Loin des yeux, près du coeur

On a éteint la lumière.

On a éteint la lumière et même si je n’ai pas peur du noir, ça fait quand même bizarre. Peut-être parce qu’au passage, un petit bout de mon identité y est aussi passé, attendant qu’on rallume les ampoules pour ramener sa fraise. Sans doute, surtout, parce qu’il n’y aura pas de Fête des Lumières à Lyon cette année, et que d’aussi loin que je me souvienne, ça n’est simplement pas possible.

La veilleuse des Jacobins par Aline — 2014

Sujet délicat divisant généralement les lyonnais en deux camps — les rageux et les joyeux — La Fête des Lumières n’a certes pas toujours été là. Durant mes trois premières années d’existence, les lyonnais se contentaient d’allumer des lumignons posés sur leurs fenêtres à chaque 8 décembre.

Une bien étrange tradition pour le reste du monde. Mais pas pour nous.

Nous qui face aux étonnés du risque d’incendie devons bien avouer, un peu surpris et gênés, ne jamais avoir vraiment envisagé le pire.

Nous qui au Havre, à Pau, à Saint-Étienne (et oui…), Québec ou Moscou allumons tout de même nos bougies sans nous soucier de l’endroit où nous pouvons nous trouver.

Nous, lyonnais un peu fiers et surtout tous unis en un même geste, qui posons délicatement chaque 8 décembre des petites flammes aux fenêtres, terrasses et balcons en espérant que les douze prochains mois soient beaux, joyeux et pleins de raisons d’en souhaiter douze de plus. Pour certains, il est là question de religion. Pour d’autres, simplement d’humanité, d’envie de jours meilleurs et de partage. Pour tous, c’est un joli et joyeux moment, synonyme d’une nuit passée à admirer depuis son lit les lueurs des lumignons danser au plafond. A laisser parler son imagination au gré des flammes. A rêver. Et à finir par s’endormir, mais seulement à moitié.

J+4

A ce petit instant de magie qui possède la drôle de particularité d’être très intime et totalement partagé s’ajoute désormais un autre moment de bonheur, bâti au fil des années. Un petit jour d’illumination devenu grande fête où se côtoient des sourires et des yeux qui pétillent venus du monde entier. Une avancée progressive vers la lumière pour l’enfant que j’étais, contemplant avec émerveillement les quelques bâtiments mis en lumière de ma ville, les mains noircies par mes marrons chauds et les joues tout aussi marquées par leur charbon. J’avais six ou sept ans, peut-être huit, et je découvrais, frigorifiée et repeinte de la tête aux pieds, ma ville dans son manteau de nuit.

On dirait que… sur la place des Terreaux par Aline — 2008

Et puis, en 1999, les choses se sont accélérées. La première édition de La Fête des Lumières était sur pied, et moi, je tirais probablement la gueule d’avoir été traînée par ma mère et mon beau-père (merci ❤) jusqu’aux quais du Rhône qui servaient encore à l’époque de parking. J’étais ado, je me goinfrais toujours de marrons chauds et c’était décidé, l’année prochaine, ce serait avec des copines.

Des copines il y en a donc eu, et pas qu’un peu. Un tourbillon de rires et de sourires mêlés à quelques gorgées d’un vin chaud pas toujours à la hauteur de l’événement. A ce petit groupe s’ajoutaient constamment de nouvelles venues, de nouveaux points de vue et toujours plus de souvenirs. Myriane, mon adorable Québécoise avec qui nous avons été contraintes de se réfugier dans l’église Saint-Nizier lors d’une féroce averse. Un climat capricieux offert par l’année 2006 qui nous avait auparavant obligées à relier Saint-Étienne à Lyon en bus, faute de trains. Aline, ma rousse Suisse et son appareil photo. Une abonnée aux pèlerinages lyonnais de décembre, débarquant chaque année pour capturer avec Anne-Laure tout ce qui s’illumine, et prendre au passage une photo d’une affiche de La Fête des Lumières. Parce que c’est aussi notre tradition. Camille aussi, jamais là mais toujours bien présente, attendant chaque année l’apparition de photos sur Twitter au cours de la soirée. Et puis Marceau, Sarah, Fanny, Marion, et tant d’autres. Autant de prénoms que de personnes se trémoussant sur la musique d’un spectacle de la place des Terreaux. Une jolie liste à laquelle devait cette année s’ajouter les noms de Chloé et Matthieu.

