Les geeks sont-ils voués à disparaître?

Les geeks ont souvent été vus comme des êtres étranges aimant des passions bizarres et incompréhensibles. Si 20, 30 ou 40 ans plus tôt le terme geek était fortement péjoratif, il est devenu dans les années 2000 un terme qu’il fallait s’approprier.

Je suis un geek.

Dans la tête du grand public, un geek est souvent un joueur de jeux vidéo, jeune, un peu associal, il est excessif dans sa passion et ne sait pas bien ce qu’il fait. Pourtant, il ne viendrait à l’esprit de personne de critiquer quelqu’un qui s’entraine tous les jours plusieurs heures pour progresser dans sa discipline sportive. Soyons clair: le grand public se trompe. Un geek ne joue pas nécessairement aux jeux vidéo. D’ailleurs à l’époque où les premiers geeks historiques sont apparus, il n’y avait guère de jeux vidéo…

C’est quoi un geek?

C’est étonnament une question difficile tellement les avis divergent à ce sujet. Le terme a tellement été repris et manipulé ces dernières années qu’il en a été vidé de sa substance initiale.

Revenons donc aux origines du terme. D’où vient le terme geek?

Sur le site linternaute.com, un geek est une personne qui possède de grandes connaissances dans un domaine précis, tel que l’informatique, les nouvelles technologies, la science-fiction, ou encore les jeux vidéo. (A noter qu’il y a peu, linternaute.com donnait cette définition là: personne ayant peu de vie sociale en raison de sa passion exagérée de l’informatique, des nouvelles technologies, de la science-fiction, ou encore des jeux. On remarque donc une évolution dans l’esprit de la définition.) L’absurdité de la connotation péjorative du mot geek lui vient d’abord de ses origines. Dans Larousse, on nous renvoie au terme anglo-américain qui signifie fou de. Lorsqu’on fait une recherche dans le Oxford Dictionnaries, on note que le geek est défini comme une personne pas à la mode et socialement inadaptée. A cette définition se rajoute que le geek est une personne passionnée et obsessionnelle. Étymologiquement, le terme geek vient du vieil anglais “geck” qui signifie fou, racine que l’on retrouve dans la langue allemande avec le mot “gek” qui signifie fou, idiot.

Il ne fait donc aucun doute que le mot geek a longtemps été un terme négatif, utilisé en ce sens pour dénigrer les passions de ces êtres associaux, obsessionnels et idiots.

Maintenant que nous avons compris l’origine du terme geek, il convient de l’ancrer dans son utilisation usuelle et donc dans sa modernité.

C’est qui les geeks?

Oui le geek est un passionné. Est-il pour autant obsessionnel? Aimez passionnément les jeux vidéo et vous serez considéré comme obsessionnel, aimez passionnément la littérature (mais pas le fantastique ou la SF, faut pas déconner), vous serez considéré comme équilibré. Le regard que la société porte sur les geeks reste condescendant et rappelle que certaines passions sont estimées plus convenables que d’autres. Le geek est donc fou d’aimer ce qu’il aime. Le geek est fou de lire et de collectionner les comics et autres BD, le geek est fou de passer des heures devant un écran pour jouer à un jeu qui nécessite d’intégrer des contraintes, le geek est fou de ne pas s’intéresser à sa façon de s’habiller, le geek est fou de ne pas être comme tout le monde.

Les geeks ont grandi par exemple avec les romans et nouvelles d’Asimov ou de K. Dick ou avec la trilogie du Seigneur des Anneaux de Tolkien, auteurs dont on aurait du mal aujourd’hui à réduire leurs puissantes influences. Les geeks ont été les premiers à jouer à des jeux de rôle, à jouer autour d’une table et à imaginer être des nains, des orcs, des héros médiévaux. Les geeks stimulaient leur imagination pour vivre des aventures extraordinaires! S’ils aimaient se plonger dans les histoires des autres, ils aimaient aussi être les acteurs de leurs propres univers! C’est pour cela que le jeu vidéo a eu tant de succès auprès de ces pauvres fous, comme dirait Gandalf. Souvenez-vous à quoi ressemblaient les premiers jeux vidéo… Les graphismes sommaires obligeaient les joueurs à propulser leur aventure dans leur pensée visuelle. L’exemple des jeux textuels est flagrant. Les jeux vidéo d’aujourd’hui devenus réalistes ne permettent plus le développement de cette pensée.

