Lettre ouverte aux professeurs de mon collège.

Bonjour Madame, Monsieur

Je soussignée Ayane Abdoulrazak, ancienne élève au sein du Collège Henri Bergson (2005–2010). Je vous adresse cette lettre à cause de certaines rancœurs qui m’animent depuis toutes ces années, des rancœurs sur lesquelles je suis toujours restée muette.

Outre le fait que toutes ces années ont été dures pour moi et pour la vie de tout enfant, car c’est une période où nous grandissons, nous changeons, nous faisons notre crise d’adolescence, les relations sont difficiles, le regard des autres compte, la méchanceté est plus fréquente, la mode évolue et il faut la suivre. L’école préoccupe moins, les centres d’intérêt changent, les relations familiales deviennent de plus en plus compliquées et le dialogue s’amoindrit…

Au-delà de l’épreuve scolaire, il y a une épreuve personnelle…” explique le sociologue François Dubet.

Le plus difficile pour moi a été votre jugement. Oui, exactement, votre jugement a été très difficile car je savais que même si mes camarades proféraient des insultes à mon égard, nous nous réconcilierons toujours, nous étions jeunes. Alors que vous, vous étiez des adultes, vous deviez m’aider car j’étais votre élève, vous deviez être impartial. J’avais foi en vous car vous étiez des personnes raisonnables, alors ce que vous disiez était pour moi simplement la vérité.

C’est important pour un élève le jugement d’un professeur qui nous suit pendant 4 ans de notre vie. Au final, vous rentrez dans notre quotidien puisqu’on vous voit 5 jours par semaine. Alors vous comprendrez mon mécontentement face à votre jugement qui a été tel : une fille peu soucieuse, peu disciplinée, limitée et qui n’arriverait jamais à rien.

Je me souviens, j’étais dans votre classe Madame XX, il me semble que j’avais oublié mon « work book », vous m’aviez demandé ce que je voulais faire plus tard comme métier, et à l’époque, je l’avoue, j’avais beaucoup d’ambitions et de rêves (comme tout enfant), je vous ai répondu innocemment : “Je veux être avocate ou juge pour enfant“. Vous aviez éclaté de rire en disant : “Toi ? Juge pour enfant ou Avocate ? Mais Ayane, tu sais que tu n’y arriveras pas, regarde toi… Tu sais combien d’années ça met à être avocate et juge pour enfant ? (Ricanement) Tu sais qu’il faut avoir un bon niveau en Anglais pour cela ? Donc, tu te doutes bien que c’est impossible pour toi”.

Je me souviens également des discours de mécontentement de Madame XXXX, qui m’a toujours comparée à ma sœur, qui, elle, était un exemple. J’étais une bonne à rien.

Je voudrais vous dire à vous, professeurs du collège Henri Bergson, que j’ai eu un Baccalauréat Littéraire option Histoire des Arts, et qu’actuellement je suis en deuxième année de BTS Communication, mais pas grâce à vous.

Savez-vous ce que j’ai gardé du collège ? Une perte de confiance en moi que j’essaie de vaincre tous les jours. Vous m’aviez convaincue que je n’étais bonne à rien, que j’étais limitée, que j’étais une mauvaise élève ; Oui, c’est ce que je pensais. Mais ma mère non, elle avait confiance en moi, elle m’a laissé cette chance d’avoir un avenir puisque vous, vous vouliez m’orienter en professionnel alors que je ne savais pas ce que je voulais faire, pire je ne savais même pas qui j’étais.

Avec de telles idées vous commettez deux erreurs : la première erreur est que vous mettez les « mauvais élèves » dans cette section alors qu’elle n’est pas faite pour cela. Les élèves qui vont dans des lycées professionnels savent ce qu’ils veulent faire plus tard, ils ont un but précis.

C’est une opportunité pour eux. Et ce n’est certainement pas la place “des mauvais élèves qui n’y arriveront jamais dans une voie générale.” ; la deuxième erreur est que ce n’était pas une section faite pour moi. Ma mère avait convaincue les jurés devant l’appel pour que je passe en seconde générale.

