L’inspiration coule des Cévennes

Imaginez. A trois heures de train de Paris, vous quittez Nîmes pour le paysage montagneux des Cévennes. Le bruit et la ville cèdent la place à la verdure, à du relief. Ça respire. On respire. Quelques crêtes à couper le souffle et plusieurs routes trop étroites plus loin, vous arrivez à Mandagout, 450 âmes.

Vous découvrez enfin la maison de vos hôtes. A peine le temps de sortir de la voiture, quatre têtes blondes vous assaillent pour vous emmener voir le potager des enfants, le poulailler, les deux cabanes… En 10 minutes, vous prenez déjà une gentille claque. Vous montez enfin les marches de la maison. Vous faites quelques pas et là, c’est tellement beau que vous n’y croyez pas. Pourtant, si, ça y est, vous y êtes. Bienvenue chez les Aubligine.

A Cévennes way of life

« Tu restes combien de dodos ? », me demande Colline, 6 ans. 7 dodos, ma douce. Le temps de respirer à pleins poumons un air pur, déconnecter (un peu) de la vie parisienne, manger sainement — des fruits et légumes cultivés des mains de mes hôtes -, lire des histoires aux enfants et profiter de tout ça pour donner vie à un projet professionnel en pleine gestation.

Ce qui me frappe d’abord, c’est le décalage. Entre ma vie à 1000 à l’heure, et le rythme familial, dicté par les horaires de l’école du village et les siestes des deux plus petits. Entre mon mode de vie, hyperconsommateur malgré mes efforts écolo, et la façon dont la vie se déroule ici.

Chez les Aubligine, pas de frigo. La crèmerie, on l’achète très régulièrement aux producteurs au marché de la ville d’à côté, et on met le beurre dans le placard en espérant qu’il ne se liquéfie pas trop. Le pain sort du four, chaud et croustillant. On ne gâche rien : vos restes et les fruits ou légumes gâtés finissent dans le gosier des six poules, un coq, sept poussins et deux lapins qui cohabitent au poulailler.

Même si celle qui vous accueille est toujours fringante, vous, vous oubliez le maquillage le temps de votre séjour. Vous êtes sans fard. Vous laissez respirer votre peau et vos gambettes, et les nombreuses bêbêtes se régaler de toute la pollution que vous accumuliez. Pour les toilettes, vous avez le choix — sèches ou humides, selon votre degré de témérité.

Je comprends rapidement que cette abondante nourriture, juteuse et goûtue, n’arrive pas dans mon assiette tout à fait par hasard. Un potager, c’est du boulot. Emilie et Boris y travaillent depuis leur arrivée ici, il y a quatre ans. Butte après butte. Graine après graine. Tous les jours, Emilie file aussi, après avoir déposé les petits à l’école, dans le verger d’un petit papy dans la vallée d’à côté. Elle lui fait régulièrement quelques courses, lui donne la juste dose de fruits frais, et repart avec une belle récolte de figues, de noisettes ou de pommes, à faire déguster tels quels ou en confiture à toute la famille attablée.

Etika Mondo, un projet familial

Mon respect pour elle grandit de jour en jour. Je la regarde être, je la regarde faire. Elle est belle de toute sa simplicité à vivre des moments justes. Elle enfile les jours, accompagne l’épanouissement de ses enfants comme celui de son mari. Boris, lui, met beaucoup d’énergie dans le projet qu’il a créé pour aider d’autres explorateurs à mettre du sens dans leur vie et montrer le sens de la vie. Etika Mondo accompagne les porteurs de projets éthiques, qu’il s’agisse de faire le tour des initiatives inspirantes dans nos jolies campagnes ou au bout du monde, ou bien de la créer soi-même. Je me rends compte que je n’avais qu’une vision partielle de tout ce qu’il fait. Et je comprends mieux pourquoi il le fait. Un passé un peu cabossé, l’amour de la nature, la foi en l’homme et l’espoir pour ses enfants, pour nos enfants.

Etika Mondo est en plein développement et prépare avec d’autres partenaires — On Passe à l’acte, Happy Planète — des séminaires de haut vol, Mon projet maintenant. Boris est un philosophe. Un homme simple, les pieds sur terre et la tête dans ses nuages cévenols. Comme lui, comme Emilie, je crois en la capacité d’Etika Mondo à faire sa part pour faire advenir un monde plus beau. Moins laid. Plus vrai.

Chaque soir ou presque, nous avons des invités. Anaïs et Julien viennent un weekend se ressourcer. Coline et Flore nous rendent visite un soir, pour un dîner enjoué. Avec leur association, Sème un rêve, elles vont bientôt partir récolter les rêves aux quatre coins du monde.

