“Comme tous les enfants qui jouent à la console vous le diront, le « drift », c’est un art qui se maîtrise.”

Les conneries que j’ai faites

La contrepartie d’être quelqu’un de très créatif, c’est que je n’ai pas beaucoup de mémoire. Par exemple, je ne me souviens de pratiquement rien de mon enfance.

Les deux premiers souvenirs que j’ai, pourtant, ont ceci de commun. Ce sont des conneries que j’ai faites, et qui me sont restées, comme des marques indélébiles.

Le premier souvenir que j’ai, c’est d’avoir voulu laver mes petites voitures dans la baignoire. J’avais peut-être 3 ou 4 ans. J’ai déposé les voitures au fond du bassin, ouvert l’eau au maximum, et suis sorti pour aller parler à mes parents

Deux petites autos, au fond d’une immense cuve blanche, qu’on distinguait à peine tant la profondeur de l’eau déformait l’image. Dans la salle de bain, on pataugeait dans l’eau, qui coulait dans le couloir, et par les craques, jusqu’au premier étage. Comme un sentiment de catastrophe.

Un peu plus tard, vers l’âge de 5 ans mon père m’a acheté ma première bicyclette.

J’étais un enfant précoce et j’apprenais vite, si bien qu’après quelques semaines, déjà, on me laissait me promener dans le quartier. J’aimais aller vite et freiner avec les pieds, vous savez, ces vieilles bicyclettes qui freinaient comme ça, shlank.

Le jeu, c’était de me laisser déraper le plus longtemps possible sur les gravats.

Mais comme tous les enfants qui jouent à la console vous le diront, le « drift », c’est un art qui se maîtrise.

J’ai donc voulu drifter trop loin, trop vite, et comme Murphy a toujours raison, le moment est venu où j’ai perdu le contrôle. C’est mon genou qui a drifté. Dans les cailloux. Longtemps. Objectivement, c’était vraiment un beau drift. Mais le mélange de sang, de gravier et de sable avec lequel je suis revenu à la maison ne laissait aucun doute : j’avais raté mon coup, et ça faisait mal.

J’ai pas mal moins drifté après ça. Ou enfin, drifté, oui, mais différemment.

Encore aujourd’hui, j’ai une petite tâche sur le genou droit, pour me le rappeler.

Quinze ans plus tard, pendant mon bacc, j’ai été recruté pour lancer ma propre entreprise ; une franchise Collège Pro. Pendant plusieurs mois, j’ai peint des maisons. J’ai fait presque 100,000 dollars. C’était fou. Je me sentais millionnaire.

Et puis à la fin, Collège Pro m’a gentiment rappelé que le deal, c’était quand même que je devais payer 24% de redevances sur mes ventes.

Quand j’ai dit ça à une de mes clientes hier, elle m’a dit : mais Francis, 24%, c’est vraiment beaucoup.

Oui, Sylvie, c’est fucking beaucoup.

Si bien qu’après un an à monter ma boîte, après avoir travaillé près de mille heures, investi de mon argent, emprunté à la BDC, à mon père et à mon oncle Michel, je me suis retrouvé avec 2000$ de pertes.

Moi qui pensait me payer sur mes profits…

Mais bon, le but ici n’est pas de vous parler de petites voitures, de vélos ou de peinture.

Je voudrais plutôt vous parler d’échecs.

Je veux vous parler d’échecs surtout parce que j’ai fondé il y a trois ans, avec Gabrielle Madé et Robert Boulos — à Montréal, Québec et ailleurs dans le monde — une initiative qui s’appelle FailCamp.

FailCamp, c’est un think tank qui promeut la célébration de l’échec. C’est un blogue, une chaîne Youtube, mais surtout, une série nomade d’événements qui met en scène des gens « connus » qui parlent de leurs histoires catastrophiques.

Pourquoi?

Bien parce que.

Parce que de refuser l’échec dans la sphère personnelle, professionnelle, sportive, politique ou scientifique, c’est se priver d’autant de chances d’apprendre.

Parce qu’en reléguant l’échec au silence, on prive de tribune ceux qui perdent. Ceux qui échouent. Autant de faillites, des défaites, des divorces, d’accidents de voiture desquels nous n’apprendront jamais rien.

Que serait la démocratie si pour chacun des 338 sièges à la Chambre des Communes, il n’y avait que 338 candidats? Cela s’appelle, chers amis, une dictature.

