Les leçons à tirer de la victoire de Donald Trump

Claire Baujard
Nov 9, 2016 · 7 min read
Mandel Ngan/AFP/Getty Images (Slate)

Comme tout le monde je suis attristée par les résultats de cette élection, mais pas vraiment surprise. Il y a beaucoup de choses à dire, alors je présente quelques points importants, soutenus par des sources.

Doit-on vraiment être surpris ?
Hillary Clinton et Donald Trump sont les deux candidats les plus impopulaires à se présenter à la Maison Blanche [1]. La politique “classique” déçoit tout le monde [2]. Pour beaucoup de personnes, Clinton a déjà été haut placée dans le gouvernement, elle a déjà eu l’opportunité de faire changer les choses, mais ils n’ont vu aucune amélioration dans leurs vies (je ne suis pas sûre que les postes qu’elle a occupé lui aient réellement donné cette opportunité, mais les amalgames sont vites faits, surtout quand on est amers). Qui fait encore confiance aux hommes (ou femmes) politiques ? Nous savons très bien que la moitié des promesses ne seront pas tenues, que les discours en public et en privé sont différents. Alors pourquoi ne pas voter pour le nouveau venu, celui qui ne nous a pas encore déçus ?

Pourquoi imposer la candidate Clinton ?
Durant les primaires démocrates, les médias ont très clairement donné la faveur à Clinton par rapport à Bernie Sanders (rappel, ceci n’est pas un hoax, la présidente du parti a démissionné après la publications de ces révélations) [3]. Elle était supposée être “la vraie candidate”, celle qui était qualifiée et qui pouvait vraiment gagner, alors que Bernie n’était qu’un candidat fantaisiste [4], qu’il “n’allait jamais passer” [5]. Bien qu’il ait créé la surprise en mobilisant les foules et qu’il ait reçu un nombre de contributions individuelles absolument incroyable [6], l’establishment (les grands médias tout comme le parti démocrate qui, clairement, a favorisé Hillary) a refusé d’y croire [7]. (NB: Je ne cite pas le Daily Mail comme si c’était une vraie source d’information objective mais le terme “no-chance candidate” est tout à fait représentatif de la façon dont les médias ont traité Bernie pendant la campagne).

AP (MSNBC)

Pendant les primaires, deux candidats ont excité les foules : Bernie et Trump. Un signe clair que les Américains en ont assez de la politique “as usual” [8]. Pourtant le DNC n’a pas écouté, a poussé la candidature d’Hillary et a refusé d’écouter les progressistes du parti (cf la façon dont les supporters de Bernie ont été traités lors de la convention (“you’re being ridiculous”, “get over it” [9][10]), le choix de VP très décevant pour les jeunes électeurs — le futur du parti et du pays — qui voulaient qu’Hillary se montre plus progressiste [11]).
Pourquoi tenter d’imposer Hillary Clinton dans un climat si hostile à l’establishment et où règne une vrai volonté de changement ?

D’un côté comme de l’autre, la diabolisation n’est pas une bonne idée
Faire de la pub gratuite à Trump en parlant de ses frasques tous les jours, c’est facile [12]. Se moquer de ses cheveux, de sa façon de parler, de ses idées, c’est facile aussi. Et c’est bien mérité. Mais pour moi cela pose deux problèmes.

Trump n’est que le miroir de la société américaine, il dit ce que beaucoup de gens veulent entendre.

Il casse les codes du politiquement correct, dit beaucoup de choses dont les politiques ne parlent jamais, et surtout, “he tells it like it is” [13]. Qu’on l’aime ou pas, dans sa façon de parler et de penser, Trump est plus proche de l’Américain moyen qu’Hillary, bien trop surfaite et forgée dans le même moule tout lisse que les politiciens qui déçoivent les électeurs depuis des décennies. Insulter Trump aussi ouvertement, c’est insulter son électorat. Et cet électorat en a certainement marre de se faire dire quoi penser, quoi dire et quoi voter par des journalistes “bien pensants” qui sont déconnectés de la réalité (la preuve, ils n’ont rien vu venir, comme pour le Brexit).

La critique unilatérale n’aide personne.

Elle renforce le sentiment que le système est truqué et que personne n’est à l’écoute de cette “majorité silencieuse” si on peut si facilement la moquer (à part Donald qui est formidable et qui écoute tout le monde : “I love you everybody”). La veille des élections j’ai vu un article qui recensait quelques unes des pires déclarations de Trump, affirmant ne pas pouvoir faire une liste complète de toutes ses boulettes [14]. Oui, Trump dit des grosses conneries, il aime les phrases choc car ça résonne chez les électeurs (c’est facile à comprendre, pas comme les formulations alambiquées des politiciens classiques comme Clinton qui ne semblent pas dire grand chose de concret [15]) et ça fait la une des médias. Et on doit signaler les bêtises qu’il dit. Mais l’erreur ici c’est de faire comme si Hillary, elle, n’avait jamais rien dit de mal. Comme si elle n’était jamais revenue sur ses positions (tout le monde dit que Trump est une girouette, mais personne ne parle du fait qu’Hillary change ses positions en fonction de l’opinion générale, cf sa position sur le mariage gay [16] ou sur le “fight for $15” [17]).

