Mode d’emploi d’un été sans air conditionné

« Where is the air conditionning? » qu’ils ne cessent de réclamer. 
 
Depuis que l’été est là, les Américains arrivent en bande, bien moins discrets que ceux que l’on voyait parfois l’hiver et qui semblaient s’être un peu perdus. Non, ceux-là voyagent rarement seuls, ces vacances ils les ont méritées et ils ne manquent pas te le rappeler. Ils se reconnaissent rapidement entre eux, qu’ils viennent de Caroline du Nord, de Virginie ou du Colorado. C’est toujours ceux qu’on évite back home qu’on est content de croiser à l’étranger. Et puis il y a les asiatiques, les Japonais et les Coréens. Eux ils sont trop polis pour le réclamer l’air conditionné, mais ça se voit qu’ils dorment mal, ils se retournent dans leurs draps et se réveillent un peu tôt, transpirant pour une fois.

Je n’aime pas l’air conditionné (ou climatisé, m’embête pas pour des broutilles, c’est selon). Ca pique et c’est froid. Ca s’enfonce dans tes os en imposant à tes muscles une certaine tenue, à ton esprit une certaine droiture. Et puis c’est bruyant aussi et ça prétend ne pas l’être en restant discret, juste assez pour que tu parviennes parfois à l’oublier. Mais ton corps ne l’oublie pas, il reste alerte comme un bon petit soldat. Tous mes souvenirs avec lui sont violents, fatigants, comme si j’étais toujours au combat.

Son nom en dit bien long. Air conditionné, conditioning, conditionnant. Ce n’est pas un hasard si les pays qui l’utilisent le plus sont aussi ceux où le travail est roi, où il faut suivre le parcours tracé, et trimer, trimer sans jamais se reposer. Une semaine de vacances par année, c’est bien assez. Et il faut tout faire vite, l’Europe en 7 jours, deux pays par jours et on y est presque. La chaleur ils ne l’avaient pas prévu. Chez eux elle existe aussi, mais on la dissimule, la dissipe derrière l’air glacé du monstre conditionné.

Bienvenue chez nous, on va te faire découvrir le farniente. Oui c’est bien ça, ne rien faire, « do absolutely nothing », juste être là, et fondre dans la chaleur insupportable. Ne résiste pas, c’est encore pire. Ton corps attend un rappel à l’ordre, c’est l’habitude qui parle, ne t’inquiète pas. Arrête de flipper et détends toi.

Tu n’y arrives pas ? Attends, laisse moi t’aider. Déshabille-toi. Enfile ton maillot si t’es plus à l’aise, et arrête de chouiner tout le monde s’en fout de ce que tu caches dessous. Mets de la musique, du jazz si possible, essaie Miles Davis ou Billie Holiday. Allonge-toi quelque part : un lit, un hamac, un toit, l’herbe, le sol. Tu peux être seul, à deux, à dix, l’important c’est de jouer le jeu. Laisse la chaleur s’emparer de tes membres.

Tu transpires ? C’est normal, fais pas genre, je sais que tu vas au sauna par chez toi, après tes séances de cardio dans ta gym hypra climatisée. Laisse la sueur couler le long de tes cuisses, de ton front, tes aisselles. C’est toute cette rigueur que tu t’imposes le reste de l’année qui s’échappe, alors laisse la filer, par tous les pores dégringoler, tu la retrouvera bien assez vite.

Tu commences à étouffer ? C’est normal, ce n’est que le début. Tu ne peux rien y faire anyway dehors, dedans c’est pareil. Tu dois lâcher prise, tu n’as plus le choix. Concentre toi sur Billie, laisse sa voix t’emporter. Tu verras, bientôt ton esprit s’en ira dans des territoires inconnus. Doucement, sans brusquer. C’est la magie du farniente. Peu à peu tu en oublies les contraintes, les obligations, toutes celles qui t’enferment dans ce moule qu’est devenu ton identité. Pourtant ce n’est qu’une illusion, c’est l’histoire que tu te racontes chaque jour, celle qui te permet de courir au travail, supporter un chef que tu ne respectes pas, un amant que tu n’aimes plus. Ta vie n’est qu’une histoire, une seule parmi tant d’autres. Ca y est, tu le sens ? Oui, tu peux en rire, vas-y lâche-toi.

Et là ? Il t’emmène où ton esprit ? Si t’es accompagné, n’hésite pas à partager. Tu verras, c’est beau le partage d’idées entre deux esprits libérés. Celui de deux corps bouillants aussi, tu l’as déjà fait, l’amour, l’été, l’amour passionné, sans conditions, sans air conditionné ?

A peine arrivés, ils lançaient un cri désespéré. Ils s’attendaient à combattre la chaleur, la lenteur, le corps qui se liquéfie, les idées trop étranges, différentes, interdites. Ils cherchaient avec désespoir un moyen d’être conditionné, mais il n’y en avait pas. Alors lentement ils ont rendu les armes. Je suis entrée dans leur chambre vers minuit, il faisait toujours aussi chaud, et j’étais curieuse, je voulais à tout prix voir ces corps décomposés, ces esprits écartelés. Trois Américains, deux Japonais et un Coréen. Le reflet de la lune éclairait la chambre brûlante. Des corps partout, nus ou presque, sans pudeur. Leur peau luisante, détendue. Des rires, des échanges sans queue ni tête, affalés par terre ou sur leur lit. Leur propos insensés, emmêlés, déphasés, uniques. Oubliés leur vie active, efficace, le bureau, les attentes. Comme seule contrainte, la chaleur: toutes les autres s’étaient envolées, métamorphosées.

J’imaginais alors les grands de ce monde répandus comme eux, lors d’une panne de courant aux Nations Unies ou à la maison blanche, et la myriade de possibilités qui s’ensuivrait. J’imaginais ces corporations aux bureaux gris et trop modernes imposer un jour de farniente en plein été, et je voyais déjà la magie qui en naitrait. J’imaginais les êtres humains du monde entier, par terre, brûlants, nus, leurs corps confondus tout fondus, oubliant leurs différences, et toutes ces règles étranges qu’ils s’étaient imposés au fil des siècles. Il n’y aurait que des rires, du jazz, des idées incongrues, un océan de sueur et cette chaleur pesante et libératrice, tant attendue.

Et puis j’ai refermé la porte, doucement, en souriant.

Quel drôle d’invention, l’air conditionné.