“Métier d’avenir”

Photo by Duane Michals

Dans un premier temps je me suis perdu. C’était prévisible. Un dédale d’immeubles, d’entrepôts et de bâtiments hostiles, parfois surmontés de logos aux couleurs criardes. Des voies, des rues qui ne mènent nulle part. Une zone industrielle comme une autre.

Dans ma main le papier sur lequel j’ai noté l’adresse. En fait de papier, un post-it, que j’ai collé sur ma Carte Orange. Bientôt je vais en manquer. J’y suis : 17 passage de la Grande Armée, à l’angle de l’avenue Saint Sébastien.

Avec un espoir mêlé d’appréhension, je pose le doigt sur l’interphone. C’est au rez-de-chaussée. Le bâtiment ne compte que deux étages. Pas de fenêtre, du moins sur cette façade. Sur la sonnette : Librecco, entreprise de service. Je suis en avance de quelques minutes. J’ai bien fait de prévoir une marge. Un ouvrier hilare m’a aidé à trouver mon chemin.

J’éteins mon portable. Ce serait vraiment fâcheux s’il sonnait pendant l’entretien — je n’ai pas reçu de coup de fil depuis une dizaine de jours.

Le soleil ce matin a rendu le trajet plus agréable. L’air est vif, on se croirait au bord de mer — sans la plage, sans les vacanciers. Je suis presque heureux. Je rentrerai ce soir avec la quasi-certitude d’avoir le « job », d’être la personne idoine. Je ferai des courses gargantuesques. Je jetterai une bonne fois pour toutes les boites de thon blanc qui se sont accumulées entre les piles de livre. Je pourrai appeler Iris. Ils m’ont embauché. J’ai le profil idéal. Oui, idéal. Je commence dès demain, à l’aube. Elle ne me répondra pas mais ce n’est pas grave. Elle sera contente pour moi. Enchantée, même. Un peu surprise parce que nous ne nous sommes pas adressé la parole depuis deux ans. Elle pensera que je suis fou — après tout ce temps. Elle pensera, mais qu’est-ce qu’il croit, qu’est-ce ça peut me faire? Il veut que je le félicite, là, sur le champ? J’ouvre les fenêtres, je hurle aux passants, Pierre-Quentin a trouvé du travail ? Il veut que j’appelle maman pour lui dire qu’elle avait tort ? J’organise une fête avec tous ses amis — qu’il ne voit même plus ?

J’ai le doigt sur la sonnette. Le temps se fige. C’est le sixième entretien en deux mois. Je vais bien finir par dégoter quelque chose. Une société qui s’intéresse à mon parcours. Je suis déjà heureux et soulagé d’avoir obtenu un rendez-vous. En général je n’arrive pas jusqu’à cette étape.

Un jour j’ai rêvé de tous mes CV. En fait, toujours le même vieux curriculum vitae, avec sa photo obsolète. Dans le rêve ils s’entassaient par milliers dans des poubelles. Dans les mains de patrons méprisants ils devenaient des petits avions en papier. Certains les utilisaient comme buvards. D’autres en découpaient les lettres pour écrire des messages codés. J’ai même rêvé d’une décharge entière bourrée de mes CV ; on y allumait un feu, un brasier immense qui illuminait toute la ville.

Le problème c’est que je n’ai pas de qualifications particulières. Des connaissances étendues sur les habitudes agricoles du début du siècle — le sujet de mes études — mais dans l’immédiat pour trouver un emploi qui rapporte de l’argent cela n’est pas très utile. L’idéal serait un mi-temps qui me permettrait de travailler sur ma thèse. Sinon je prendrai un temps plein et je m’organiserai. Je n’ai pas le choix, je n’ai plus un sou. Plus un sou, voilà. Je suis fauché.

Une voix métallique me répond, dans l’interphone. Librecco, associés, bonjour ? Je me présente. Pierre-Quentin Morisot, j’ai rendez-vous pour un entretien. Après une longue sonnerie, la porte s’ouvre automatiquement. J’entre dans le bâtiment en prenant soin de faire le moins de bruit possible. Le portillon se referme derrière moi.