Tout cela reste néanmoins obscur. Je pourrais éventuellement conclure ici que le rôliste est le dernier des geeks, pourquoi pas. Mais j’en doute. Car au-delà de la difficile définition du geek je pense que nous vivons une époque charnière pour les geeks: ils sont désormais cools, respectables, eux qui étaient tant critiqués par le passé sont devenus des figures de mode et ne sont plus considérés comme fous mais comme pertinents et intelligents. Ils dirigent les entreprises les plus puissantes du monde (Apple, Microsoft, Google, etc.), ils comprennent les nouvelles technologies, les maîtrisent aussi. Ils font le monde moderne. Ils ont les premiers rôles dans des séries (Silicon Valley, The Big Bang Theory, Mr Robot, Community, etc.), dans des films, romans… le geek est devenu tendance, classe, sexy.

Le renouvellement générationnel des geeks.

Sauf qu’il n’y a plus de nouveaux geeks. En effet, les geeks sont nés avec des sous-cultures précises, des cultures de niches qui sont aujourd’hui populaires, complètement ancrées dans la pop culture. La science-fiction attire le grand public dans les salles de cinéma, les jeux vidéo se vendent par millions et sont même devenus l’industrie culturelle la plus rentable. Il n’y a guère plus de niches où d’obscures geeks pourraient encore se cacher. Les rôlistes ne sont plus considérés comme d’étranges énergumènes, les fans de BD sont respectés au même titre que les lecteurs de romans, on invite des auteurs de bandes dessinées sur des émissions de télé grand public, et même des créateurs de jeux vidéo! Bien sûr, le travail d’intégration n’est pas encore complet, mais ça ne devrait plus tarder.

Que reste-t-il aux geeks de la première heure?

Plus grand chose à vrai dire, sinon leur patrimoine.

Ces sous-cultures qui ont défini les geeks pendant tant d’années n’en sont plus aujourd’hui. Elles sont intégrées à la culture pop et n’appartiennent plus à des petits groupes mais au grand public. Le geek ne fonctionne qu’à travers un groupe réduit. C’est son appartenance à une certaine culture underground qui le définit en tant que tel. C’est parce qu’il ne faisait pas partie de la masse qu’il était rejeté, c’est parce qu’il était différent qu’il était considéré comme fou.

Il existe encore des geeks, c’est certain, quelques vieux insoumis qui refusent que leurs passions deviennent mainstream, qui refusent d’être assimilés à une pop culture à laquelle ils ne s’identifient pas. Ces passionnés qui ont grandi dans les années 60, 70 ou 80, bien avant l’avènement de l’Internet, ont été les geeks un peu fous, montrés du doigt, éventuellement obsessionnels. Ils ont été moqués pour oser avoir des passions différentes, pour oser refuser d’entrer dans le moule. Pas pour des raisons politiques, mais parce qu’ils ne se reconnaissaient pas dans cette fameuse masse.

Les geeks sont voués à disparaître… ou à aller voir ailleurs.

Avec la disparition de leurs cultures underground, les geeks ne sont plus geeks, ils sont d’anciens geeks. Un jour je dirai à mes enfants: “Plus jeune, j’étais un geek, un pauvre fou qui aimait les jeux vidéo, et les gens se moquaient de moi car je lisais de la science-fiction”, et mes enfants, ils ne comprendront pas, parce que les jeux vidéo sont devenus massivement populaires tout comme la science-fiction, et ils me demanderont si c’était mieux avant, et j’aurais du mal à leur répondre sans passer pour un vieux con aigri.

