C’est un peu comme s’il n’avait jamais existé. Ou comme si on avait jeté un voile pudique sur l’histoire : celle mouvementée et troublée d’un chef de guerre qui a longtemps donné le la et dicté ses ordres, en Corse comme à Paris.

Depuis l’assassinat de Monacia d’Aullène, à la sortie d’une fête de mariage, le souvenir de François Santoni s’est estompé. Au sein du mouvement nationaliste où on a la commémoration facile, personne n’a souhaité marquer le dixième anniversaire de sa disparition. Le Front, qu’il a autrefois dirigé d’une main de fer, n’est plus que l’ombre de lui-même et la percée se fait désormais sur le terrain de la démocratie. « Au fond, il aura été une caricature du mouvement », relève un vieux militant bastiais. La Corse, et avec elle les natios, est passée à autre chose. Dix ans. Autre temps, autres attentes.

Le 17 août 2001, François Santoni était abattu dans la nuit de Monacia d’Aullène d’une décharge de kalachnikov. La fin d’une époque pour le nationalisme corse. Dix ans plus tard, les assassins de l’ancien patron du FLNC n’ont pas été identifiés.

Les enquêteurs travaillent toute la nuit pour relever des éléments sur la scène du crime. La BMW de Santoni est elle aussi criblée de balles (photo Pierrot Murati)

En ramassant cette nuit-là le cadavre de Santoni, les enquêteurs ne sont pas au bout de leurs peines. Ils ne parviendront jamais à éclairer l’histoire de cette expédition punitive, au fusil d’assaut. Un temps, un militant nationaliste sera soupçonné. Depuis, il est mort.

Certains évoqueront la piste Charles Pieri, d’autres la rivalité ancienne avec Alain Orsoni. D’autres encore, le grand banditisme. Au final, il n’y aura jamais de procès. En réalité, les pistes se perdent dans l’histoire des relations et des inimitiés trop nombreuses cultivées par Santoni du temps de son vivant.

« Il comptait un nombre considérable d’ennemis, me confirmera des années plus tard le juge Marc Trévidic. Il était en froid avec le FLNC, en délicatesse avec la mafia italienne ».

Pour beaucoup, acteurs ou observateurs, ce 17 août 2001 a marqué un tournant dans l’histoire de l’île. Les tueurs qui ont frappé cette nuit-là n’ont jamais été identifiés. Pas plus d’ailleurs que ceux — peut-être les mêmes — qui n’avaient laissé aucune chance à Jean-Michel Rossi, un an plus tôt à l’Ile-Rousse. Plusieurs pistes, plus ou moins aiguillées par les proches de Santoni, ont été poursuivies par les enquêteurs. Des noms ont circulé. Mais au final, la justice ne parviendra jamais à résoudre l’énigme de cette nuit de sang. Dossier classé.

Les derniers mois de son existence, François Santoni les avait passés à Paris, où il s’était installé pour « refaire sa vie ». Dans l’île, pour l’ex-n°1 de la Cuncolta, l’air était devenu irrespirable. Trop d’ennemis, trop de rancœurs, trop de haines recuites. En dehors de son fief de Gianuccio, où il se savait intouchable, l’Iguane avait compris que sa sécurité n’était plus assurée.

Il était un miraculé, d’ailleurs. Au printemps 1995, il avait échappé à une opération destinée à rayer définitivement son nom de la carte insulaire. Le 29 mai, la moto sur laquelle il circule est prise pour cible. Il y a du sang qui coule, ce jour-là, et bien un mort, sur la moto : le passager avant, le pilote. Il s’appelle Stéphane Gallo, et était garde du corps de la véritable cible de cette attaque.

En pleine revue de presse. Le cendrier déborde des Malboro qu’il grille l’une sur l’autre. Sur sa droite, un garde du corps exhibe un calibre à la ceinture… (photo P. Murati)

Dans la capitale, le chef natio est en exil. Isolé.

« À Paris, il ne foutait rien, se rappelle ce confrère. Il regardait la télé, affalé sur son canapé ».

Suspendu à ses trois téléphones, Santoni continue à donner ses ordres à son dernier carré de fidèles. Se sachant écouté, ses messages sont toujours à triple ou quadruple bandes.

