Marine Le Pen, la Corse et les envahisseurs

Politique / Front national / Corse / 27 novembre 2015 / Olivier-Jourdan Roulot

Ce samedi, Marine Le Pen est en Corse. Avec un meeting à Ajaccio à 15 heures, en point d’orgue de sa visite. La patronne du FN vient soutenir l’homme chargé de faire entrer les idées frontistes à l’assemblée de Corse. Mais que sait-elle de Christophe Canioni, son chef de file insulaire ? Son candidat mérite pourtant d’être connu…

Pour les militants insulaires, c’est l’évènement. Ils en sont persuadés : le déplacement de Marine Le Pen sur le sol corse ce samedi doit mettre définitivement sur les bons rails une campagne qu’ils espèrent fructueuse, à deux semaines du 1er tour. Pour ces éclaireurs de la cause frontiste sur cette terre de mission, tous les voyants sont au vert. Il y a d’abord la dynamique générale qui promettait déjà au FN de tutoyer de nouveaux sommets avec ces élections régionales, et l’espoir couvé d’une victoire ou deux, peut-être en Paca ou dans le Nord. Ça, c’était… avant. Depuis, la France est en guerre, elle vit sous un régime d’exception, l’Etat d’urgence, dans un contexte post-attentats forcément particulier, laissant s’exprimer pleinement les aspirations sécuritaires.

Confortés par cette atmosphère anxiogène post-Bataclan, les militants Bleu Marine et leurs cousins du Front n’ont plus de doute — même si la gravité du moment leur impose une certaine retenue : dans la région Nord, leur candidate chérie est donnée en tête (largement) par les sondeurs au soir du second tour. En Paca, les équipiers de Marion Maréchal-Le Pen, sa nièce, se préparent à investir le siège du conseil régional, porte d’Aix, à Marseille.

Dans ce contexte, les frontistes insulaires s’imaginent à leur tour réaliser dans cette élection locale des scores dignes de ceux qu’ils ne réussissent jusqu’à présent que dans les scrutins nationaux. Un optimisme renforcé par des sondages encourageants : celui réalisé fin octobre (avant les événements de Paris) par l’institut OpinionWay, pour le compte de France 3 Corse et de la radio France Bleu RCFM, les place en 3ème position — dans une élection qui voit 12 listes se disputer les faveurs des électeurs corses -, avec 12% des intentions de vote.

Avant la grande patronne, le sénateur Rachline avait fait le déplacement pour installer Canioni

Dans l’île dite de Beauté, les nationalistes ont longtemps imposé une sorte de cordon sanitaire pour faire rempart à des idées difficilement compatibles avec leurs rêves indépendantistes, nourris pour partie au lait d’une idéologie post-coloniale — même si certaines figures de la clandestinité corse ont fait leurs armes au sein de mouvements d’extrême-droite, étudiants, avant d’enfiler la cagoule du FLNC. C’était l’époque où un certain Jean-Marie Le Pen, dans les années 80, était empêché d’atterrir sur le tarmac corse. Cette vigilance militante semblait depuis s’être relâchée depuis, une part des troupes et de l’électorat nationaliste insulaire se révélant assez perméables aux thèses du Front national, comme si chacun avait soudainement oublié son histoire.

Sans doute poussé par la nécessité de contrer un adversaire susceptible d’empiéter sur son électorat, en tout cas de le devancer dans les urnes, l’éternel Jean-Guy Talamoni s’est chargé de rafraîchir la mémoire des brebis potentiellement égarées.

« Le vote FN c’est le vote anti-corse », a balancé le chef de file des « durs » de Corsica libera, au cours d’une conférence de presse le 19 novembre. Et histoire d’enfoncer le clou et de tracer une ligne jaune infranchissable, Talamoni de déclarer à Corse Matin que « voter Front national, c’est trahir la Corse ».

Cela sera-t-il suffisant pour contrer la poussée frontiste ? Pas sûr. Pour cette consultation des 6 et 13 décembre, le FN envoie pourtant au combat une liste composée de béotiens, derrière un leader lui-même largement inconnu sur la scène politique insulaire. S’il a par le passé déjà tenté à deux reprises sa chance dans une élection (cantonales), Christophe Canioni n’a ni l’aura ni la popularité d’un Gilles Simeoni, pour prendre un concurrent de la même génération — et un des plus sérieux également, le maire nationaliste de Bastia espérant sortir en tête au soir du scrutin. Mais c’est un phénomène (des listes FN qui semblent progresser toutes seules, peu importe ceux qui les composent) déjà bien connu des politologues. Il faut préciser que Canioni a dû remplacer au pied levé Francis Nadizi, qui était normalement désigné pour le rôle, tous derrière et lui devant : Nadizi s’est résigné à laisser sa place à Canioni au dernier moment, sa casquette d’inspecteur de l’Education nationale le mettant sous la menace d’une possible invalidation par le juge des élections. Enfin, de méchants règlements de comptes internes au deux fédérations insulaires du parti, queues de comète de la dispute entre les générations Le Pen, ont précipité cet impérieux renouvellement des troupes.

