Les filles et le perfectionnisme

Pourquoi les femmes ne sont pas armées pour “réussir” dans un monde compétitif

Les bonnes élèves sont surtout des filles.

En tous cas, celles qui vont jusqu’à se rendre malade d’exigence avec elles-mêmes sont souvent des filles. Ça commence à l’école, ça continue souvent dans le travail. Du moins au début, parce qu’après quelques années de carrière, on se rend toutes compte que ça bloque, que la reconnaissance ne vient pas, que la rémunération stagne. Pour peu qu’on veuille avoir des enfants, c’est la fin du monde. Alors les bonnes élèves deviennent mauvaises, méfiantes, cultivent leur rancoeur. Beaucoup font le choix de quitter ce man’s world pour fonder leur propre projet, travailler autrement ou moins, voire plus du tout. D’autres, résignées, continuent parce qu’elles n’ont pas le choix, mais terminé le perfectionnisme et le don de soi. On se concentre sur les enfants, la vie à côté du travail, une passion ou une asso qui, au moins, a du sens.

L’éthique et la foi en le système : du danger du bulletin de notes

Etre bonne à l’école n’apporte pas les armes qu’il faut pour évoluer dans le monde des grands. Se construire pendant quinze ans en ayant foi en l’éthique du travail consciencieux rend les filles très vulnérables à la réalité du monde du travail. On apprend pas la compétitivité dans le service public. Encore moins la vulnérabilité, l’intelligence, la ruse, la créativité, le principe d’un système régit par la loi du coût-bénéfice-copinage.

On apprend et on recrache. On lit, on ingurgite et on récite, mollement, passivement. Quand on a appris la pensée critique dans un cadre aussi convenu, on ne peut pas vraiment prétendre la pratiquer en vrai. Même si à force de bien faire dans toutes les matières, on acquiert une bonne base, on reste impuissante face à un bad boy débrouillard et fonceur qui a l’habitude de fonctionner en dehors du système. Lui, il s’en fout de mettre ses couilles sur la table pour un poste, une augmentation, la signature d’un contrat. Nous, on osera jamais. On aurait trop honte de démériter. Même si on est plus compétente que lui.

“Échouer” tôt, ou être mis de bonne heure en posture d’échec par les autres permet d’acquérir une grande force, de se forger une carapace, de faire monter la rage de vaincre. Ça permet aussi de vite cerner le monde dans lequel on vit, car forcément, on sort du système plus tôt. Ça met les choses au clair parfois dès l’âge de 15 ou 16 ans sur la différence entre les belles paroles de la République et les vraies valeurs du terrain.

L’idéalisme contre-productif : tout ou rien

La bonne élève discrète qui ne récolte que d’ennuyeuses félicitations ne se fait pas remarquer, ne se fait pas trop récompenser non plus, au fond. On l’incite à continuer, toujours plus loin, toujours plus longtemps, vers des cursus généralistes haut de gamme qui ne mènent à rien. On ne connait que trop bien le pourcentage ridicule de femmes présentes dans les boards des grosses compagnies et celles qui accèdent aux vrais postes clés. Si elles veulent faire autre chose que du médical, du culturel ou du journalisme, le combat est inégal dès le départ ou presque.

Le pire dans tout ça c’est la souffrance intérieure et silencieuse de toutes ces (petites) filles qui sont persuadées qu’il faut être parfaite, ou rien du tout. Beyoncé, ou clocharde. Clinton, ou balayeuse. Les filles, ça devient quelqu’un ou ça meurt dans le déshonneur.

Y a-t-il un problème d’orgueil derrière tout cela ? Peut-être. Peut-être y a-t-il surtout un gros problème éducatif à la base : nous enseignons aux filles à être parfaites et aux garçons à être courageux, fonceurs, à oser, et donc à faire des conneries. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Reshma Saujani, avocate et femme politique américaine, fondatrice de Girls who Code (voir son TEDx ci-dessous). Serions-nous encore bercés de certains idéaux de genre, à associer aux filles sagesse, vertu, timidité, introversion, et aux garçons l’aventure, le courage, l’extraversion, voire l’insolence ?

