Les fake news vont-elles nous faire vivre dans un monde parallèle ?

Le terme “fake news”, littéralement “fausses infos”, a été l’une des expressions les plus répétées ces dernières semaines sur Internet. Le sujet n’est pas nouveau, mais il est devenu très sérieux depuis que médias, politiques, services secrets, jusqu’au président Trump, se sont emparés de la polémique.

Trump est officiellement président : bienvenue dans le monde des “fake news” ! Le phénomène semble hors de contrôle, il fait craindre les pires dérives. Qui croire désormais ? Et, surtout, comment éviter le pire ?

Mercredi, le plus grand youtubeur du monde a publié une vidéo un peu inhabituelle, depuis son minuscule studio qui semble avoie été aménagé dans ses toilettes. PewDiePie parle des médias, de l’info, des fausses infos, des faux médias. En gros de ce désordre incroyable qui agite l’information sur Internet, une tornade qu’on se prend forcément en pleine figure quand on a 52 millions d’abonnés et qu’on a été cité par les médias comme l’une des cent personnalités les plus influentes.

PewDiePie est un amuseur. Il a bâti son succès à 12 millions de dollars par an en diffusant depuis sa chambre des vidéos plutôt drôles, la plupart du temps complètement improvisées, de lui commentant des jeux vidéos. A 27 ans, PewDiePie affole l’ordre établi. Parce qu’il est devenu en très peu de temps plus puissant qu’une chaîne de télé internationale. Et milliardaire. Avec sa seule impertinence, un micro, une caméra, et un ordinateur connecté à Internet.

Aujourd’hui, forcément, au moindre mot de travers, ce qui arrive souvent quand on est humoriste sur Youtube et qu’on ne se donne aucune limite, les Internet lui tombent dessus en l’accusant ici de racisme, là d’antisémitisme, ici d’être proche de l’état islamique (en fait un faux article de presse, mais qu’il avait sans y réfléchir mis en avant en s’en moquant), bref… rien de bien nouveau vous me direz. Juste le bordel habituel sur les réseaux sociaux. Il n’en plaint pas exactement, il reconnait que c’est le prix à payer, qu’il alimente aussi ce bordel, et que bon, voilà…

Ce qui est plus intéressant dans cette vidéo, c’est d’entendre ce jeune prodige s’interroger sur la place et l’importance des médias d’information. Sur la dérive des “médias clickbait”, c’est à dire des médias qui font la course au clic en poussant les internautes à cliquer, dans le seul but de vendre de la pub. Pour provoquer le clic, donc la pub, il suffit d’un bon titre. Tous les responsables web marketing des médias digitaux vous le confirmeront. Le problème, explique PewDiePie, c’est que la plupart des gens ne lisent que le titre. Ce qui n’est pas complètement faux. Mais, lui-même n’abuse-t-il pas des titres accrocheurs ?

Il relativise, assez simplement : “Youtube, it’s entertainment. Media, it’s the fucking news !”

C’est à dire, je traduis pour ceux qui n’auraient pas compris : Youtube, c’est du divertissement. Les médias, c’est de l’info.

C’est intéressant, mais aussi symptomatique, de voir l’un des représentants de la génération “what the fuck” poser aussi ingénument cette limite. Une limite qui semble évidente, mais qu’il se sent obligé de poser parce que, justement, elle ne l’est pas. Ou ne l’est plus. Enfin, on ne sait plus trop.

Internet, “poubelle de l’info” ?

Le terme “fake news”, littéralement “fausses infos”, a été l’une des expressions les plus répétées ces dernières semaines sur Internet. Le sujet “Internet=poubelle de l’information” n’est pas nouveau, mais il est devenu très sérieux depuis que médias, politiques et services secrets se sont emparés de la polémique. Au point de mélanger plusieurs sujets. Mais on s’en fout, ça fait du bruit, et puis de toute façon les “gens” ne lisent que les titres. Il suffit de dire “Fake news”, médias, élite, fachos, hackers, poubelle de l’internet, et tout le monde en a pour son compte.

Trump qui accuse “lesmedias”, CNN et Buzzfeed (“You’re fake news !”), les démocrates qui accusent Trump et les Russes d’avoir influencé les électeurs avec de fausses informations, PewDiePie qui accuse les faux médias (alors qu’il y a aussi de vrais médias qui ont alimenté la polémique), tout le monde qui accuse Facebook, Facebook qui reconnait tout en se rendant compte qu’ils mettent le pied dans un piège, les médias qui en profitent pour se positionner en défenseurs de la vérité tandis que l’agence de presse suisse “Romandie” recadre l’AFP en lui demandant d’arrêter de diffuser de fausses informations (en fait un article du Washington Post sur les hackers russes repris par l’AFP et rectifié par la suite)… bref. Une belle pagaille. Et donc, comme diraient les conspirationnistes : à qui profite le crime ? A tout le monde et à personne.

Le phénomène n’est pas nouveau. La rumeur est “le plus vieux média du monde” (l’expression date de 1987). Elle a été conceptualisée en 1902 par le chercheur allemand William Stern. Et régulièrement été utilisée à des fins de déstabilisation politique.