En fait, il vaut mieux avoir 3, ou 4, ou 5 candidats dans chaque circonscription. Mais cela veut dire que pour chaque élu, 2, ou 3, ou 4 personnes défendront leurs valeurs, leur programme, leur parti, et perdront.

Quand on y pense bien, la démocratie est une fabrique de perdants.

La même situation se retrouve aussi dans le sport. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. Si le niveau augmente, ce n’est pas par hasard, c’est parce chacun incite le suivant à se dépasser.

Imaginez la saison plate qu’on aurait eu si les Canadiens jouaient tout seul. Quoi que, des soirs, on avait l’impression que c’était l’autre équipe qui jouait tout seul.

Enfin.

Le domaine où l’échec est à mon avis trop peu valorisé est celui de l’entrepreneuriat et de la finance.

Amis entrepreneurs, investisseurs, financiers, j’ai donc un message pour vous.

Parce que FailCamp, on ne fait pas ça juste pour le fun. En fait, bien au contraire. On le fait parce que c’est dur. Parce que l’échec, ça fait mal. Mais surtout, parce qu’on pense qu’au Québec, on a du chemin à faire par rapport à cette idée là.

L’échec, c’est normal.

À HEC, j’ai fini avec 4,17 sur 4,3 de moyenne générale. Ça veut dire que j’ai eu que des A+, sauf dans un cours. Ce cours là, c’était celui de Patrick Cohendet, l’homme qui est par la suite devenu mon directeur de mémoire, puis mon directeur de thèse au doctorat. C’est probablement l’homme qui a eu le plus d’influence sur ma pensée aujourd’hui.

Et bien figurez-vous que ce gars-là, il m’a collé la seule note non parfaite de mon parcours de maîtrise. Un A. Un vulgaire A. « Peut mieux faire », disait-il.

Pfff.

Ceci dit, en me disant qu’il y avait mieux, il m’incitait au dépassement. En me faisant « échouer » avec un A, il m’incitait à mettre les bouchées doubles, puis triples, puis quadruples.

J’ai fini par faire un doctorat, et cinq ans plus tard, j’ai été reçu docteur, avec les félicitations du jury et toute le kit. Rendu là, c’est vrai que mon « simple A » était loin.

Et comme le veut l’adage, il y a de bonnes chances que le « jour de mes noces », je ne m’en rappellerai plus. Gabrielle, un jour, je t’épouserai.

Bref, ne pas réussir, c’est trouver des raisons de faire. De faire mieux. Et de changer le monde.

Voyez par exemple l’industrie aérienne. Chaque crash d’avion, chaque incident, est rigoureusement documenté, analysé. On va à la cause réelle. Et on prend des actions pour corriger la situation.

Bien que je m’attriste comme nous tous de la perte de Jean Lapierre, je me dis qu’au moins, cette perte ne sera pas en vain. Qu’elle est survenue dans une industrie qui prend la chose très au sérieux, et que tous les prochains vols sur ce type d’appareil, dans ces conditions et dans cette géographie, seront désormais plus sécuritaires.

Je ne peux pas m’imaginer meilleur tribut pour un ancien Ministre des Transports.

En fait, tout le capitalisme est basé sur le principe de l’échec. Des entreprises naissent, la plupart meurent. Et c’est ok. C’est correct. C’est normal. Ça ne sert à rien de s’accrocher sur des épaves qui ne sont plus capables de trouver preneur pour leurs produits moribonds.

L’économiste Joseph Schumpeter, parlait de destruction créatrice. Schumpeter est d’ailleurs l’un des premiers économistes à s’être intéressé à la figure de l’entrepreneur en économie. On dit merci, Joseph.

Il n’y a pas de place pour tout dans le monde. Lancer un nouveau projet, c’est renoncer à des dizaines, des centaines, voire des milliers d’autres. À un moment donné il faut faire des choix.

Et faire des choix, essayer quelque chose, prendre une initiative, c’est vivre avec la possibilité que ça ne marche pas. Et vous savez quoi? Que ce soit vos petites voitures dans votre bain, votre drifting à bicyclette ou vos entreprises de peinture, ou de n’importe quoi d’autre, dites-vous que le plus vite vous échouez, le plus vite vite vous allez apprendre.

Et si j’ai appris une chose dans ma vie jusqu’ici, c’est que d’apprendre à apprendre, c’est la clé, pour avoir du succès dans la vie.

Il ne me reste donc plus qu’à vous souhaiter tout plein d’échecs, ce soir, demain, la semaine prochaine. Et si vous avez envie d’en parler, dites-vous qu’il y aura toujours une tribune, un FailCamp, pas loin de chez vous.

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