Les vies de Molitor

Molitor en 1985 (photo GIlles Rigoulet)

La première fois que le nom Molitor a croisé mon chemin, il n’a pas retenu mon attention. C’était au détour d’un cadeau, un de ces livres que l’on croit en mesure de combler l’appétit d’un lecteur vorace. Il retraçait l’histoire des premières fois de l’humanité, s’étalant de l’invention de l’écriture jusqu’à la bombe atomique, en passant par des choses plus triviales, comme le bikini ou le paquet de cigarettes. En somme, une anthologie qui trône de sa couverture flamboyante sur l’étagère, consultée de temps à autres.

Quelques années passeront avant que ce nom refasse irruption dans mon quotidien. Par l’intermédiaire d’une de ces vidéos postée sur un mur virtuel, dans lesquelles on se prélasse sans grande foi le lendemain de nuits éthyliques. Pourquoi cliquer sur ce documentaire retraçant l’histoire des premières raves en France ? Pour mon relatif intérêt envers ce milieu brièvement fréquenté ? Ou pour trouver un prétexte à se languir plus longtemps dans mon lit ? Probablement un peu des deux.

L’extrait du documentaire traitant de la piscine

Puis au bout d’une demi-heure de torpeur mi-attentive, le récit réveille subitement ma mémoire endormie. Les Hérétiks, groupe de l’époque, racontent en détail comment ils ont organisé en 2001 une rave en plein Paris, dans la désaffectée piscine Molitor. Quelque chose d’assez fou, 5000 personnes, logistique incroyable, une préparation minutieuse pour une soirée dantesque. Jetez-y un oeil, il y a de quoi être impressionné. Mais l’histoire ne m’a pas captivée par hasard.En effet, deux années auparavant je faisais mon entrée dans une école d’architecture, cultivant dès lors une curiosité grandissante, qui me portera jusqu’aux bâtiments en friches, marotte des architectes. Evidemment qu’une piscine en ruine au cœur de Paris avait de sérieux atouts pour retenir mon attention.

Plus tard, la piscine réapparaissait de nouveau, sous le biais d’un virulent billet de L'abeille et l'architecte, évoquant la mise à sac sanctifiée de l’édifice. Alors peu au fait des questions relatives au patrimoine et à sa réhabilitation, mon intérêt je n’y jetais qu’un œil distrait, sans creuser plus avant le sujet. Puis, lors de mon échange au Brésil, je m’inscrit, un peu par hasard, à un cours sur le patrimoine. L’évaluation finale consistait en une présentation d’un bâtiment ayant subi des travaux de réhabilitation/ rénovation/ restauration/ conservation.

L’ occasion de faire découvrir à mes compagnons brésiliens ce bâtiment, dont ma connaissance restait vague. Il a fallu chercher, creuser, recouper les informations, pour en apprendre le plus sur cette piscine. Et ce fut un grand bonheur de découvrir son histoire riche et abondante, retranscrite ici pour que vous en saisissiez toute la saveur et la singularité.


Prémisces

Vue aérienne de 1934, en rouge l’emplacement de la piscine, au sud les stades Jean Bouin et du Parc des Prince,

Pour commencer, la situation de la piscine. Dans le XVIe, soit l’ouest parisien et les quartiers aisés, au niveau de la porte d’Auteuil, coincée entre le périphérique et le Bois de Boulogne, sur l’avenue de la Porte-Molitor. Aux environs, c’est l’émulation sportive : Rolland-Garos, Stade Jean Bouin, Parc des Princes. Vous pourriez croire que ce détail n’a que peu d’importance, qu’il relève de la coïncidence. Loin s’en faut. Remontons légèrement le temps, pour expliquer le phénomène. Qui a suivi avec un peu d’intérêt et d’attention ses cours d’histoires, sait que Paris, tout comme une majorité des villes européennes, était ceinte de remparts, protégeant la cité. Les villes se sont tout d’abord développé à l’intérieur de ces enceintes pour finir par les dépasser et en sortir.