La réception. Un comptoir au fond d’une pièce. Des canapés en simili cuir aux deux extrémités.

Je m’avance. Derrière le comptoir, une femme, la quarantaine, archétype de la secrétaire des années quatre-vingt : brushing Sue-Ellen, rouge à lèvres saillant, pull angora. Elle m’invite à m’asseoir par un geste ambigu de la main qui semble dire taisez-vous, levez-vous, asseyez-vous, ne bougez pas, rhabillez-vous, partez ! Elle lève les yeux vers moi.

« Je vous prie d’attendre s’il vous plaît, vous allez être reçu dans un instant ».

Un instant, une éternité. Assis. Je prends une revue, en poussant un léger soupir — l’expression d’un détachement poli.

N’arrivant pas à fixer mon attention sur les photos du magazine, je m’attarde sur le décor. Après avoir envisagé une analyse sociologique express de la secrétaire j’inspecte les murs. Une affiche vante les mérites d’une station de ski. Une autre est une publicité pour la société elle-même : Librecco, construisez votre avenir ! Un homme en costume trois pièces, sans doute la matérialisation d’un concept aux propriétés positives — peut-être Dieu en personne — désigne un ciel immaculé au moyen d’un doigt brandi en l’air. J’ai soudain envie de prendre mes jambes à mon cou, dévaler l’escalier, sortir de l’immeuble, faire le trajet en sens inverse ; bus, tramway, autre bus, marche à pied jusqu’à mon logement, plongeon dans mon lit puis immersion sous plusieurs épaisseurs d’oreillers et d’édredons.

Au lieu de ça je regarde la secrétaire. Elle joue à un jeu curieux avec son téléphone. Un combiné comme on en voit souvent dans les moyennes et grandes entreprises, avec de multiples voyants et un tas de fonctions inutiles. Elle s’amuse à éteindre les voyants lorsqu’ils s’allument, testant par là ses réflexes.

Elle finit par m’appeler. Je pose la revue. Elle me dirige vers une autre pièce.

Un homme. Il me toise, sans bouger de son fauteuil pivotant. Il ressemble au modèle sur la publicité, à un détail près, il porte le bouc bien taillé. Age indéterminé. Ses sourcils se relient au-dessus du nez. Autour de nous des meubles ordinaires, un présentoir à revues, une armoire avec des classeurs à clapets, un bahut. Ils paraissent vides. Deux ou trois dépliants. L’homme me dévisage un instant, tout en faisant tourner les feuilles d’un fichier rotatif, le seul objet sur sa table. Avec son autre main il soupèse mon CV.

C’est très discret — je suis observateur cela ne m’a pas échappé — il a dessiné une petite moustache rouge sur ma photo.

Il ne prend pas la peine de se présenter.

« Parlez-moi de vous… monsieur ? »

« Morisot. Pierre-Quentin Morisot. »

Je déglutis. Abrupt comme introduction. Pas d’inquiétude, je suis rompu à ce type d’exercice.

« J’ai vingt-quatre ans. Je viens de Poitiers où je termine des études de sociologie historique. »

Je m’apprête à dérouler ma modeste existence en quelques points significatifs — un petit chapitre que je connais fort bien : il m’interrompt.

« Qu’est-ce que vous pensez d’elle ? »

« Je vous demande pardon ? »

Il se lève et ferme la porte.

« Elle.»

Il désigne la secrétaire de l’autre côté du mur.

« Je suis désolé mais je ne l’ai vue que quelques instants. »

« Je la soupçonne de voler les stylos. Ils disparaissent tous les jours. Voyez-vous, c’est un problème. C’est toujours les stylos noirs et les stylos bleus. Du coup nous n’avons plus que des stylos rouges. »

Je regarde mes chaussures.

