Lyon, capitale mondiale du roman noir
Samedi 2 avril 2016, 9h15. Face au prestigieux Palais du Commerce de Lyon, une petite foule impatiente se rassemble déjà devant des portes encore closes. A quelques pas de là, d’autres enthousiastes se dirigent vers la Chapelle de la Trinité, le grand salon de l’Hôtel de Ville, la salle de spectacle Comédie Odéon et l’amphithéâtre de l’Opéra. Dans une poignée de minutes, tous seront confortablement installés et boiront les paroles d’auteurs renommés invités dans le cadre de la 12e édition du festival international Quais du Polar.

En réalité, la manifestation a commencé la veille avec plusieurs conférences de haut vol. Mais c’est bien quand le gros de la foule est en week-end que Quais du Polar débute réellement. Pour certains, c’est surtout la librairie géante du Palais du Commerce qui présente de l’intérêt. C’est que dans le bel édifice, il est possible d’obtenir des dédicaces de tous les auteurs présents cette année. L’ambiance est bon enfant et contrairement à d’autres manifestations littéraires on peut venir avec ses propres livres. Une attitude très appréciée d’un public qui n’hésite pourtant pas à passer à la caisse : en trois jours le festival écoulera pas moins de 35.000 ouvrages.
Pour d’autres, plus studieux, ce sont les conférences qui retiennent l‘attention. Et on les comprend quand on assiste à cette passionnante session sur la résurrection d’oeuvres et personnages avec Sophie Hannah, Jean Van Hamme, David Lagercrantz et Anthony Horowitz. Tous ont eu à traiter des personnages ou oeuvres qu’ils n’ont pas créés (Hercule Poirot pour Hannah, Blake et Mortimer pour Van Hamme, Millenium chez Lagercrantz et James Bond ainsi que Sherlock Holmes du côté d’Horowitz). Chacun explique son approche d’un exercice ô combien délicat, sa vision des choses et sa position face aux critiques parfois virulentes des fans. Et l’assemblée se régale.

Au même moment, on discute polar et Histoire à l’Hôtel de Ville pendant que France Culture enregistre son émission “Mauvais Genre” dans la salle Ampère du Palais du Commerce. Toute la journée, des thèmes variés sont abordés un peu partout sur la presqu’île de Lyon : le polar comme genre urbain, la nouvelle vague britannique, le difficile retour au pays des soldats vétérans, de passionnants portraits de femmes ou encore l’écriture après des évènements traumatisants comme les récents attentats qui ont frappé l’Occident. Là encore, les auteurs invités (Craig Johnson, Richard Price, Jax Miller mais aussi de nombreux auteurs français) démontrent qu’ils ont un gros paquet de choses à dire.
Richard Price, connu pour de nombreux romans urbains et quelques excellents épisodes de la série The Wire, est également invité (comme d’autres) à une session individuelle d’une heure afin de parler de sa vision du monde et de son travail. Physiquement amoché mais intellectuellement athlétique, l’auteur raconte son parcours, distribue ses anecdotes et enchante un public conquis. Nul besoin de parler anglais pour se cultiver : à Quais du Polar, des spécialistes s’occupent de traduire tous les propos en direct, ceux qui le désirent étant équipés d’un casque sans fil afin de profiter de toutes les conférences dans leur langue maternelle.

La traduction était d’ailleurs à l’honneur cette année, avec cette excellente idée de donner un texte du dynamique Craig Johnson à deux spécialistes afin de comprendre toute la subjectivité de leur métier. Si la traductrice officielle de l’auteur opte assez logiquement pour une adaptation très académique du texte, son challenger change le passé en présent, décide de garder grosso modo le même nombre de mots et défend ses idées avec beaucoup d’humour. Là encore, tout le monde en sort enrichi et réalise à quel point l’exercice, souvent décrié, est délicat.

Ceux qui ont assisté à la session d’une heure avec le britannique David Peace en savent quelque chose. Dans la chapelle de la Trinité, l’auteur ne se fait pas prier pour lire un long passage d’un de ses romans. Le bonhomme, heureux de l’exercice, chante plus qu’il ne lit, sa prose étant conçue dans un style particulier, blindée de répétitions dont l’anglais s’accommode particulièrement bien. Le moment est formidable mais révèle que l’exercice de traduction d’un style aussi tranché est à la limite de l’insurmontable pour celui qui en est chargé.
Un peu plus tard, et face à un public intéressé, plusieurs auteurs américains expliquent leur vision des élections américaines dans le grand salon de l’Hôtel de Ville. Donald Trump se fait tailler en pièces, Barack Obama est (forcément) un peu idéalisé. Si la conférence vole là encore assez haut, on ne peut que déplorer que face à la richesse de la programmation il soit tout simplement impossible d’assister à l’intégralité des évènements. C’est aussi ça la beauté de Quais du Polar : en 3 jours, les organisateurs alignent plus de 50 conférences plus passionnantes les unes que les autres. Et ce n’est pas tout car à côté de cela se déroule aussi une grande enquête dans la ville, des évènements cinés, expos et encore bien d’autres choses.
Mieux encore, cette année toutes les conférences sont accessibles en streaming audio. Une excellente initiative permettant à ceux qui ne pouvaient se déplacer de profiter du festival sans bouger de chez eux. Et à ceux qui n’ont pas réussi à se démultiplier de rattraper ce qu’ils ont manqué grâce aux replays. Décidément, on frôle la perfection même si l’on se prend (forcément) à rêver de vidéo pour voir l’originale Amélie Nothomb lire l’une des fameuses dictées noires qui font aussi le sel du festival.

Une fois de plus, l’évènement s’affirme comme l’un des plus belles manifestations littéraires d’Europe, d’autant qu’elle reste intégralement gratuite. Adhérer à l’association Quais du Polar permet tout de même quelques avantages (une place garantie en cas de foule trop nombreuse) mais cela reste totalement facultatif. Au final et à moins de détester le genre du roman policier (mais alors pourquoi venir ?), il est absolument impossible de ne pas trouver son compte dans une manifestation de cette qualité. Et ce ne sont pas les auteurs qui diront le contraire, certains reviennent régulièrement et sont désormais un peu chez eux pendant trois merveilleuses journées. Quant aux 362 qui nous séparent de l’édition 2017, elles s’annoncent déjà bien longues !