Tracé de l’enceinte Thiers en rouge, en bleu le murs des Fermiers généraux précédente enceinte de la ville

Paris en a connu trois, la plus récente étant l’enceinte de Thiers (1840–44), qui justement venait jouxter le futur emplacement de la piscine Molitor et autres stades. Lorsque Napoléon III, dans une tentative irrationnelle d’égaler son oncle, déclenchât la première guerre Franco-Prusienne de l’ère moderne et la perdit lamentablement, il donna aussi l’occasion aux allemands de remettre en cause l’utilité de l’enceinte. Sa destruction sera actée en 1919 et durera jusqu’en 1929. Vous pourriez pleurer la perte de ce chef-d’oeuvre d’ingénierie militaire, mais cela apermis entre autres de libérer ces terrains pour la ville de Paris.

L’époque est au développement des loisirs et de la culture physique, au nom de l’hygiène et de la formation de la jeunesse. De plus les équipements présents restent insuffisants, Paris ne compte que 7 piscine en 1922. C’est tout logiquement qu’il fut décidé de dédier cette aire dédiée à la pratique sportive. Mais ce n’est pas pas en toute innocence non plus. Si l’Etat met l’accent sur la bonne condition physique de ses citoyens, il existe une raison tacite : on ne gagne pas une guerre avec des obèses, alors autant avoir une jeunesse en pleine forme.


Débuts

La piscine lors de son inauguration

La piscine ouvre ses porte en 1929, elle est l’oeuvre l’architecte Lucien Pollet, et de la société des Bains de France. Ce tandem ornera la capitale de trois autres piscines aux dispositifs semblables (Pontoise, Pailleron, Jonquière, toutes les trois en 1933). Elle est inaugurée par eux champions olympiques américains, Aileen Riggins et Johnny Weissmuller, Tarzan en herbe et accessoirement maître-nageur de la piscine durant deux saisons. Molitor innove par la présence de deux bassins : celui d’été aux dimensions olympiques, 50 mètres ; et celui d’hiver de 33 mètres, couvert par une élégante verrière. Le bâtiment est emblématique de l’architecture art-déco, avec des vitraux réalisés par l’atelier de Louis Barillet, mais se rattache plus spécifiquement du style paquebot. Plusieurs références au monde nautique peuvent se lire, comme les hublots, les portes des cabines et les balustrades semblables aux bastingages des navires.

Les premiers bikinis

La piscine devient vite un lieu chic, mondain, prestigieux où il fait bon d’être vu. L’émulation parcourt le lieu, des défilés de modes sont organisés, c’est d’ailleurs la première fois où le bikini sera montré au public, en 1946. Voila donc d’où je me souvenait lointainement du nom de Molitor, l’évocation du premier bikini. De quoi rentrer dans l’histoire. D’autant plus quand on sait que ce nom exotique est lié à l’atoll de l’Océan Pacifique où furent testés des bombes atomique. Comme le disait le slogan de son créateur, Louis Réard : Le bikini, la première bombe anatomique !


Consécration

L’insouciance de la jeunesse (photos de GIlles Rigoulet, 1985)

Puis, Molitor devient un lieu de rassemblement populaire, au prix abordable. On flirte, on s’encanaille, on vit. Les abords du grand bassin sont couverts de sable, un Paris-Plage avant l’heure. L’endroit où l’on vient bronzer seins nus, où l’on s’amuse, où l’on s’en grille une l’air de rien, où les normes sanitaires brillent par leur absence; bien avant les moules-bites et les bonnets réglementaires. Une véritable oasis de liberté, s’extirpant de la ville ambiante, par ses trois niveaux de cabines protecteurs.

Un lieu de rassemblement, où il fait bon vivre

Comme si ça ne suffisait pas, le bassin d’été se transforme en la plus grande patinoire parisienne durant l’hiver. Molitor se fait une place dans la mémoire populaire, dans ses représentations, ses images. Elle se grave progressivement comme un lieu de souvenirs heureux, insouciants. En observant les photos on comprend assez vite l’effervescence entourant cette piscine, les mots semblent superflus pour la décrire, voir ces sourires, ces postures, ces attitudes suffit à saisir la place occupée par Molitor dans la vie parisienne plusieurs décennies durant.


Décadence

Le street-art dans toute sa beauté

Mais toute bonne chose a une fin. Elle commence en 1970 lors de la fermeture de la patinoire, trop chère à installer et à entretenir. Elle continue en 1989 lors de la fin du contrat du contrat d’exploitation, non renouvelé par la ville de Paris, sous motif d’insalubrité. La piscine est abandonnée, elle se désaffecte rapidement, elle subit des dégradations à cause multiples intrusions. Lunderground y trouve son compte dans ces grands espaces, à travers graffs, teufs sauvages, comme celle des Hérétiks, et autres manifestations artistiques.