Le chef de file des frontistes pour ces territoriales 2015

Au FN, Canioni est un nouveau venu. Avant de concourir sous cette casquette, il s’était trouvé un poulain et un double, en la personne de l’impayable Alexandre-Guillaume Tollinchi. Toujours tiré à grandes épingles, le sourire carnassier et le cheveu impeccablement gominé, véritable caricature du politicien, dont il singe tous les tics, Tollinchi est un jeune activiste qui navigue entre Paris, la Corse, Nice et Aix-en-Provence, au gré de ses humeurs, et d’un culot à toute épreuve — qui lui permet de se présenter comme un proche de Nicolas Sarkozy ou comme le représentant de Silvio Berlusconi. Se piquant de littérature, il a signé une série de livres improbables, édités par Canioni, imprimeur de son état, dont une ode à la gloire de Maryse Joissains, la poissonnière député-maire d’Aix-en-Provence, ou cet impayable Madame, coup de gueule d’un sarko féministe (sic)…

En 2009, AGT s’était produit aux Ghjurnate internaziunale di Corti, pour prononcer à la tribune de ce rendez-vous estival des indépendantistes un discours aussi baroque qu’halluciné. La parole lui avait alors été offerte en tant que président du conseil exécutif (!) de l’Unione di a diritta corsa (Union de la droite corse), mouvement fantomatique dont lui et Canioni étaient les uniques dirigeants et militants. Un moment émouvant, dont on imagine que Talamoni et les siens ont conservé un curieux souvenir, rétrospectivement :

Tollinchi reparti vers d’autres sommets sur le « continent », Christophe Canioni s’est donc trouvé un destin au FN, après que son l’Unione di a diritta corsa ait fait la cour aux indépendantistes sans grand résultat. Gageons que Marine Le Pen appréciera à sa juste valeur cette expérience unique.

A côté de l’aventure de l’Unione di a diritta corsa, Canioni avait participé aux travaux d’un cercle confidentiel qui défendait des thèses radicales, sous un pseudo-vernis intellectuel. Le nom de cet autre machin ? Le cercle Petru Rocca. Petru Rocca occupe une place toute particulière dans l’histoire insulaire : figure du régionalisme dans les années 30 à la tête de la revue A Muvra, Rocca va dériver vers une idéologie nauséabonde en se faisant le soutien de… Mussolini. Il sera d’ailleurs condamné aux travaux forcés, à la Libération, notamment pour avoir publié dans sa revue des articles ouvertement antisémites, parmi d’autres réjouissances.

Un exemplaire de A Muvra, le journal dirigé par Rocca…

Rassemblant en son sein d’anciens partisans de l’Algérie française et soutiens de l’ex-OAS, le cercle Petru Rocca ne regardait pas que vers le passé, ne cachant pas non plus son admiration pour l’action des Grecs actuels de l’Aube dorée. Sacrées références, on le voit, surtout pour porter la voix d’un parti comme le FN, paraît-il dédiabolisé. Visiblement, Florian Philippot, l’homme de la normalisation dans l’entourage de Marine le Pen, a encore du travail.

Surtout que, sur sa page Lindekin, Canioni affiche volontiers ses références personnelles, dans une liste là encore très typée. Parmi ses grands hommes, si on trouve Cesar, Alexandre le Grand, Charlemagne et bien sûr Napoléon, on relève également le nom d’Attila, ainsi que celui d’Hitler…

Ce n’est pas tout. Sous sa casquette d’éditeur, Christophe Canioni a publié en 2006 un livre d’entretiens avec le comité des parents des jeunes de Clandestini corsi — sous ce nom de code se cachaient des jeunes insulaires perdus qui ont fait parler d’eux en 2004 en menant, sous couvert de clandestinité, des attentats ouvertement racistes contre des familles maghrébines. Un livre et une lecture évidement indispensables, qu’on trouvera certainement très instructive là-encore dans l’entourage de Marine Le Pen.

Texte de revendication des actions d’I Clandestini corsi, à l’antenne de France 3 Corse

Enfin, la tête de la liste Canioni a une autre passion. Celle-ci aussi sera sans doute ce samedi un sujet de discussion qui ne manquera pas d’étonner ou de ravir la présidente du Front national : les… ovnis. Canioni est en effet l’auteur de deux livres ébouriffants sur le sujet, dont Ovni dans le ciel corse, que j’ai eu le plaisir de chroniquer au moment de sa sortie. Fasciné par les… « RR3 (Rencontre Rapprochée du 3e type) c’est-à-dire avec une entité extraterrestre », l’auteur / candidat n’y va pas par quatre chemins :

« Nous sommes bien en présence d’être venus d’ailleurs qui possèdent une technologie très supérieure à celle de l’Homme », professe-t-il.

Lors d’un “ repas ufologue “ à Nice. A droite de Canioni, en chemise noire, Tollinchi (en costume)

Un livre… programme pour ces élections territoriales de 2015 ? On ne sait pas ce que la patronne du FN pense du sujet, mais on savoure déjà, à la veille de son arrivée, les prises de position que les engagements multiples de son leader en Corse pourraient nourrir. On ne sait pas plus d’ailleurs si cela est prévu, mais Marine Le Pen, en reprenant l’avion pour « le continent », repartira peut-être les bras chargés de cette excellente littérature et de ces délicieuses références, qui lui permettront de découvrir plus en profondeur le pedigree singulier de son candidat insulaire. De quoi, elle aussi, mener son enquête corse.

Olivier-Jourdan Roulot

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Pour mesurer à sa juste valeur les travaux ufologues de Canioni, un second article est à lire ici : https://medium.com/@oroulot/marine-le-pen-la-corse-et-les-envahisseurs-part-ii-d3399cc8d886#.tyhc8uxfy

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Olivier-Jourdan Roulot

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Journaliste entre deux portes, pour regarder de l'autre côté du miroir, en coulisses

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