Moi non plus, j’aime pas la poésie !
Pourtant, moi aussi, je pressens vaguement du tréfonds de ma très grande indifférence que Stéphane Mallarmé et Ossip Mandelstam, c’est quelque chose quand même. Moi aussi, je trouve aux vers de Victor Hugo une puissance psalmique arrêtante. Et à Lawrence Ferlinghetti, Vladmir Mayakovsky ou Paul Eluard une génialité qui vaut bien quelques efforts.
Moi aussi, je suis allé benoîtement chez Aristote recueillir sur la poétique des trucs d’une virtuosité comme il ne s’en fait plus, même si certains autres trucs m’ont paru être du grec complet. Le pas timide et l’esprit déjà comme assommé, je suis allé aussi visiter un peu Horace et son ars poetica ainsi que Longin (ou Dieu sait qui) et sa théorie du sublime.
Moi aussi, je me suis démené pour comprendre et aimer la poésie. Je me suis même fait aider par Harold Bloom et Terry Eagleton pour ça. Le but ? Me sentir (un peu) moins visé par cette célèbre phrase de Valéry : “La plupart des gens ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie”.
Bref, je me suis donné du mal.
Pourtant, rien n’y fait : je déteste la poésie. Et je me suis souvenu pourquoi à la lecture, il y a quelques semaines, dans la “London Review of Books”, de cette drôle et très maligne défense et illustration de la poésie.
Mon souci avec la poésie, c’est (pour le dire pompeusement) son régime général d’intelligibilité. La fameuse alliance du mathème et du poème. Ou plus justement : l’asservissement dans lequel le second se tient vis-à-vis du premier. La métrique — syllabique, accentuelle ou quantitative — qu’il faut tenir et savoir tenir et qui fait que, lisant un poème, on est en train de (dé)compter tout le temps. Toutes les technicalités (pentamètre iambique, diérèse/synérèse, cheville, scansion, vers brisé, et j’en passe) sans la maîtrise desquelles on pige que dalle — ou si peu ! — à la poésie, et qui ôtent au plaisir de la lecture ce qu’elles possèdent de substantialité comptable.
Moi qui ai un tropisme avoué pour la littérature dans ce qu’elle a de plus formel, je devrais être à mon affaire avec la poésie. Ce n’est pas le cas. Et pour une raison simple : le formalisme de la poésie rappelle par trop celui des mathématiques. Or, moi, les maths, j’ai toujours détesté.
On nous dit que la poésie, c’est le langage à son plus incandescent et à son plus beau, à son plus épuré aussi. Mais qui a besoin de poésie quand on peut avoir, au hasard, la prose d’un Bruno Schulz, qui n’est pas moins intense, moins élégante, moins pure que le plus intense, le plus élégant, le plus pur des vers ? Et sans l’afféterie chichiteuse de ces enculeurs de mouches que sont les poètes, qui plus est ! C’est déjà ce que Platon / Socrate leur reprochai(en)t au fameux livre X de La République, d’enculer un peu trop souvent les mouches.
Et que dire de cette symbocratie qui veut que, dans un poème, un soleil soit rarement un soleil, une rivière si peu souvent une rivière, une larme guère jamais une larme ? Il parait qu’il s’agit de “décrire l’invisible avec des images d’ange”. Et aussi sans doute de creuser entre les mots et les choses une distance telle que les premiers (les mots) ne soient pas seulement le lieu où les secondes (les choses) viennent s’inscrire et dire à tour de rôle la morne concrétude du monde. Et j’entends bien tout ça. Mais, Dieu du ciel, que d’acharnées mystifications, en poésie, pour y parvenir !
Ben Johnson détestait les poèmes en rimes. Pour ce qui me concerne, il m’a toujours semblé que ce sont tous les poèmes, y compris les non-rimés, qu’il fallait avoir en détestation. Ce qui, bien sûr, ne m’a jamais empêché de lire de la poésie — ni d’en être fasciné parfois.