Marre d’être pris pour des cons
Je crois que les Américains en ont marre de cette couverture médiatique partisane. Et ils doivent en avoir marre qu’on les prenne pour des cons. Clinton peine à gagner la confiance des jeunes électeurs ? Ben, on n’a qu’à demander à Beyoncé et à Pharrel de venir chanter pour elle [18], ça suffit à faire changer d’avis les jeunes, non ? Un selfie ? Un “mannequin challenge” ? [19] Pour gagner les jeunes électeurs, le camp Clinton a tout misé sur le marketing, rien sur les idées. Sa campagne a d’ailleurs dépensé beaucoup plus que celle de Trump, pour le résultat que l’on connait maintenant [20]. Les jeunes ont massivement soutenu Bernie ; si Clinton voulait leur faire signe qu’elle était la candidate progressiste qui allait porter haut ses idées, elle aurait du choisir un VP plus progressiste et traiter les Bernicrats avec respect plutôt qu’avec dédain et arrogance. [10][11] Il semblerait qu’elle était trop sûre d’elle et qu’elle estimait de pas avoir besoin de les brosser dans le sens du poil. Elle n’avait visiblement pas réalisé que l’élection ne pouvait pas être gagnée sans eux.

Peut-être en ont-ils marre qu’on leur dise qu’on ne peut pas faire confiance à Trump et qu’Hillary, elle, est une femme de confiance avec de l’expérience, alors que le FBI a jugé qu’elle avait été “extremely careless” dans sa façon de gérer des informations confidentielles [21].
Peut-être les femmes en ont-elles marre qu’on leur dise qu’il faut voter pour Clinton parce que c’est une femme ? [22][23][24] J’ai du mal à imaginer un argument plus anti-féministe. Être féministe, c’est accorder aux femmes le droit de prendre leurs propres décisions, non ? Même si ce n’est pas dans leur intérêt. Oui, une femme à la tête des USA ce serait super. Mais pas n’importe laquelle, pas une femme juste pour pouvoir dire qu’on est progressistes. S’il fallait vraiment élire une femme, pourquoi ne pas avoir plus parlé de Jill Stein (Green Party), ou de Carly Fiorina (candidate à la primaire Républicaine) ?
Peut-être en ont-ils marre d’entendre que Donald Trump est le candidat de la guerre, celui qui va déclencher la troisième guerre mondiale, alors qu’Hillary Clinton est la vraie va-t-en guerre, elle qui était si contente d’aller en Lybie et qui avait hâte d’aller en Iran ? [25]

Tout est possible
Pour tout le monde (encore une fois, comme pour le Brexit), les jeux étaient déjà faits. Nombreux sont ceux qui sont allé se coucher en pensant qu’au réveil Hillary serait la gagnante. Cette atmosphère de victoire annoncée règne sur la campagne depuis très (trop) longtemps. La position quasi unanime des médias en faveur de Clinton et la façon dont Trump a été limogé durant toute sa campagne par les médias, les célébrités et les personnalités politiques “traditionnelles” aux USA et ailleurs n’a fait que renforcer ce sentiment d’une élection au résultat déjà décidé. Alors je ne suis pas surprise que les électeurs aient voulu faire mentir les médias qui se moquent d’eux et ne leur donnent jamais la parole. Naomi Klein, faisant référence à CNN qui évoque une partie “cachée” de l’électorat, se demande avec raison s’ils n’ont pas plutôt été ignorés. [26]

D’une certaine manière, je suis contente de voir que tout ne se passe pas toujours comme prévu, qu’une alternative est possible. Mais j’aurai aimé que l’alternative à l’establishment vienne de la gauche, des démocrates. Comme des millions de personnes, j’aurai aimé que ce soit Bernie Sanders. Bernie n’a pas essayé d’ignorer le malaise profond qui tourmente l’Amérique et le monde, il propose des solutions articulées autour des notions de solidarité, d’unité, de paix et d’amour. Mais ces mots-là sont trop rigolos pour rentrer dans l’arène politique. Un candidat qui prône la paix et l’amour n’est pas un candidat sérieux avec de vraies chances de gagner, non, un candidat sérieux c’est un candidat qui a de l’expérience, un bagage politique, qui est déjà allé faire la guerre dans plusieurs pays du monde. C’est ce qu’on nous a fait croire. Vous savez quoi ? Un candidat sérieux c’est un candidat qui comprend les gens et qui sait s’adresser à eux. C’était le point fort de Bernie, c’est aussi celui de Trump.

Well fucking done, everybody.

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Claire Baujard

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Frenchie living in Brighton, UK. Copywriter, translator. I love baking, social justice, the environment and I believe in fighting for change. We are one.

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