Dundu, les géants de Lumière — 2014

Le gros cœur gros

Parfois trop artys, parfois trop basses du front, parfois trop chaudes pour la saison mais souvent très rafraichissantes, Les Fêtes des Lumières ne sont pas bien différentes des grands crus qui s’améliorent en vieillissant. Car si la perspective de jouer des coudes dans une petite rue de Saint Jean — ou celle de voir ses pieds écrasés une centaine de fois par des enfants visiblement désireux de découvrir la multitude de genoux pouvant exister dans ce bas-monde — n’est pas toujours agréable, le désagrément ne fait pas le poids face aux souvenirs.

Des instants colorés et vibrants qui se percutent, se mélangent, laissant parfois des impressions bien nettes et d’autres complétement floues. Un éléphant dans une ruelle bondée. Des fleurs. Des cubes puis des tipis colorés. Des géants de lumière faisant la chenille place Bellecour. Des cabines de téléphone transformées en aquariums. Une statue s’envolant portée par des ballons après, ou peut-être avant, avoir été enfermée dans une boule à neige. Des coeurs. Et 2012 qui ne laisse elle aucun doute, année précieuse où j’ai pu présenter cette fête toute aussi précieuse à la personne que j’ai choisi pour partager sa vie. Et puis à nouveau des dragons, à deux. Des esquimaux sautillants ici et ailleurs. Des tableaux prenant vie. Des phares s’élevant en repère. Et la basilique de Fourvière qui brandit sa boule à facettes. Des images, des sourires, des rires qui ne vous donnent plus qu’une envie : tourner les pages du calendrier par centaines pour revenir immédiatement à ce début de mois décembre, synonyme de ligne de départ pour des fêtes qui ne sauraient s’en passer.

2014

Grillant la priorité au marché de Noël, au sapin et même parfois, il faut bien l’avouer, au choix des cadeaux, ce moment de magie étale chaque année un réconfortant baume sur les mois écoulés, pariant sur l’espoir de meilleurs lendemains. C’est Disneyland en gratuit. Le calendrier de l’avent en version raccourcie et enrichie. Et même plus. Une invitation au rêve, à l’imagination et au vivre ensemble, une ode à la culture populaire sur fond de balade nocturne. Des lumières scintillantes dans quatre nuits noires de décembre faites dans l’unique but de réchauffer des coeurs. Et ils en auraient eu cette année bien besoin.

Mais si la lumière des lumignons arrive souvent à braver un vent trop violent pour scintiller toute la nuit, celle de La Fête des Lumières est, malgré son gigantisme, bien plus fragile. Furieusement libre, elle ne saurait se contenter de rester à sa place, bien au chaud dans son petit verre. Non, cette lumière se balade, flâne, part à la rencontre de millions de personnes, rebondit sur les façades et jusque dans des rues où elle n’aurait jamais mis les pieds, s’offrant à leurs yeux ébahis. A elle seule, elle fabrique un doux cocon où la réalité ne compte plus. Où chacun s’abandonne à la simple découverte d’une ville transformée par la simple visions d’artistes inspirés.

Njörd, esprit du vent à l’Hôtel de ville par Aline — 2014

Un savant équilibre qui ne pouvait exister cette année. Car s’il suffit d’une ampoule sur le déclin pour créer un mouvement de foule, les trop nombreuses participantes de la Fête ont de quoi inquiéter. C’est donc avec le coeur gros qu’il faut se résoudre au crève-coeur : envisager rapidement de reprendre le frénétique tournage de pages de calendrier sans parenthèse enchantée. Parce que les ténèbres en ont décidé ainsi.

Nous sommes en décembre, et d’aussi loin que je me souvienne, La Fête des Lumières devait être belle pour l’année de mes trente ans. Et elle le restera, même s’il faut pour cela attendre un an.