Je rencontre deux jeunes femmes extraordinaires : Coline fait des études de psychologie, s’investit dans son rôle d’élue municipale, mène des projets humanitaires en Afrique et aide les jeunes réfugiés à s’intégrer dans la région. Flore a les yeux qui brillent quand elle évoque ses études d’écologue, son goût pour la sociologie, et les projets de recherches sur le loup en Macédoine. Elles ont payé leur voyage grâce à la récolte des oignons, produit maraîcher phare des Cévennes. Elles ont 21 ans, des rêves plein la tête et l’envie folle de tous les réaliser. Respect. Résonance aussi…

Marlène arrive peu de temps avant que je parte. Elle vient assister au weekend Challenges que Boris et son équipe organisent quelques jours plus tard. On a plein d’amis communs et des ambitions similaires : prendre le temps de nous construire une activité professionnelle sur-mesure, nomade, pleine de sens, d’envies et de rencontres. Je la laisse en me promettant de la recroiser bien vite, ici ou ailleurs.

Boris — que j’ai connu en février dans un week-end organisé par lescentbarbares — a peu de moments à me consacrer seule, finalement, mais ceux qu’il me donne sont d’une grande qualité. Je dors beaucoup, plus que je l’aurais pensé. Mon corps débranche. Lâche prise. Je passe beaucoup de temps à lire, et je fais ce que je n’ai pas pris le temps de faire ces dernières semaines : je m’autorise à laisser décanter. Les petites peines, de cœur et d’esprit, les idées, les envies. C’est amer et doux, rugueux et plaisant, petit et grand.

Un Nouveau Monde

J’avais sous-estimé une influence positive en venant chez Boris : celle de ses enfants. Des merveilles. « Tu verras, ils sont un peu sauvages au début », m’avait-il prévenu. Tu parles, les enfants, c’est comme les chats, ils sentent quand on les aime. Et ils vous le rendent bien.

J’ai aimé la mignonceté de Poésie, la petite dernière de 2 ans, et sa manière de communiquer : « Balancer moi, fort », « Manger, fromage. » J’ai aimé l’espièglerie de Loup, 4 ans, dont je ne saurais dire combien de fois il m’a tiré éhontément la langue, en se barbouillant le visage de lait au chocolat entre deux puzzles. J’ai aimé la curiosité de Colline, spécialiste des insectes en tous genres et grande amoureuse des perles. J’ai aimé la responsabilité de Gabriel, l’aîné, 7 ans, et la manière dont il est capable de sermonner ses petits frères et sœurs tout en prenant grand soin d’eux.

Le temps est lent, pourtant tout passe vite. Je profite d’une de mes soirées au calme pour enfin regarder le film de Yann Richet, Nouveau Monde, dont la sortie est prévue en octobre. On est connectés sur les réseaux sociaux depuis quelques semaines et il m’a envoyé son film en avant-première. Jolie mise en abîme : une partie du film — qui présente les graines déjà poussées de ce nouveau monde que j’espère — se passe dans les Cévennes, où il vit.

Je veux absolument le rencontrer pendant que je suis là. On l’invite à dîner à Mandagout, la veille de mon départ. C’était sans compter sur une autre spécialité de la région : l’épisode cévenol. « Flo, tu ne pouvais pas partir sans connaître ça. », me dit Boris d’un sourire malicieux. Il a plu des seaux. On a pensé perdre une poule, mais non. On a mangé dedans, exceptionnellement. On a trouvé la journée loooonggguuue. Et puis c’est passé. Mais pas de Yann Richet…

Le matin de mon départ, je me lève tôt. Suffisamment pour voir le soleil se lever sur cette vue que désormais je connais comme ma poche. J’en ai exploré les recoins, pour imprimer dans ma rétine ses plus petites circonvolutions. Je respire un grand coup. Ça n’est plus ni amer, ni rugueux, ni petit, c’est juste doux, plaisant et grand.

Les enfants se lèvent, déjeunent, se préparent. Je me délecte de leur câlin final, quand je les respire, avant qu’ils ne partent à l’école. Et je suis heureuse, parce que Boris va me déposer sur la route du retour, à quelques kilomètres de là. Le dernier moment de joie du voyage, c’est ce café. Chez Yann Richet.

Il y a Yann, que je rencontre enfin, souriant, heureux de sa tournée en cours et des réactions enthousiastes des gens. Boris, qui m’a accueillie à bras ouverts et fait découvrir les pépites de sa vie. Et moi, qui profite d’être là, avec eux, avant de reprendre mon train pour rejoindre, pour une soirée de rentrée, ma bande de barbares. Yann me ramène à Nîmes. On parle de son film, un peu, de lui, de moi. Le paysage défile, dans l’autre sens. Me voilà arrivée. Imaginez. Je viens de vivre un rêve éveillée.

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