« C’est une battante cette petite. Très offensive. Ne la sous-estimez jamais. Elle vous attaque par surprise. Une experte de la guérilla. »

Il se rassoit.

« Vous aimez le travail en équipe ? Les meetings ? Les réunions au sommet qui n’en finissent pas ? Les conciliabules ? Les bruits de couloir ? Ca vous parle, objectif opérationnel, pilotage, task force, impact, crash ? »

Du tac au tac, je réponds :

« On a souvent loué mes qualités d’écoute et de disponibilité. »

Dieu merci je dispose d’un catalogue de phrases toutes faites comme celle-ci. Au fond, je me demande s’il me voit. A-t-il conscience de parler à quelqu’un de vivant, quelqu’un qui respire le même air que lui ? Quelqu’un qui lit des livres, souvent la nuit jusqu’à très tard, qui sous-loue un appartement, qui a même des petites amies — parfois ? Ou pense-t-il parler à une chaise vide ?

« Voyez-vous, ce qui est important c’est de savoir viser sa cible. Est-ce que vous savez dire non ? Est-ce que vous vous sentez prêt pour l’attaque de nouveaux marchés ? »

Là, je me dis que ça ne va plus. Je crois qu’il est en train de bugger.

Il enchaîne.

« Qu’est-ce que vous faites de vos dimanches après-midi ? Vous êtes plutôt football ou salon de thé ? Plutôt plein air ou vide-grenier ? »

C’est peut-être un test. Je m’efforce de rester impassible.

« En général je vais au parc. Je me promène. Je fais aussi du sport pour me détendre.»

« Ah ça c’est admirable ! Vraiment, admirable ! »

Il se cambre sur son fauteuil et défait le nœud de sa cravate. A nouveau j’ai l’impression qu’il n’a pas conscience de ma présence. Je suis une abstraction. Un spectateur impuissant dans un théâtre de pacotille. Les projecteurs sont braqués sur lui. Une représentation à guichet fermé dont il est à la fois l’auteur et l’unique comédien.

Il se gratte le bouc, tout en faisant une grimace très embarrassante pour nous deux.

« Toujours être offensif, c’est cela, voyez-vous. Ajuster sa fenêtre de tir. Vous aimez la guerre ? Les roulements de tambour, les bombardements la nuit, la destruction, le moral des troupes, tout ça ? »

J’hésite. Le moral des troupes.

« Je suis entraîné, oui. Enfin, je pense. »

Il me regarde droit dans les yeux.

« J’ai une question très importante maintenant… Est-ce que vous avez un exemple concret à me donner? »

Silence.

« Excusez-moi, monsieur, mais un exemple de quoi, au juste ? »

« Ah oui, pardon, je voulais dire, vous n’avez jamais faibli ? Vous n’avez jamais déserté ? Manqué à vos devoirs ?»

« Non, ça ne m’est jamais arrivé, monsieur. »

« Hum… Très bien. J’espère que vous maîtrisez le marketing viral. Les temps sont durs, voyez-vous. Je ne vais pas vous faire un topo, c’est la crise. Quoi qu’il en soit, c’est bon, rompez. Lundi, neuf heures. Ne soyez pas en retard. »

Je sors. Je me sens léger comme l’air. C’était donc ça ? Pour une fois j’ai le sentiment d’une certaine valeur. Après tout, on m’a désigné pour une fonction. On m’a choisi. J’ai décroché un poste. On a validé mon profil. Au bout d’un moment je suis troublé. Il y a quelque chose qui cloche.

Je n’ai pas de contrat, rien de signé. On ne m’a rien dit. Quelle va être ma rémunération ? Mes horaires de travail ? Quelle est l’activité de cette entreprise ? Vais-je avoir des Tickets Restaurants ? Le remboursement de ma Carte Orange ? Y aura-t-il une machine à café ? Bon sang, tout ça, quoi. J’ai toujours rêvé d’une machine à café. C’est décidé, demi-tour.

Je retourne au bureau en courant. Il est quinze heure trente. Je sonne. Imbécile ! Où avais-je donc la tête ?