Décadence ou mutation ?

Un comité de riverains s’alarme de la situation et se constitue en association, Sauvons la piscine Molitor, pour tenter de protéger ce qui peut encore l’être. Ils obtiennent gain de cause en 1990, par l’inscription du complexe à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques, sensé prévenir et protéger l’édifice de dégradations ultérieures ; réglementant par ailleurs les travaux qui pourraient s’y effectuer.


Renaissance ?

Le nouveau Molitor

Evidemment, la piscine a suscité bien des convoitises depuis sa fermeture. Plusieurs projets de réhabilitation se sont succédés durant les années 2000, sans qu’aucun ne soit mené à son terme, jusqu’en 2008 date à laquelle la mairie de Paris cède le bail au fonds d’investissement Colony Capital. Le projet est confié à l’agence d’architecture Perrot et Richard, qui comprend un architecte en chef des monuments historiques et un architecte du patrimoine. Si les titres peuvent paraître ronflants, ils sont sensé être le gage d’une démarche de qualité lorsqu’il s’agit d’intervenir sur le bâti existant. Je ne parle même pas de patrimoine, car la notion est sujette à débat.

En 2012, le permis de construire est déposé, prévoyant d’agrémenter la piscine par un hôtel de luxe et un restaurant. Une surélévation de deux niveaux, placée au-dessus du bassin extérieur accueille ses deux nouveaux usages. Les travaux débutent dans la foulée, ils se terminent en 2014 avec l’inauguration de la piscine. S’en suit alors un retentissement médiatique, où l’on se félicite de la rénovation et la restauration d’un ensemble emblématique, mais l’on critique le prix exorbitant de l’entrée, 180 € soit le prix d’une chambre à l’hôtel.

La surélévation accueillant l’hôtel

La question n’est pas tellement celle du prix, peu surprenant lorsqu’on considère la logique d’un groupe privé, celle de rentabiliser l’opération immobilière, près de 65 millions d’euros de travaux, et d’éventuellement faire du profit. Non le souci, se situe à un autre niveau, celui de l’honnêteté. La piscine n’a pas été sauvée, réhabilitée, restaurée, rénovée, ou conservée, comme les communiqués de presse le laissaient entendre. Bien loin de cela. Elle a été détruite et reconstruite presque à l’identique, comme nous le montre la vue aérienne durant les travaux et l’article de Didier Rykner. La piscine olympique a été raccourcie, certaines cabines sont fausses, la façade a été modifiée, pour ne citer que les plus grosses altérations.

Une carcasse vidée

Postérité

Tout cela est-il si grave ? Comme le proclamait Auguste Perret, un des plus grands architectes français, et pas seulement du XXe siècle, celui qui dissimule un poteau commet une faute ; celui qui fait un faux poteau commet un crime. Quid de celui qui fait un faux-bâtiment, un pastiche, une imitation tout en le proclamant authentique à l’état original ? Ce qui demeure gênant est l’opération de communication autour des travaux, qui falsifie la nature réelle de l’intervention. Les mots ont un sens, des définitions précises, qui ne sont pas interchangeables. Réhabilitation ne signifie pas rénovation ni restauration ; leur signification, surtout dans le champ architectural, recouvre des travaux de natures différentes.

Quitte à intervenir sur la piscine, à mon sens, il fallait soit la détruire intégralement pour faire émerger quelque chose de neuf et différent ; soit conserver en l’état, réhabiliter ce qui pouvait l’être et imaginer un usage partiel de la piscine, comme lieu de réceptions, de soirées, à l’image de la vie underground qui y prenait place. Reconstruire à l’identique tout en essayant de condenser toutes les périodes de Molitor, en institutionnalisant sa mémoire relève d’une erreur, d’un entre-deux hasardeux. Parfois, accepter que la bâtiment a fait son temps est la meilleure des solutions. Le laisser en l’état, sous un ciel gris, délavé, d’un aspect légèrement communiste, même si cela tient de la lubie de l’architecte, procure un sentiment satisfaisant. Car, n’oublions pas la leçon de Perret, l’architecture, c’est ce qui fait les belles ruines.

Un aspect légérement communiste