LES AVENTURIERS DE L’ART MODERNE

UNE AVENTURE DE LA PRODUCTION

Les Aventuriers de l’Art Moderne (ARTE/Silex Films)

Les Aventuriers de l’Art Moderne est une série documentaire (6x52’) réalisée par Amélie Harrault, Valérie Loiseleux et Pauline Gaillard. Adaptée des romans de Dan Franck et racontée par Amira Casar, cette œuvre, toute en animation, mélange tableaux, croquis, photographies, collages et archives sur une musique originale de Pierre Adenot, compositeur de cinéma. Le projet, porté depuis ses débuts par les productrices de Silex Films — Priscilla Bertin, Élise Larrière et Judith Nora — est une coproduction Arte France et Financière Pinault. C’est avec la rencontre de Dan Franck et Silex Films au cours d’un dîner informel que commence une aventure qui durera quatre ans.

Quatre années, dont deux sans réalisateur fixe. Deux ans de développement pendant lesquels Dan Franck adapte lui-même ses ouvrages en scénario, deux ans où tous les candidats à la réalisation se ressemblent et proposent des adaptations classiques sans saveur dont les maîtres-mots sont « archives » et « docu-fiction ». Silex rejette ces traitements pour la même raison qui faisait que Dan Franck refusait l’adaptation jusqu’ici : l’écriture de Franck nécessite une volonté de renouveler le genre, une ambition et une audace désespérément absentes des propositions qui tombent sur les bureaux des productrices de Silex Films. Et c’est sans compter les réalisateurs effrayés par l’implication de l’auteur et des productrices…

Alors qu’une majorité écrasante de leurs interlocuteurs continuent de leur répéter qu’elles sont trop ambitieuses, les productrices de Silex Films entendent parler d’Amélie Harrault grâce à Dan Franck alors que celle-ci vient juste de terminer son premier court-métrage d’animation de 15 minutes. Le coup de coeur est immédiat et Silex part à Angoulême courtiser sa nouvelle favorite. Harrault est une jeune réalisatrice bourrée de talent, audacieuse et possédant un univers graphique foisonnant d’idées originales.

Rien ne semble pouvoir arrêter Les Aventuriers de l’Art Moderne malgré les nombreux obstacles qui se sont dressés sur leur chemin. Quand Olivier Daviaud, le compositeur initial, doit se retirer du projet, Silex rencontre pratiquement tous les compositeurs parisiens avant de finalement choisir un compositeur de cinéma, Pierre Adenot, qui vient alors de terminer son travail sur La Belle et la Bête de Christophe Gans. Deux mois après le début de la production, le studio d’animation Les Trois Ours est en liquidation judiciaire, et Silex se retrouve donc sans structure, sans matériel. Qu’à cela ne tienne, Silex Films fait tabula rasa et créé son propre studio à Angoulême, studio que dirige actuellement Amélie Harrault en tant que directrice artistique. Même les ayants-droits semblent tomber sous le charme du projet et, grâce à l’investissement de Silex et les contacts d’Olivier Paoli, documentaliste bien connu du milieu, les portes ne se ferment jamais. Christine Pinault, bras droit de Claude Picasso, va même jusqu’à proposer plusieurs croquis inédits à la production.

L’écrasante détermination de Silex Films au cours de cette véritable aventure ne laisse pas indifférents les producteurs installés. La programmation de la série a lieu pendant un changement de direction chez Arte et malgré un soutien infaillible du côté de l’équipe chargée de travailler avec Silex, Arte ne va pas jusqu’au bout et ne programme que les deux premiers épisodes en prime time. De même, Silex ne respecte pas les méthodes classiques de la distribution et propose en DVD la série avant même sa diffusion sur Arte. Cela fonctionne parfaitement, les ventes de DVD et l’audience sur la chaîne ou les supports web ne se cannibalisent pas. Au final, malgré la frilosité des uns et le conservatisme des autres, la série documentaire trouve son public et bénéficie d’une nouvelle diffusion à Noël 2016. Et en prime time cette fois.

Série documentaire issue d’une trilogie littéraire empruntant sans retenue aux codes de la fiction tout en brisant tous ceux du documentaire et de l’animation, Les Aventuriers de l’Art Moderne transcende les genres. Même la composition de l’équipe de production va à l’encontre de ce que l’on peut voir habituellement sur le marché du documentaire. En dehors de Philippine Gelberger, directrice de production, tous les membres viennent du cinéma. Gaillard et Loiseleux, deux des trois co-réalisatrices, sont des monteuses de fiction, combinaison inhabituelle dans le milieu du cinéma et de la télévision. Côté animation, c’est une équipe de dix animateurs qui se fondent dans l’univers d’Amélie Harrault tout en y apportant leur touche de personnalité et d’originalité, une liberté extrêmement rare dans le métier.

L’ambition de Silex Films a payé a posteriori via le succès de la série, mais elle a surtout permis à la production de rassembler 2,5 millions d’euros à travers un véritable Grand Chelem des financements publics. Par ailleurs, la série sera diffusée en République Tchèque, au Mexique, en Italie, en Nouvelle-Zélande, au Brésil, au Canada, en Australie, en Suisse, en Russie, en Thaïlande, en Chine, aux Pays-Bas et en Corée.

L’audace de Silex Films et l’originalité du projet ont été récompensées à plusieurs reprises, avec notamment une nomination du Film Français pour le meilleur duo auteur/producteur, un prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma et des Films de Télévision et un Laurier de la meilleure série documentaire aux Lauriers de la Radio et de la Télévision.

Ce qui est frappant dans cette véritable aventure de la production, c’est cette détermination inébranlable et l’audace constante dont les productrices de Silex Films ont fait preuve. Dans un paysage audiovisuel où le formatage et la course à l’audience sont rois, il est extrêmement rafraîchissant — et rassurant — de voir que certaines sociétés de production cherchent encore et toujours à renouveler les genres et ce quels que soient les obstacles qui se dressent sur leur chemin.

Silex Films : Élise Larrière, Judith Nora et Priscilla Bertin (Sunny Side of the Doc)

Bien sûr, toutes les tentatives ne peuvent se solder par un succès aussi écrasant que celui des Aventuriers de l’Art Moderne. Néanmoins, il paraît nécessaire de reconnaître à quel point il peut être difficile de maintenir un tel dévouement à un projet et une telle recherche de l’originalité tout en respectant les modes de financement traditionnels. On comprend très bien pourquoi Silex Films, un an seulement après sa création en 2009, faisait déjà partie de la liste des « 10 producers to watch » du magazine Variety…

Il est également intéressant de remarquer que Silex Films est une société majoritairement composée de femmes, que ce soit dans la structure principale de l’entreprise ou dans les équipes des projets produits. À noter que cette « féminisation » de l’entreprise n’est pas due à une volonté spécifique de Silex Films mais plutôt à une « vigilance » et une recherche de nouveaux talents. Dans un contexte social où il n’est pas facile pour une femme de se faire accepter dans un milieu d’hommes, on peut tout à fait envisager qu’il n’est pas non plus aisé pour un homme de s’intégrer dans une entreprise dirigée par trois femmes authentiques, audacieuses et déterminées…


Nota bene : Cet article a été rédigé dans le cadre d’un cours d’analyse et de développement du documentaire (INA Sup) après un entretien avec Silex Films.

Merci d’avoir pris le temps de lire cet article ! Vous pouvez me contacter sur Twitter : @EffB_ ou suivre mes publications sur Medium.

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