de Rosnay, l’un des deux concernés, « ça passe par revomir ce que t’as aimé sous une forme un peu différente » (5). Quentin Tarantino, le très célèbre réalisateur américain est également remarqué pour les multiples références que l’on retrouve au sein de ses films. « Kill Bill » en est un exemple, rassemblant une multitude de reprises de scènes issues de films cultes japonais, entre autres.
L’utilisation de ce procédé à l’échelle de l’ensemble de ces créateurs est révélateur d’une forte influence du postmodernisme actuel. Nous ne pourrions cependant évoquer le recyclage dans le monde de la création sans citer les avant-gardistes « ready-made » de Marcel Duchamp (dès 1913) : objets tout faits et revendiqués comme œuvres par l’artiste du seul fait de les avoir choisis. Plus encore qu’un recyclage d’objets, il s’agit d’un recyclage du concept même d’art. Notons la pureté de ce recyclage créatif, l’intervention de l’artiste étant réduite à son minimum.
Remarquant l’apparente inhérence du recyclage dans l’univers de l’Art actuel, une réflexion s’impose : la création ne pourrait-elle être que recyclage ? Sans nul doute, l’intérêt de cette question provient de l’opposition des deux principaux termes qui la composent. En effet, le recyclage, d’une part, définit l’« action de faire passer quelque chose d’un premier état à un second », tandis que la création désigne l’« action de produire à partir de rien » (6). Tout recyclage créatif paraissant ainsi impossible. Nous prendrons donc le terme création par analogie, comme « production de quelque chose d’original ».
S’il est acquis que l’œuvre de tout créateur dépend du parcours que celui-ci a emprunté, son vécu, ses expériences, etc., nous pourrions alors affirmer que le créateur recycle de manière systématique ; il « met en ordre », affirmait Le Corbusier. « Mais est-ce qu’on peut rajeunir l’image tout en gardant l’ancienne ? Mais aucun problème, tout est dans tout… » nous dit Olivier Cadot (7). Ainsi toute création semble naître de notre inévitable manière de recycler le monde qui nous entoure. Lavoisier, dès 1789, nous révélait : « Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme », (cette citation étant elle-même la reformulation d’une phrase d’Anaxagore de Clazomènes : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau »). Ainsi le créateur, en bon scientifique, apparaît-il comme le catalyseur de cette transformation implicite. Car il s’agit bien d’un niveau implicite dont nous parlons, en parallèle à l’intertextualité explicite de Gainsbourg étudiée en amont.
Nous conclurons d’ailleurs notre article sur cette dernière information. Gainsbourg recyclait, en effet, mais sur deux niveaux : de manière implicite, comme tout créateur, en retranscrivant inconsciemment sa culture à travers son œuvre, et de manière explicite, cette fois plus singulière, par l’intertextualité de son écriture. Ainsi Gainsbourg s’est-il inscrit dans un espace hors norme, celui d’un auteur hors pair réinventant sans cesse, celui d’un génie de l’écriture en constante évolution.
Gainsbourg lui-même prétendait que ses chansons n’étaient qu’un art « mineur », ne nécessitant « aucune initiation », mais, encore une fois, laissons là les frasques du chanteur, et intéressons-nous au poète « majeur » qu’il était.
NOTES
(1) Julia Kristeva, Recherches sur une sémanalyse, éd. Seuil, 1969
(2) Gilles Verlant, Gainsbourg, éd. Albin Michel, 1992
(3) Jacques Perciot, Gainsbourg… sur paroles, éd. Didier Carpentier, 2002
(4) Fanny Grosse, La réécriture chez Gainsbourg, scribd.com, 2006
(5) Xavier de Rosnay, interview, télérama.fr, 2007
(6) J.Llapasset, L’art est-il création par excellence, Philagoria.net, 2008
(7) Olivier Cadot, Un nid pour quoi faire, éd. P.O.L, 2007
BIBLIOGRAPHIE
Serge Vincendet, L’intégral et caetera, éd. Bartillat, 2005
Gilles Verlant, Gainsbourg, éd. Albin Michel, 1992
Alain Coelho, Mon propre rôle I, éd. Denoël, 1991
Alain Coelho, Mon propre rôle II, éd. Denoël, 1991
Jacques Perciot, Gainsbourg …sur parole, éd. Didier Carpentier, 2002
Lucien Rioux, Serge Gainsbourg, éd. Pierre Seghers, 1969
Paul Verlaine, Oeuvres poétiques complètes, éd. Gallimard, 1962
Jacques Prévert, Oeuvres complètes II, éd. Gallimard, 1996
Eric Vandecasteele, L’art du recyclage, publications de l’Université de Saint-étienne, 2009
Nouveau Larousse Encyclopédique, Larousse, 1994
FILMOGRAPHIE
Quentin Tarantino, Kill Bill, 2003
WEBOGRAPHIE
Fanny Grosse, La réécriture chez Gainsbourg, scribd.com, 2006
J.Lapasset, L’art est-il création par excellence, Philagoria.net, 2008