Les mots des autres pour retrouver les siens

Me suivant assidûment sur Facebook, vous savez que vendredi, je n’ai rien posté. Et vous savez que ça ne me ressemble pas.
Pourquoi : bonne question.

Cette année 2015, dès ses prémices et ses premiers battements, je l’ai sentie comme ça : du très très bon et du très très pourri. Va comprendre Charles, une histoire d’intuition.
7 jours après que celui que je considère comme mon frère se décide ENFIN à demander ma meilleure amie en mariage, on était tous Charlie. Vlan. Et la veille d’aller “marcher” (piétiner à 400 mètres de la République) pour Charlie, pour les juifs, pour les flics, pour les musulmans dont on maltraitait la religion, pour nous, ils ont eu l’audace de nous annoncer l’arrivée prochaine d’une nouvelle branche de leur descendance. Un grand bordel émotionnel.
Alors il y a eu les mots sur le coup, pour évacuer.
Puis le silence.
Puis c’est revenu.

En 2015, j’ai mis ma vie en guerre, fait table rase, osé, tourné des pages. Forcément j’ai pleuré et douté, mais finalement j’y suis allée. Le temps des discussions et des coups bas, j’ai encaissé et perdu le fil des mots.
Puis c’est revenu.
Ça a mis du temps. Plus de temps qu’il ne m’en a fallut pour signer les papiers et officialiser les démarches vers une vie beaucoup plus précaire et m’apportant un épanouissement perdu de vue depuis plus de 5 ans.
Mais c’est revenu.

Fin 2015, l’automne tant redouté ne s’est pas installé tout de suite. Vu le contexte, le changement de vie, j’appréhendais. Mais la pluie et le gris ne sont pas venus si vite. Non.
En revanche, on a vu l’horreur.

On a exorcisé, dessiné, écrit, mis en musique, parlé, déposé des fleurs, allumé des bougies, trinqué en terrasse ou ailleurs, baissé la tête, levé les yeux, pleuré, et tout un tas de choses inutiles qu’il nous a fallut faire pour gérer chacun à notre façon, comme un réflexe vital.

Quand le temps a repris son fil, on a emprunté les mots de Brel, d’Hemingway, entre autre. Et moi la première.
Ils sont réconfortants les mots des autres car ils expriment ce qui se cache au fond de nous avec une justesse qui me semble, au quotidien, remplacée par de la maladresse.

J’avoue, les mots des autres, ces derniers temps, je m’y réfugie. Hasard comme par hasard, je refermais ceux de Voltaire le 10 novembre. J’en ai fait une chronique cette semaine que j’aurais pu écrire un mois plus tôt dans une certaine insouciance. Mais depuis que j’ai terminé ces mots, rien n’est plus vraiment pareil : les sirènes ne nous laissent plus dans l’indifférence, le survol d’hélicoptères nous surprend de moins en moins, chacune de nos paroles peut se trouver réquisitionnée par une prise de position qu’on ne savait même pas vouloir prendre. Qu’aurait dit Voltaire de cette période troublante où l’on chante l’amour comme arme en préambule d’un discours justifiant des bombes et où, pour revendiquer nos libertés, on accepte de s’en voir privé de certaines ? J’ai la certitude qu’il aurait trouvé des mots plus justes que les miens, si ce n’est pour affirmer des grandes vérités, au moins pour nous faire réfléchir, au détour d’une allégorie ou d’un conte philosophique à l’histoire improbable.
Les mots des autres, c’est aussi la presse. Les numéros successifs du 1 l’hebdo, les éditions spéciales de magazines, les articles sur la toile pour expliquer. J’ai perdu certaines de mes certitudes sur le besoin d’informer à tout prix. J’en ai renforcé d’autre sur la nécessité d’analyser, de prendre de la hauteur.
Et puis les mots des autres toujours, comme pour occuper le temps et éviter de poser les miens. Je les sens, dans mes ballades parisiennes. Ils sont perdus. Il faut dire, mon regard sur le monde depuis quelques jours passe d’un extrême à l’autre, fidèle à cette année 2015 : mon entourage allume les étoiles quand mon monde s’écroule de terroristes en élections. Le “vivre ensemble” me semble impossible, mais être ensemble réveille mes perspectives.

Tout homme crée sans le savoir comme il respire. Mais l’artiste se sent créer. Son acte engage tout son être. Sa peine bien-aimée le fortifie — Paul Valéry, Trocadéro.

Ultime paradoxe, j’essaye de construire les fondations d’un quotidien ancré dans mes mots quand ceux-ci s’agglutinent misérablement dans des recoins par peur d’injustesse (l’ultime crime).

Alors parfois, il n’y a pas de photos, de mots ou de vidéos qui valent la peine d’être partagés. Juste moi dans une réflexion aussi passionnante (pour personne d’autre que moi) que troublante, afin de mettre du sens, un peu, dans tout ça. Et j’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui pourrait caractériser ces moments. Alors je me tais, parfois… Pour profiter de mes paradoxes, mon inconfort, mes angoisses, mais surtout pour profiter de ces gens qui allument les étoiles et me renvoient à moi-même, de leur présence ou de leurs écrits.


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