Face au mal du pays et une situation dont il sait qu’elle lui échappe, il crâne. Au bistrot de l’Observatoire, où il aime s’arrêter, il régale ses interlocuteurs de ses confidences, qu’il accompagne d’une coupe de champagne — du Cristal. Journalistes, flics, Corses de la capitale… Face à ce petit cercle fasciné, Santoni fait le spectacle, metteur en scène de sa propre gloire. Il parle de lui. Beaucoup. De son destin et de son avenir, qu’il voit tragique.

On le croise parfois dans des lieux étonnants, où il semble à l’aise, presque mondain. À la table de… Jean Tiberi, par exemple. Si certains convives manquent de s’étrangler devant ce duo a priori contre-nature, c’est qu’il leur manque quelques clés pour éclairer la scène. De savoir par exemple que l’indépendantiste est désormais en couple avec l’avocate d’origine cortenaise Christel Baldocchi, fille de la directrice de cabinet du même Tiberi. Santoni lui discute avec Jean-Charles Marchiani, à tu et à toi avec l’homme des missions secrètes de Pasqua — Pasqua dont il a été l’interlocuteur privilégié, avec le douanier Leandri dans le rôle du passeur.

Le chef natio rencontre également des flics.

« Il pensait que les RG le manipulaient mais il s’en défendait, disant « non, en réalité c’est moi qui manipule ceux qui imaginent me manipuler » », confie un de ses interlocuteurs de l’époque.

En réalité, dans ce jeu d’influence qui semble une seconde nature chez lui, bien malin celui qui peut affirmer qui tire en dernier ressort les ficelles.

Le chef des clandestins d’Armata corsa dans le salon de sa maison (photo PM)

Avec la presse aussi, le jeu est trouble.

« Avec lui, c’était la ruse permanente, se souvient ce journaliste parisien. Un jeu amusant mais très fatigant. Et il y a des gens qui se sont brûlés les ailes ».

Sur ces relations ambiguës, les anecdotes ne manquent pas. Ainsi de ce photographe soupçonné d’avoir écrit pour son compte des communiqués d’Armata corsa. Ou encore de cette histoire que Santoni aimait distiller, expliquant que des journalistes « lui avaient demandé de le suivre sur des règlements de comptes »! « Je pense que c’était crédible », assure aujourd’hui un de ceux à qui il avait fait cette confidence choc.

Dans la presse nationale, la personnalité de l’ancien patron du canal historique ne laisse pas indifférent. Il y a les pros et les anti-Santoni. Irréconciliables. Guy Benhamou, spécialiste de la « question » corse à Libération pendant cinq ans, est plutôt à ranger dans la seconde catégorie, même si, au sein de la rédaction de son journal, l’homme de Gianuccio a aussi de fervents partisans.

Avec ses articles qui décryptent ce qui se passe en coulisses entre l’île et Paris, Benhamou ne s’est pas fait que des amis en Corse. Le journaliste, dont la maison subira un mitraillage en règle, vivra un temps sous protection policière.

Avec Santoni et les siens, les rapports sont tendus. Ce qui vaut à Benhamou d’être « convoqué » pour une mise au point. C’est le correspondant marseillais du quotidien alors dirigé par Serge July qui joue les intermédiaires. « Quelqu’un va t’appeler », a prévenu le messager.

Au téléphone, Santoni fait simple. « Faut qu’on discute », lâche-t-il à son interlocuteur. La suite tient du grand spectacle: le jour J, Benhamou saute dans un avion à Paris. À son arrivée, un comité d’accueil l’attend à Ajaccio. Ostensiblement calibré et pas franchement engageant. Le journaliste, qui n’en mène pas large, est escorté en voiture jusqu’à une villa isolée.

L’échange est haché, compliqué. À croire que ces deux-là ne peuvent définitivement pas s’entendre. Santoni veut parler politique et grandes idées, l’invité du jour, lui, cherche des explications sur la partie sombre des activités du leader nationaliste et des siens.