Partir comme ça, sans rien demander ?

Je sonne à nouveau. Librecco, entreprise de service… Pas de réponse. Le tour du bâtiment. Des fenêtres. Les stores sont baissés. Les autres portes sont fermées. Aucune trace d’activité. Silence de terrain vague. Sensation persistante de malaise. Qu’est-il arrivé ? Où sont-ils tous ? En plein milieu de l’après-midi. Cela ressemble à un mauvais rêve.

Je reviens, je tente une dernière fois, puis j’abandonne.

Je reprends le bus. Je m’assieds à côté d’une adolescente, qui a les yeux rivés sur ses cours d’économie. A travers la vitre, j’observe le va-et-vient des voitures et des piétons. Rythme effréné, flux non-stop de visages fermés et meurtris. Enchevêtrements de destins et de vies qui se croisent sans jamais ne se connecter — dire que je cherche ma place dans ce chaos.

De retour à mon appartement je constate que ma ligne de téléphone est coupée. Je prends une douche puis je me couche sans dîner. J’ai beaucoup de mal à m’endormir.

Lundi neuf heures pile. Je suis à l’heure. La façade nord a partiellement disparu La devanture n’existe plus. La porte est toujours là, dressée comme le monument de Stonehenge.

Des ouvriers, affairés, enlèvent ce qui reste de la façade nord. Ils débarrassent les meubles. Je reconnais le bureau du recruteur. Sur le sol l’affiche publicitaire, piétinée.

Je manque de me faire empaler par la fourche d’un chariot élévateur. Le conducteur pousse un juron. Un autre ouvrier passe devant moi avec un transpalette sur lequel sont entassées des couches de contreplaqué.

« Marisot ? C’est toi ? »

Je sursaute. Ca doit être le chef des travaux.

« Oui ? »

« File aux cabines. Va chercher un casque et un gilet. Allez, fonce. Le contremaître t’expliquera. »

Je ne bronche pas. J’obéis. J’arrive dans une petite baraque, assez précaire. A l’intérieur, des casiers, des bancs, une table. Je retrouve le type qui m’avait indiqué le chemin le premier jour. Il se marre.

« Ah c’est toi mon vieux ! J’en étais sûr. Bienvenue. Tu va prendre ma place. Tu vas voir c’est pas difficile. L’idée c’est, on enlève tout, on déblaie, et tchao. »

Il me donne son casque, ferme son casier. Avant même que j’aie pu lui dire un mot, il s’en va.

Je me mets au travail. Je discute avec le contremaître, qui s’avère assez sympathique.

« Faut qu’on ait tout démantelé pour cet après-midi. Après on enchaine sur la C. Trois zones pour cette semaine. En tout six constructions à faire disparaître. »

On mange en trente minutes. Un sandwich, un café. On se rend sur la zone C. J’y vais avec le maître de chantier, dans sa chargeuse-pelleteuse.

Cet après-midi on progresse plus vite que prévu. Le conducteur de travaux pense qu’en s’organisant on peut démolir deux zones supplémentaires, la D et la E — même la F si on est très performants.

Si on continue sur ce rythme c’est une ville entière que l’on va démonter en une semaine.

Demain ils m’apprendront à me servir d’une pelle hydraulique. Et peut-être même plus tard, à conduire ce qu’ils appellent un « bouteur », le must dans le bâtiment d’après ce que j’ai compris. Drôle d’engin. Un véhicule disgracieux, avec à son extrémité une « défonceuse », une sorte de grosse massue. Ca vous réduit une voiture en paquet de cigarette dans l’espace d’une seconde.

Le ciel s’obscurcit. La température chute brutalement. Je ne pense plus à rien, tout entier à ma besogne. Fin de journée. Demain j’aurai des courbatures.

Cette nuit et les suivantes, je dormirai bien.

Nouvelle publiée dans la revue Kanyar (2014) et la revue La Femelle Du Requin (2014) Photo by Duane Michals