Je ne sais pas si c’est aussi caricatural. Ce qui est tangible, c’est le manque de confiance en elles de beaucoup de filles dans les situations d’évaluation, de comparaison, de compétition. Certains disent que la puberté constitue un cap important à ce niveau, car la plupart des filles subiraient à ce moment là une perte brutale d’estime de soi qui brouille leur repères et fait fondre leur assurance. Des comportements typiques s’observent à tous âges : dans une salle de classe, dit Reshma, les gars appellent la maîtresse et leur montre leur code qui ne marche pas. Ils veulent un diagnostic pour pouvoir corriger. Les filles, elles, effacent tout si le code n’est pas parfait du premier coup. La maîtresse arrive devant un écran vide, alors que le raisonnement a été accompli à 98%… et que la pauvre élève est au fond du trou car elle pense avoir lamentablement échoué à vie (ou presque).

Apprendre à être imparfaite, prioriser l’action à la perfection

Serions-nous plus tolérants envers l’imprécision chez les garçons ? Je ne suis pas sûre, en tous cas pas dans le système éducatif public français, sans doute l’un des plus rigides qui soit. La leçon, c’est la leçon.

En revanche, c’est sûr qu’il y a des progrès à faire pour apprendre aux filles à tolérer l’imprécision dans ce qu’elles font et ce qu’elles sont.

Ce qui a été le plus destructeur pour moi n’était pas de comprendre que le monde du travail n’a que faire de celui de l’école. D’arriver au bout de 8 ans d’études supérieures au bout d’un chemin qui ne menait nulle part (même s’il était agréable à parcourir). C’est surtout de comprendre qu’en fait, l’apprentissage ne finit jamais. Il n’y a pas de ligne d’arrivée, de récompense, de bulletin de fin d’année dans la vie. On arrive pas un beau matin avec un ultime 20/20, au sommet de la pyramide de l’expertise. Ou si on y arrive, ça dure une fraction de seconde avant que d’autres remettent les choses en question.

Ce qu’il faut pour évoluer sereinement dans notre monde, c’est apprendre à apprendre. Lâcher l’idéal de la carrière parfaite, de l’ascension héroïque et fulgurante qui reste un modèle purement masculin, binaire, simplet et surtout, dépassé. Des millions de femmes ont des parcours extraordinaires bien plus riches qui ne sont ni médiatisés, ni valorisés. D’ailleurs, c’est peut-être aussi ca le problème. Il faudrait qu’on redore un peu le blason de ces trajectoires de vie exceptionnelles qui sont pourtant si répandues autour de nous. Si proches qu’on ne les voit même pas.

Femmes au foyer, artisanes, créatrices, éducatrices, cuisinières, avocates, sportives, mentors, coachs, entrepreneures, leaders, chercheuses, poètes, professeures, scientifiques, mères, chirurgiennes, écrivaines … Finalement la plupart des nanas exercent bien plus de métiers que la plupart des hommes. Simplement, elles le font dans des cadres plus souples, plus complexes, moins visibles, parfois plus solitaire. Alors, comme on en parle pas, elles pensent que ce qu’elles vivent existe moins.

La plupart des femmes ont des vies bien plus riches que celles des hommes qu’elles surestiment. Seulement, elles ne s’en rendent pas compte. Et quand on se sent isolée, on peine à valoriser ses propre réalisations et à garder confiance en soi.

Apprendre à vivre avec son éternelle imperfection, sa perpétuelle condition d’apprenante imparfaite et incomplète, ASSUMER, prendre le temps d’être fière de soi pour ce qu’on a accompli. Rien n’est jamais acquis. Mieux vaut une personne qui ne panique jamais devant une difficulté et qui sait s’outiller pour résoudre les problèmes qu’une prétendue “experte en tout” dont le savoir serait immuable. Oui les filles, il faut qu’on apprenne à être plus brave comme dit Reshma, à oser, à se tromper sans avoir peur ou honte de son erreur. Les mecs, ça se trompe tout le temps, et puis ça rigole et ça recommence. On a pas besoin d’endosser le rôle chiant de maman raisonnable pour être une vraie femme. On a aussi besoin de s’éclater, de se lâcher, de bousculer, de jouer des coudes avec les autres et les conventions, de réussir à faire des trucs et à les assumer.

Libres, imparfaites, et heureuses !


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