Moins que zéro

On entend souvent dire que la jeunesse perdra le monde que les adultes ont mis si longtemps à construire. Que son inconscience n’est plus à prouver, heureusement que les gens biens sont là pour la guider. Un refrain vieux comme le monde.

Ceux qui ont forgé cette maxime semblent aujourd’hui plus que jamais en être convaincus : les moins de 30 ans sont une génération désespérée.

Nous, cette frange inclassable, dont les codes échappent aux méthodes quantitatives, dont les ressorts semblent incompréhensibles lorsqu’on est nés après 1990.

Je vous parle d’un temps que les plus de 20 ans ne peuvent reconnaitre.

De cette génération de nineties kids à qui l’on avait promis monts et merveilles, nés dans un monde plus ou moins en paix, où tout semblait possible, où les frontières commençaient à tomber.

De ces gens qui ont grandi avec Internet, l’ont vu être rendu accessible à tous ou presque, l’ont touché du bout des doigts pour ne plus jamais le lâcher. Qui a vu tout ce qu’il était possible d’en faire, et à qui l’on dit aujourd’hui «Non. C’est impossible. Nous avons vu avant vous, nous savons. Laissez donc faire les grandes personnes ».

De ces enfants émerveillés qui ont grandi, et que le monde déçoit, que le monde prend de haut. Le plus préoccupant aujourd’hui ne me semble pas être le clash des civilisations, mais celui des générations. De ces gens que rien ne sépare, sauf leur année de naissance. D’un côté nous avons la peur viscérale d’être dépassés, plus bons à rien, à part peut être à jeter. De l’autre, une énergie à revendre, prête à se transformer en rage si on ne la laisse pas s’exprimer.

La rage et la colère sont deux sentiments légitimes lorsqu’on lit les magazines bien pensants, qui titrent fièrement « Mais qui est la génération Z ? », en chaussant les lunettes de la bienveillance pour se pencher sur cet étrange enfant turbulent qu’est la jeunesse actuelle. Chaque mot, chaque phrase, qui se veut bien tournée et compréhensive, est une insulte personnelle aux personnes qu’ils prétendent comprendre. On a l’impression de lire un guide de gestion parentale des problèmes adolescents. Sommes nous si difficiles à gérer ?

Non. Mais il est tellement plus simple de juger sans savoir, de tenter de faire rentrer dans une case plusieurs millions de personnes qui n’en ont que faire des étiquettes. Qui ne supportent plus ces esprits tellement étriqués qu’il leur suffit d’une lettre pour parler d’une génération. Ces esprits qui nous dirigent encore, qui se sentent bousculés car ils savent que le monde change. Mais le monde a toujours changé, alors qu’y-a-t-il de si différent ?

Internet semble être la réponse la plus simple. Internet, qui bouleverse les comportements et les habitudes. Internet, qui permet d’avoir accès à la totalité de la connaissance humaine accumulée jusqu’ici et que l’on utilise pour consulter la météo et regarder des vidéos de chats.

Si Internet a bien transformé la manière d’exister des hommes, nous sommes ceux qui sommes nés avec. Qui n’avons pas réellement connu le monde « d’avant ». Avant, lorsqu’il fallait sortir de chez soi pour avoir accès au monde. Avant, quand l’expression « t’es où ? » n’existait pas. Quand les gens se souriaient dans le métro car ils n’avaient pas le visage rivés sur leurs écrans, que le monde était rose et bleu et que la guerre n’existait pas.

Le vrai problème est que trop de gens encore comparent avec « avant », sans comprendre qu’y retourner est impossible, et surtout non pertinent. Le monde ne fonctionne plus comme avant, l’autorité n’est plus la même, les puissances s’effondrent devant de petits magiciens planqués derrière leurs ordis : et alors ? Faut-il critiquer et se morfondre encore longtemps ou s’adapter et agir ? Ne vaudrait-il pas mieux, pour une fois, faire confiance à cette jeunesse qui sait de quoi elle parle, que l’on conspue mais que l’on appelle au secours lorsque les écrans s’éteignent sans raison ? Que l’on met plus bas que terre car ses codes semblent bizarres, mais sur qui l’on compte pour survivre dans un monde qui n’a que le mot « crise » à la bouche ?

La raison de ce brusque accès de colère est qu’il y en a assez d’entendre et lire tout et n’importe quoi sur une génération qui, comme toutes les autres, n’a rien demandé et aspire simplement à ce qu’on la laisse faire du monde ce qu’elle entend. Car nous sommes encore avant ce moment crucial où tout sera méconnaissable. Nous sommes encore un peu avant ce moment terrible où la science fiction deviendra définitivement réalité.

Celle que l’on aime appeler la génération Z ne part pas de zéro, mais de moins que zéro.