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Les empreintes d’un renne dans la boue. Piste Kärkevagga, Laponie, Suède. © Carrie Speaking.

Le Voyage et Le Poète

Carrie Speaking
Jan 5, 2016 · 6 min read

Also available in English.

(Ceci est une traduction semi-littérale, par l’auteure, d’un article originellement écrit en anglais sous le titre Of Travels and Poets. Il a été publié sur le blog Carrie Speaking et est ensuite paru, sur Medium, dans Curiosity Never Killed The Writer.)

***

Voilà longtemps que j’ai envie d’écrire quelque chose sur les auteurs de voyage. Sur ces gens qui écrivent sur le thème du voyage, dans leur blog, sur Medium, ou même dans de vrais journaux de voyages, publiés sous la forme de vrais livres imprimés.

(Je collectionne ces livres. Je les moissonne dans les librairies d’occasion aussi sûrement que la mort moissonne les âmes.)

Il y a quelques auteurs de voyage sur Medium ; il y a même une catégorie Voyage. Je clique dessus de temps en temps, pour me nourrir de comptes-rendus passionnés, de planifications d’itinéraire surexcitées, d’histoires de chocs culturels, de murmures racontant des moments de profonde détresse, alors que l’on marche seul sous une pluie battante, chargé d’un sac à dos importable.

Parfois ceci dit, je suis déçue. Certains jours, tout ce que je vois dans la section Voyage, c’est :

“(Publicité)”

“L’endroit que tout le monde devrait visiter avant de mourir.”

“J’ai écrit un texte de trois lignes sans aucun formatage et ce n’est même pas un haiku.”

Lire sur le Voyage, pour moi, c’est lire sur les Points de tous Retours, sur les Revenants et les Errants, sur les Renoncements et les Elancements, sur les Chemins du Retour. Sur un élan dans un champ de grenats.

Les “Points de tous Retours” ?

Les Revenants et les Errants ?

Les Renoncements et les Elancements ?

Réfléchissez une minute. Vous êtes en voyage, un genre de road trip. Des semaines. Peut-être des mois. (Certains osent des années.) Quel moment précis vous a fait réaliser qu’il était temps de revenir ? Quel moment précis vous a fait jeter un regard plein de regrets sur la route qui partait à votre gauche (encore vierge, encore inconnue) et vous a fait tourner à droite (vers la maison, vers la gare, vers l’aéroport) ?

Avez-vous ressenti qu’il était temps ? Avez-vous entendu ce déclic ? C’était ça, votre point de tous retours. Ce n’est pas toujours quelque chose de géographique (un croisement, la fin d’une piste). Le point de tous retours prend parfois la forme d’un signe.

L’élan dans un champ de grenats.

Mais nous étions réticentes, vous voyez. Nous étions, insensiblement, sur le point de basculer. Nous refoulions le nécessaire renoncement. Nous aspirions à devenir des Errantes.

Ce soir-là, nous avions préparé le dîner et l’avions partagé avec un couple d’oiseaux, qui avait entrepris d’explorer notre poêle refroidie. Nous avions rechargé nos batteries dans le petit centre de tourisme et nous y avions même branché notre bouilloire, afin de remplir nos thermos d’assez d’eau chaude pour boire du thé brûlant pendant deux jours. Nous avions minutieusement réorganisé notre nourriture, notre équipement et nos vêtements à l’arrière de notre voiture — nous nous étions même changées pour la nuit (polaires toutes propres, dents brossées, cheveux peignés). Tout ce que nous avions à faire, c’était conduire sur quelques kilomètres, marcher quelques minutes jusqu’à notre tente et nous enfermer à l’intérieur d’un coup de zip.

La route était vide. Il devait être environ 23 heures. Le soleil brillait encore, et le ciel avait sa couleur chaude du soir. Des images tourbillonaient dans ma tête. Une piste où nous avions marché sur des milliers de minuscules grenats, un lieu de campement où les moustiques étaient si nombreux qu’ils entraient dans nos bouches tandis que nous essayions de nous brosser les dents, les empreintes d’un renne dans la boue.

J’était sur le point de dire quelque chose ; de déclarer que nous devrions rester en Laponie. Allez, pas pour toujours, juste un jour de plus. Ok, une semaine de plus, max. Mais je n’ai rien déclaré du tout, parce qu’à cet instant précis nous avons repéré une forme à l’horizon, sur le bord de la route. Je m’exclamai : “Hé, c’est pas un chien ?” Nous nous mîmes à loucher sur la forme au bout de la route. Nous nous rapprochions et, instinctivement, je ralentissais. Il n’y avait pas d’autres voitures sur la route. Plus nous nous rapprochions, plus la forme grandissait. “Il est gros ce chien !” (Imbécile. Je ne sais pas à quoi je pensais.)

C’était un élan. Un magnifique, immense mâle aux bois fantasmatiques. Il nous regardait. Il nous avait regardées arriver. Nous avions stoppé la voiture et nous étions maintenant à cinq ou six mètres de lui. Ses yeux étaient profonds. Je n’arrivais pas à respirer : c’était la première fois que nous rencontrions un élan en Scandinavie. Sans jamais le quitter des yeux, je tendais lentement le bras vers mon appareil-photo. Pas de bol : j’avais enlevé la batterie. Je l’avais laissée dans son chargeur, que j’avais soigneusement rangé à l’arrière de la voiture.

Et puis j’ai pensé : c’est un cadeau inestimable. C’était juste cette fois, cette unique fois. C’était notre signe. Cet instant même : c’était notre aurevoir. Nous savions que, sur le chemin du retour vers le sud, nous avions moins de chance de rencontrer de grands animaux sauvages.

Avec un léger hochement de tête, l’élan retourna en trottant dans le bush lapon.

Voilà comment naissent les mythologies. La piste, les moustiques, les minuscules grenats, les empreintes d’un renne, l’élan au bord de la route, les oiseaux dans la poêle, tout cela fusionne en une chanson merveilleuse pleine de mots grecs et de créatures fantastiques, et des années plus tard un poète, un auteur de voyage, vous racontera une histoire au sujet d’un élan dans un champ de grenats.

Les Trois Etapes du Voyage

Tout d’abord, il y a l’élancement, la chose qui grandit en vous. La dilution, le lâcher-prise : nous irradions nos êtres et nous nous sentons libérés, ou soulagés, ou perdus — tout ceci ne tient qu’à un lâcher-prise (boulot ; année scolaire ; tourments intérieurs).

Puis vient le point de tous retours : l’élancement interrompu, la révélation, le point d’orgue : nous renonçons et revenons, ou nous basculons et errons.

Finalement, le chemin du retour. Avez-vous remarqué comme les choses y semblent différentes ? Je ne parle pas de la tristesse, du très évident “c’est-la-fin-des-vacances”. Je parle de la façon dont la lumière, vos interactions, vos actes quotidiens (faire les courses, vous brosser les dents, sortir de la tente et vous servir une tasse de thé brûlant) paraissent différents. Voilà pourquoi l’on voyage. Vous vous rassemblez, chaque petite pièce de vous, et vous réalisez que de nouvelles pièces ont été ajoutées. Vous êtes à présent une meilleure personne. Profitez-en, gardez ce sentiment vivace. Ecrivez-le.

C.I.D
alias CARRIE SPEAKING,
Auteure de voyage, Blogueuse.
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http://carriespeaking.com

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