Vous vous doutez bien que, après tous ce que vous m’aviez dit je n’y suis pas arrivée du premier coup. Non j’avais perdu toute confiance en moi. Alors, j’ai encore redoublé ma seconde générale, c’était évident. Pourquoi irais-je en cours si je sais que je n’y arriverai pas ? Pourquoi continuer alors que c’est perdu d’avance ?

Arrivée à ma deuxième seconde au Lycée Choiseul, j’ai essayé de travailler un peu plus et là j’ai commencée à parler Anglais, apprécier les cours de Français et pareil en Histoire même si j’avais toujours pas confiance en moi. Alors j’ai reproduit la même erreur que vous, j’ai mis dans mes vœux un seul choix : STMG, puisque c’est là que les « mauvais élèves » vont.

Et là, ce n’était pas ma mère qui m’a donné une chance mais un professeur, Monsieur Benoit. Mon professeur de français lui, avait refusé mon souhait. Pour lui, c’était une première littéraire que je devais faire et rien d’autre. Il a fallu qu’un professeur me tende la main pour que je retrouve un peu de confiance en moi.

Il a fallu d’un seul professeur pour que je me dise que non je n’étais pas si bête que ça puisque lui voulait que je fasse un baccalauréat général. Alors oui j’ai dû travailler, j’ai dû apprendre et apprendre, j’ai dû connaitre ma méthode de travail, j’ai dû faire beaucoup d’efforts, mais j’y suis arrivée et j’ai aimé travailler, j’ai aimé apprendre, j’ai aimé être récompensée, j’ai aimé mes professeurs et j’ai compris quand ils m’ont repris.

Mais eux, ils m’ont poussé vers le haut et c’est ça, au final, le travail d’un professeur. Je ne remets pas en doute votre travail mais peut-être votre manière de le faire avec certains élèves. En fait, vous apprenez et soutenez vos meilleurs élèves tandis que vous rabaissez l’autre catégorie en la délaissant, la laissant prise par cette spirale qui les entraîne à chuter.

Mais la vie, c’est plus dure que l’école et je parle de mon cas qui est tout à fait subjectif. J’ai besoin de vous le dire car je porte ce poids depuis bien trop longtemps. Vous ne savez pas à quel point j’ai pensée à vous lorsque j’ai été diplômée. Un baccalauréat Littéraire ? Vous m’auriez ri au nez. Alors oui, je n’étais pas l’élève parfaite, oui j’avais des difficultés, oui j’étais bavarde, je ne me dédouane pas.

Mais vous ne m’avez pas soutenu. Non, vous m’avez laissé, vous m’avez fait croire que je n’étais pas capable d’y arriver et c’est dur d’entendre des paroles comme cela, mais le plus dur est de les penser. Einstein a dit :

“Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson sur ses capacités à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide”.

Vous ne vous imaginez certainement pas ce qu’un enfant peut ressentir. Savez vous que j’ai passé toutes ces années à m’identifier à ce poisson ?

Mais maintenant, je m’en veux de vous avoir cru. C’est dur d’avancer dans la vie quand on remarque que notre auto-jugement est tout simplement mauvais et fossé par des idées noires parce que des professeurs vous ont jugé trop vite. Me prouver à moi-même que j’étais et suis intelligente était nécessaire pour ma réhabilitation. Il fallait que j’apprenne à me faire confiance, à faire confiance en mes connaissances et mes capacités.

Mes problèmes ont commencé très tôt. Je suis allé dans une école pour professeurs inadaptés.” Hal Eaton. C’est peut-être ça. Vous n’étiez certainement pas prêt à recevoir des élèves qui n’y arrivent pas du premier coup, des élèves qui ont des difficultés avec le système scolaire et qui n’ont aucune idée de leurs manière d’apprendre, qui ne se connaissent pas vraiment, tout simplement.

J’aimerais en écrivant cette lettre, tirer un trait sur ce passé désormais. J’y arrive maintenant et je sais que plus personne ne me traitera de cette manière car j’ai compris : je suis une jeune femme intelligente. Et, je vous pardonne.

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