Les slasheurs-cueilleurs : vers un retour aux sources de la nature humaine ?

Le retour du nomadisme et de la créativité au travail

Au début, je n’aimais pas du tout ce terme de “slasheur”, un peu lourd, un peu moche, pour désigner ceux qui ont plusieurs passions et plusieurs métiers dans la vie. Du genre : boulanger / bloggueur / photographe. Ou graphiste / championne d’aviron / consultante marketing.

Pour moi c’est un lieu commun que de dire que les gens ont plusieurs intérêts dans la vie, voire plusieurs métiers. A vrai dire, c’est ce que j’ai toujours considéré comme étant normal. Il y a des lustres que certains ont des métiers saisonniers, deux jobs, une activité alimentaire et une activité passion…

Mais en lisant un peu plus de choses sur le sujet, je me rend compte que ça va un peu plus loin : d’abord les “slasheurs” sont une révolution du monde du travail, et pas juste la juxtaposition d’un métier avec ce qu’on met habituellement dans la case “loisirs” du CV. Il s’agit vraiment d’avoir plusieurs casquettes professionnelles, mouvantes et complémentaires (ou pas), et de mener de front plusieurs “carrières” en une seule, tout en l’assumant, voire en le revendiquant.

La cohérence du parcours est incarnée par les valeurs portées par la personne dans toutes ses activités, et non pas seulement par une succession de titres de poste. Et voilà qui change tout : on regarde enfin le sens des actions posées par quelqu’un, dans plusieurs environnements, au fil du temps et des collaborations, sur le long terme. On devient son propre métier. Difficile de faire plus vulnérable, plus couillu et plus risqué que ça. Pas de paravent, pas de définition possible par l’extérieur. On se définit de l’intérieur, et puis on se jette dehors, comme ça, tout nu, et on voit ce que ça donne.

C’est un mode de vie qui oblige à une excellente connaissance de soi, qui s’impose aussi par nécessité économique dans un contexte où le chômage pèse lourd. C’est aussi un style de vie aventurier, exigeant et sans filet qui comporte son lot de difficultés au quotidien : précarité, instabilité, grosses heures de travail, risque d’isolement et de burn-out, difficulté de planifier et de s’organiser dans sa vie “privée”(le client reste roi), difficile reconnaissance sociale… Il y en a aussi (surtout des sociologues) pour dire que ce renoncement au choix est une forme de déni de maturité… C’est vrai que les 4,5 millions de slasheurs en France sont surtout des 25–35 ans pour l’instant. Bref, un changement dans les modes de vie et de travailler, une lame de fond, dont la lecture est encore un peu maladroite pour ceux qui ne le vivent pas, et confuse par ceux qui sont en plein dedans sans en avoir toujours conscience.

Cette multi-activité est facilitée par les nouvelles techonologies, le fait de pouvoir travailler n’importe où, n’importe quand, d’avoir accès à des statuts alternatifs au salariat classique ( statut de micro-entrepreneur, d’entrepreneur salarié, d’intrapreneur…), par la démocratisation du freelancing et du travail indépendant. L’essor des espaces de coworking et des espaces “wifi friendly” en général, en ville, à la campagne, partout dans le monde, rend possible le fait de mener de multiples projets tout en étant mobile et connecté. C’est sûr que quand on compare ce mode de vie là avec un emploi salarié sédentaire “mono-activité” et “mono-allégeance”, avec horaires de bureaux classique, il y a une marche de confort, mais aussi de niveau de richesse des expériences (le bore-out n’est pas plus confortable que son extrême inverse).

Le fait d’être plus autonome rend aussi plus critique et plus indépendant. Aucune entreprise, aucune autorité ne nous protège. Aucune ne nous asservit non plus. On est libre de s’ouvrir à beaucoup de choses, d’appartenir à de multiples communautés et de s’investir sur une grande variété de sujets, en choisissant la méthode de travail et de collaboration. On est libre d’inventer… Cette liberté peut devenir une grande pression pour certains, car autant les créatifs libérés s’éclatent, autant les personnes plus à l’aise avec une structure et des finalités bien définies s’y perdent.

Les “multi-potentiels”, a priori taillés sur mesure pour un tel mode de vie, peuvent aussi tomber dans une abîme de tentations sans fin qui les fait retomber dans leurs pires travers (et je plaide coupable) : l’impossibilité de choisir et de faire les choses une par une, au moins de temps en temps. Il ne faut pas oublier qu’au-delà de l’aventure et de la passion d’apprendre, il y a une réalité économique derrière le “slashing”, qui reste la même pour tous : à savoir assurer sa subsistance.

« Les polyvalents, les communicants, les curieux et les aventuriers ont plus de chance de s’épanouir dans cette forme de travail que ceux et celles d’un naturel anxieux et réservé et qui excellent plutôt dans les tâches d’organisation et d’anticipation » (source : psychologies.com)

Pourquoi les slasheurs-cueilleurs ?

Attention, je vais faire ma géographe.