Je pense néanmoins que le terme geek est indissociable de la sous-culture qui le définissait en tant que tel. A partir du moment où cette sous-culture est devenue populaire, le geek a perdu son statut de geek, il a quitté sa case et a été intégré aux autres. Notez que les geeks n’avaient rien demandé. Ils n’étaient pas geeks par défaut, ils étaient geeks dans le regard des autres.

Mais rassurez-vous, tous les geeks ne sont pas morts! Chaque vieux geek reste inexorablement et nostalgiquement un passionné. Il regrette ce temps où il s’identifiait à un groupe précis, où il n’était pas mélangé à cette masse incompréhensible qui consomme sans grande passion ce qu’il a tant aimé. Car le geek a aussi vu sa passion se détériorer. Quand Le Seigneur des Anneaux a été adapté au cinéma, le geek a dû supporter une adaptation hollywoodienne remplie de codes prévus pour être appréciés du grand public. Les jeux vidéo sont devenus globalement si simples à jouer qu’ils ne représentent guère plus de challenges. Donjons et Dragons a été adapté en film et a apporté son lot de dépressifs dans son sillage. Star Trek est devenu une franchise à engranger les millions dans des films hyper spectaculaires où Kirk est un blondinet sans charisme. La mort de Leonard Nimoy et les multiples hommages rendus montrent d’ailleurs parfaitement combien Star Trek n’est plus une franchise de niche. Oh!, tout n’est pas à jeter heureusement! Mais en se popularisant, en se libéralisant si j’ose dire, la sous-culture geek a perdu une partie de son âme. Il y a encore quelques années, elle était supportée par des auteurs, elle est aujourd’hui un produit de consommation comme un autre, trop souvent médiocre.

Geeks et Cie

Il me semble que la composante la plus importante dans le traitement de la question geek est qu’il faut l’intégrer dans une chronologie précise. Quand sont arrivés les premiers geeks? Comment ont-ils évolué? Ont-ils le sentiment d’avoir perdu leur identité? Qui sont-ils les nouveaux geeks? Pourquoi se considèrent-ils encore comme des geeks?

Certains pourraient me rétorquer que tout cela n’est au fond que de la dialectique. Qu’un mouvement (comme le mouvement geek) n’a pas vocation à rester statique et qu’il peut intégrer de nouveaux visages, de nouvelles cultures aussi. Je le conçois. Mais ma réponse serait sans appel: d’abord la dialectique est essentielle, les mots ont des sens précis et il convient de les respecter pour savoir de quoi on parle. Ensuite, si un mouvement a certes vocation a être vivant et à évoluer, cela ne signifie pas pour autant qu’il doive perdre sa substance originelle. La perte de l’identité qui caractérise les geeks ne font plus d’eux des geeks. S’ils ne sont plus les monstres qui étaient montrés du doigt, alors ils ne sont plus des geeks. Ils sont le commun.

Il semblerait même que les nouvelles générations, celles nées après 1990, tendent à vouloir être considérées comme des geeks. Comme si le fait d’être encore appelé geek leur assurait d’être différents de la masse. Ils ne le sont pourtant pas. Il n’y a aujourd’hui rien de plus commun que de jouer aux jeux vidéo ou de connaître Frodo et ses amis. La guerre a été gagnée depuis longtemps. Peut-être qu’au fond ils souhaitent simplement faire partie d’une certaine communauté, un concept imaginaire de communauté geek dans laquelle ils se reconnaissent à travers un héritage spécifique. Si le patrimoine est commun, l’histoire n’est pas commune. L’histoire a fait sortir les geeks de l’ombre en les assimilant au commun des mortels. Les geeks sont morts lorsqu’ils ont été “démonstruisés”. Et vouloir ressembler à un monstre ne fait pas de quelqu’un un monstre pour autant.