Quand j’étais à la tête du Post.fr, entre 2007 et 2010, la question des “fausses informations” sur Internet était notre débat et notre combat quotidien. Le site participatif, co-écrit par les journalistes et les internautes, avait eu un tel succès qu’il était devenu la cible de tous les détracteurs, notamment des journalistes, mais aussi tous de les conspirationnistes et diffuseurs de fausses informations. Une communauté d’adolescents qui sévissait un forum de jeux-vidéo s’était même amusée à diffuser de faux articles sur LePost annonçant la mort de célébrité sur le site pour voir comment l’info se diffuserait. Nous recevions un nombre incalculable de fake news, souvent ciblées ou instrumentalisées par les mouvements d’extrême droite. La plupart ne franchissaient pas la barrière de la modération, mais nous étions aussi attaqués par des journalistes qui allaient chercher jusqu’à la trace de contenus qui avaient été supprimés pour nous mettre en défaut et déclamer que les médias participatifs, c’était mal. Bref, tout ça profitait à tout le monde. De fait, les journalistes de la rédaction se sont peu à peu transformés en spécialistes du fact-checking, faisant du démontage des rumeurs un exercice de pédagogie. La plupart ont acquis des réflexes de vérification en ligne qui font désormais partie des compétences indispensables requises pour un journaliste moderne.

Faut-il censurer Internet ?

Fallait-il arrêter le participatif ? On voit bien aujourd’hui que non. Ce qui à l’époque était une expérience éditoriale anticipant une tendance forte, commencée au début des années 2000 avec l’émergence des blogs, est devenu le monde dans lequel nous vivons.

Sauf que ce monde s’est accéléré. Tout le monde est devenu média à grande échelle, les algorithmes sont devenus diffuseurs de ces médias. Et quand les dirigeants politiques s’en mêlent, leurs paroles deviennent média, ils s’affrontent sur Twitter. Et c’est ainsi que le ministre de la défense pakistanais en vient à menacer Israël de l’arme nucléaire sur Twitter à la suite d’une fausse information. Difficile de dire qui manipule qui dans cette histoire. Mais le fait est que, au bout du compte, on a un peu le sentiment que la bête est hors de contrôle.

On pourrait dire que tout ça finit par s’équilibrer. D’un côté on apprend que les fausses informations ont été plus partagées sur les réseaux sociaux que les “vraies” (c’est à dire vérifiées) et créent une sorte de monde parallèle à la Philipp K.Dick. D’un autre, des études montrent qu’elles ont eu finalement peu d’impact. Des sites comme “Snopes” se sont spécialisés dans le démontage de “fake news”, comme le fait depuis longtemps Hoaxbuster. La BBC est en train de créer une équipe spécialisée en ce sens. Facebook a annoncé qu’il allait mettre en place des algorithmes anti “fake news” dans le cadre de la campagne électorale en Allemagne. Et Trump a désormais une bonne excuse pour ne plus répondre aux journalistes de CNN et de Buzzfeed.

En fait, tout ça donne surtout l’impression que ce n’est peut-être pas le phénomène des “fake news” qui est hors de contrôle, il l’a toujours plus ou moins été. Ce qui semble hors de contrôle, ou plutôt hors de notre contrôle, c’est l’escalade qui en résulte aujourd’hui. Et l’exploitation qui en est faite par tous ceux qui ont intérêt à le faire. C’est à dire à peu près tout le monde donc. Les anti-système, les pro-système, les anti-liberté, les pro-liberté, et ceux qui sont au coeur de ce désordre : les robots de Google et de Facebook.

Au final, les seules victimes, c’est nous.

Les médias dans le monde de Dory

La science nous apprend que cerveau ne peut fonctionner que s’il oublie. Il peut oublier une fausse information, tout comme il peut remplacer un vrai souvenir par un faux.

Dans ce monde où la mémoire est aussi courte que celle du poisson Dory, les fantasmes peuvent disparaître comme des nuages de fumée. Ils peuvent aussi laisser dans nos cerveaux une empreinte aussi pernicieuse qu’elle est volatile.

Tout ça est paradoxal. La complexité du monde nous protège autant qu’elle nous enferme. Le “tous médias” donne à chacun un pouvoir incroyable. Et, en même temps, il nous divise. La technologie connectée nous libère… et nous rend esclaves.

Comment corriger cette contradiction ? Par la régulation ? Mais laquelle ? Celle des dirigeants politiques ? Lesquels ? Trump ? Clinton ? Demain le Front National ? Celle des algorithmes ? Au profit de qui ? Facebook ? La Chine ? Celle des internautes ? Mais alors qui ? Les Youtubeurs ? Les influenceurs sur Twitter ? Daesh ?

La seule réponse, c’est sans doute la résilience.

Et donc la prise de recul.

Laisser la complexité se développer, mais apprendre revenir à soi.
Savoir se connecter à l’océan d’Internet, mais savoir aussi se déconnecter pour laisser retomber tout ça.
S’ouvrir en surfant sur l’infinie source d’informations et de créativité du réseau, et se réjouir de cette diversité, mais savoir aussi s’arrêter pour lire, ou échanger avec d’autres dans un vrai lieu.
Embrasser l’horizontalisation des pouvoirs, qui est irréversible, mais en comprendre les règles.
Accepter les risques de cette liberté, mais comprendre que l’harmonie à plusieurs demande de la méthode, plus que de nouveaux barrages.
Se faire aider par les robots pour y voir plus clair, mais sans leur déléguer le sens, ni la générosité.

Ce n’est pas un voeu pieux. C’est plutôt une tendance. Surtout chez les plus jeunes générations : une hyper-agilité dans un monde connecté et chaotique, mais aussi un besoin accru de sens, de physique, de qualité, de transparence, et de déconnexion.

On pourrait dire, c’est “vouloir tout en même temps”, alors que c’est de plus en plus vouloir la liberté de passer de l’un à l’autre.

Il y aura toujours des “fake news”. La question n’est pas de savoir comment les arrêter. Mais de comprendre de quoi elles sont les symptômes. Accepter les symptômes, c’est déjà faire un pas vers la solution.

Et des solutions, il y en a plein. Allez voir sur Internet…

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