Le sextant du porno mesure l’agonie des médias

Les gourous des médias peuvent aller se rhabiller. Universités et journalistes se passeront désormais de leurs services pour pronostiquer l’avenir de l’information online. Enfoncés, les Jarvis (Jeff) et les Shirky (Clay). Pulvérisés, les Wolton et les Charon. Aucun ne fait le poids devant l’ultime prophète, l’archange annonciateur final : Marc Dorcel !

Allons bon ! Le tycoon du French Porn ? L’artificier du suggestif ? L’arbitre des ébats et positions extrêmes ? Lui-même. Vous ne voyez pas le rapport ? Si l’on peut dire en ce domaine… C’est pourtant presque simple.

D’abord, les faits. Au cas où la chose aurait échappé à quelques-uns, la société Marc Dorcel offrait pour la Saint-Marc (25 avril) un abonnement de faveur à tous les pratiquants de Facebook prénommés Marc. Deux mois d’accès libre et gratuit aux rondeurs et profondeurs du sulfureux catalogue vidéo sur le site du même nom.

Une affaire pareille avait de quoi susciter les convoitises. Elle a d’ailleurs procuré aux courbes de notoriété Dorcel, sur Twitter et autres réseaux, toute la dynamique érectile durable qu’on imagine. Que du bonheur pour les heureux élus ! Sans parler du voluptueux montant d’indemnisation à venir, qu’ils peuvent déjà chiffrer, pour le jour où ils se constitueront en Class Action et attaqueront Dorcel pour cause de surdité précoce. À côté des conséquences judiciaires à prévoir sur ce dossier, les scandales de l’amiante et du Mediator feront figure de divorces à l’amiable. Mais c’est un autre sujet…

La question est : en dehors de la très chrétienne vénération de Saint-Marc qu’il exprime, pourquoi ce brusque élan de générosité libidinale ? Quand d’autres nous font se demander, à longueur d’année : Pourquoi tant de haine ? cette offrande miraculeuse interroge à rebours : Pourquoi tant d’amour ? Plus sérieusement, le commerce et l’industrie de la pornographie n’étant pas réputés pour leur philanthropisme exacerbé, à quels mystérieux arguments les Marc sont-ils redevables de ce cadeau ?

Ne cherchez pas. Compassion et charité n’ont que très peu à voir dans cet épisode. Et ceux qui ne discernent là qu’un excitant coup de com’ passent à côté de l’essentiel : la crise qui menace les Cieux et Enfers du porno payant. L’entreprise Dorcel n’en fait d’ailleurs pas mystère : plus ça va plus les plateformes distribuant du X gratuitement la piratent sans vergogne et lui taillent des croupières au niveau du tiroir-caisse.

Le phénomène n’a rien de nouveau, mais il s’amplifie et semble irréversible. Les sites barbares du X digital sans abonnement (chacun nommera ici son pourvoyeur préféré, en un mot comme en deux) ont largement franchi les portes de l’empire. L’opération Saint-Marc vaut signal d’alerte générale sur l’immense marché de l’orgasme virtuel tarifé. Sur ce marché, mais aussi, indirectement, sur celui de tous les médias en ligne, parce que…

On ne le sait pas assez — on fait même à peu près tout pour le cacher, au prétexte que ce ne sont pas des références très présentables pour les moins de 18 ans — mais, de tous temps, la pornographie a accompagné, devancé, parfois même provoqué les grandes évolutions des technologies de communication.

De la tablette au papyrus, des origines du livre et de l’imprimerie au foisonnement des nouveaux canaux numériques, de l’invention de la photographie au choix des normes pour magnétoscopes ou DVD, l’érotisme a toujours eu son mot à dire. Commercialement parlant, le sex-appeal naturel du porno a toujours su attirer le chaland.

Traduction : quand le X emprunte une voie, un support, une technologie, un modèle marketing, il est prudent d’en tenir compte. Et plus encore judicieux de l’imiter. Le marché du X est ainsi devenu une sorte de boussole inavouable, de secret sextant pour la navigation des médias traditionnels ayant à opérer leur mutation-migration en mer numérique.

Random House — 2012

D’accord, l’analogie ne saute pas aux yeux. Elle est pourtant lumineuse dès lors qu’on s’y intéresse un peu. Ceux qui douteraient de ce parallélisme des formes se reporteront utilement à un essai trop peu connu du journaliste Nick Bilton . Pour rédiger quelques chapitres de cette prophétique enquête sur le devenir de l’information, Bilton avait courageusement repoussé les limites de l’investigation jusqu’à explorer la nature des relations entre ces deux secteurs (la pornographie et la presse) confrontés au même défi : la gratuité sur Internet. Menace aggravée du caractère hautement volage des internautes consommateurs. Conclusion : le sort de l’une est intimement lié à l’autre, et réciproquement.

Explication :

Depuis toujours, que ce soit pour contourner la censure, diversifier sa clientèle, conquérir de nouvelles parts de marché ou, au XXI ème siècle, personnaliser et monétiser ses offres en ligne, la pornographie s’est trouvé dans l’obligation d’innover pour contrer le déferlement de contenus concurrents gratuits. Remplacez « pornographie » par « presse », « contenus » par « informations », et vous obtiendrez un condensé de la crise à laquelle se trouvent aujourd’hui confrontés tous les médias.

Soit, et alors ?

Alors, voilà. Jusqu’à présent, au prix de contorsions tarifaires et d’offres épousant de plus de en plus l’infinie diversité des fantasmes de ses clients (exactement comme la presse a tout essayé pour coller aux désirs de ses lecteurs, jusqu’à offrir des éditions entièrement “personnalisées”) le monde du porno payant paraissait tirer son épingle du jeu. Ce n’est manifestement plus le cas. Le doute et l’inquiétude y font leur chemin. Même chez Dorcel.

Pour qu’une aussi prestigieuse maison, close en principe au concept de gratuité totale, en vienne à brader pour deux mois tous ses affriolants modèles en même temps qu’une portion de son business model, c’est qu’il y a sérieux péril en la demeure. Et s’il y a danger sur une industrie du porno payant ayant toujours su s’adapter, cela signifie qu’il y a plus grave danger encore pour l’ensemble des médias qui, eux, s’échinent depuis des années à trouver un modèle numérique économiquement viable.

Pour anecdotique qu’elle paraisse, cette campagne d’embarquement des Marc pour la Cythère du X en dit long sur le glissement progressif des modèles financiers les plus résistants dans les sables mouvants du numérique. Ce n’est sans doute qu’un symptôme. Mais c’en est un de plus, de bien mauvais augure, dans un univers des médias où ne cessent de se multiplier pertes financières, réductions d’effectifs et repositionnements en tous genres.

Gratuité partielle ou complète, abonnements couplés à géométrie variable, orgies de nouvelles formules, acquisitions fiévreuses en vue d’échangisme fusionnel entre médias (la fameuse Convergence, en langage marketing)… Rien n’y fait. Le secteur est et reste déclinant. Pour ne pas dire agonisant.

Et s’il avait encore quelques raisons d’espérer, elles s’amenuisent à grande vitesse car, qu’on ne s’y trompe pas : même si involontaire et métaphorique, c’est un coup de semonce lourd de menaces nouvelles pour la presse que vient de tirer Marc Dorcel.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.