La chasse, la pêche et la cueillette sont les premiers modes de subsistance de l’espèce humaine et consistent en un prélèvement de ressources directement dans la nature. Les sociétés du Paléolithique ont toutes été composées de chasseurs-cueilleurs, de nombreuses sociétés étudiées par le monde moderne sont aussi des chasseurs-cueilleurs.
Il apparait aujourd’hui qu’en général les chasseurs-cueilleurs anciens se sont adaptés à leur environnement naturel très riche en faune et en flore, dans lequel ils ne prélevèrent que ce dont ils ont besoin. Ils ne furent donc pas contraints de modifier grandement cet environnement, au contraire des cultures basée sur l’agriculture et l’élevage dans laquelle les hommes cherchent à produire les ressources plutôt qu’à les prélever. (source : Wikipedia)

Les slasheurs-cueilleurs sont pour moi une belle métaphore contemporaine de nos ancêtres les chasseurs-cueilleurs. Pourquoi ?

  • Ils se posent comme alternative à l’équivalent des “paysans sédentaires” , c’est à dire ceux qui participent d’une logique où l’on modifie l’ensemble de l’environnement pour produire une ressource, et où l’on doit ensuite rester aliéné à cet environnement (un magasin, un lieu, un bureau, une société, une usine, une terre) pour assurer le suivi de l’activité de production.
  • Ils n’ont pu naître (ou renaître) que dans un environnement riche en opportunités où règne un certain niveau de complexité : les chasseurs-cueilleurs pouvaient survivre sur la base de ce mode de vie parce que le milieu naturel fournissait assez de nourriture pour tout le monde (diversité et quantité). Le numérique a apporté cette démultiplication des opportunités nécessaire à l’épanouissement des “slasheurs-cueilleurs”. On est passé de la possibilité de faire un ou deux jobs au cours d’une vie à une explosion des opportunités à l’échelle de la semaine, voire de la journée.
  • Ils fonctionnent en prélevant les ressources nécessaires dans leur milieu, sans (trop) modifier l’environnement : entre cueillir quelques baies et entreprendre de labourer un morceau de terre pour y planter une haie de framboisiers, il y a une différence majeure de raisonnement et d’impact. Certes, on se dit que le cultivateur sera, à long terme, plus productif. Ses résultats à lui sont plus sûrs et on parierait a priori plutôt sur lui pour manger des framboises l’année prochaine (le banquier aussi). Mais quand la terre ne donne plus rien, le fait de savoir récolter ce dont on a besoin dans “la nature”, en développant chaque fois un savoir-faire spécifique (attraper la noix de coco, récolter le raisin, pêcher un poisson…) n’est-il pas plus sûr ? Inutile dans ce cas de passer des années à apprendre à bâtir une ferme ou une usine (ce que nous avons appris à faire à l’école), car, en sortant, les slasheurs-cueilleurs doivent surtout apprendre à apprendre par eux-mêmes, en s’adaptant à un environnement qui change constamment. Ils ne modifieront que très peu leur environnement sur lequel ils n’auront jamais beaucoup de contrôle. En revanche, ils deviendront les pros de la saisie d’opportunité et de l’improvisation.
On ne construit plus des piscines pour contrôler, prévoir, voire fabriquer des vagues, on apprend directement à surfer sur l’océan, où tout peut arriver tout le temps et où rien n’est défini d’avance.

Le principe de sédentarité fonctionne tant qu’on peut “faire confiance” aux principes de base de l’agriculture : planter, entretenir, récolter, se nourrir. Si ce principe s’écroule (comme aujourd’hui la stabilité de l’emploi et la formule du CDI), alors le nomadisme redevient une stratégie valable de survie.

A tel point qu’on se met à redévelopper des écoles du nomadisme professionnel pour se former au mindset du slashing qui est loin d’être évident pour tout le monde, dans notre société de paysans sédentaires. Nous voilà tous en train de retourner précipitamment vers des compétences oubliées que notre école traditionnelle nous a désappris : l’art d’improviser, de voir et de saisir les opportunités présentes autour de nous, de parvenir à les lire et à les comprendre (voire à les créer), à devenir son propre métier et à se découvrir soi-même au gré des expériences, des “cueillettes”. La connaissance générale de son milieu, et la capacité de savoir lire et analyser les tendances de fond de notre société (sciences humaines, sciences politiques, sciences sociales, sciences économiques…) est un atout de taille pour évoluer dans le monde du slashing.

Va-t-on enfin comprendre la valeur des connaissances et du savoir généraliste à l’ère de l’hyper-spécialisation technique et de l’obsolescence des compétences ? On en reparle très vite par ici :-)


Chercheuse indépendante, géographe de formation, Anne-Laure Fréant est la fondatrice de retourenfrance.fr et l’auteur du Guide du retour en France 2016. Elle anime une communauté de plus de 5500 personnes revenues de l’étranger sur les média sociaux, conseille quotidiennement ceux qui “reviennent d’ailleurs”, donne des conférences et écrit régulièrement des articles sur les intelligences multiples, le voyage, la quête de soi et les nouveaux modes de travailler. Slasheuse/multipotentielle/chercheuse, et toujours en quête d’elle-même.
Lui écrire : annelaure@retourenfrance.fr

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