Après cette rencontre manquée, Benhamou et Santoni vont pourtant se revoir. Jusqu’à travailler ensemble et produire un document resté fameux. À sa sortie, en juin 2000, Pour solde de tout compte fait l’événement. C’est le Corse qui a eu l’idée de ce livre d’entretiens. Un projet qu’il vend à Benhamou dans les travées de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, où ils se croisent à nouveau en mars 2000 pour l’affaire de Sperone, dans laquelle Santoni et les siens sont poursuivis pour racket. Un rendez-vous est organisé au café de Flore. Dans un premier temps, Benhamou refuse. Avant d’accepter.

Sous-titré Les nationalistes corses parlent, l’ouvrage provoque une poussée de fièvre dans l’île. Mêlant révélations et intox, le livre, écrit à six mains avec Jean-Michel Rossi, l’ami fidèle et l’intello du duo, s’écoule à 150 000 exemplaires. Un vrai carton de librairie, certes. Mais qui jette un peu plus d’huile sur un feu déjà brûlant. Un livre maudit — il sera suivi d’un second signé Santoni, après l’assassinat de son ami (Contre-enquête sur trois assassinats) –, qu’on n’a pas oublié chez Denoël.

« On se remet à peine de cette histoire », souffle-t-on chez l’éditeur, dix ans plus tard.

Dans les rangs des soldats de « la cause », la prose d’un Santoni se présentant en chevalier blanc d’un nationalisme pourri passe mal. Car le sang qui a (beaucoup) coulé entre les anciens compagnons de la lutte clandestine n’a pas séché.

Dix ans après sa mort, même ses détracteurs les plus sévères reconnaissent à Santoni un courage à toute épreuve. Ce que l’un d’eux résume à sa façon, dans une formule triviale et lapidaire qui dit ce qu’elle veut dire : « Il avait des couilles grosses comme ça ». Jusqu’à en mourir, au final.

Si, au fond de lui, Rossi a souvent pensé décrocher — pour ouvrir une librairie à Aix-en- Provence, son rêve –, Santoni le jusqu’au-boutiste semblait engagé dans une démarche suicidaire.

« Rossi pensait s’être fourvoyé et disait avoir fait 10 ans de tôle pour des cons qui lui ont fait porter le chapeau, se souvient un confrère au sujet du duo. Il avait conscience de la médiocrité des gens, alors qu’avec Santoni, c’était la course en avant ».

Les derniers mois de sa vie, avant de prendre l’avion pour la Corse, Santoni le marginalisé semblait nerveux. Au point de sortir en permanence calibré, son Beretta à portée de main, même dans les rues de la capitale. Un de ses visiteurs réguliers se souvient qu’il l’avait violemment jeté sur le côté de la rue, alors qu’une fourgonnette blanche venait de les croiser. C’était leur dernière rencontre. « À Paris, il n’avait jamais réagi comme ça ».

« Sur la fin, il avait ce côté seul contre tous, cette façon de dire « je sais qu’ils finiront par m’avoir » », se rappelait Marc Trévidic, juge d’instruction de l’antiterrrorisme, dans une interview qu’il nous avait accordée il y a quelques semaines pour nous confier sa fascination à l’égard de cet ex-client star (24 Ore du 14 février).

Comme si Santoni l’équilibriste, au fond, cherchait à mesurer sa grandeur au nombre de ses ennemis. Se brûlant les ailes en construisant sa propre légende. « En retournant en Corse, il savait qu’il ne reviendrait pas, souffle un journaliste qui l’a fréquenté à Paris. Il sait qu’il ne faut pas sortir de chez lui, mais il y va. En connaissance de cause ».

Olivier-Jourdan Roulot

— — — — — — — —

Le complexe Orsoni

Pendant toutes ces années à jouer des coudes avec les flics, l’État, ses ennemis déclarés ou pas, Santoni l’intriguant aura passé son temps à mesurer sa grandeur à celles de ses adversaires. Face à Alain Orsoni, il gardera à jamais un complexe marqué.

En réalité, Orsoni, sorte d’antithèse de ce qu’il n’est pas, l’obsède : Orsoni, c’est le mec trop facile, trop beau garçon, trop flambeur. Santoni, lui, est plus laborieux. Son intelligence plus terre à terre. Moins brillant, tout simplement.

Un contraste qui frappe les téléspectateurs quand Canal + diffuse un 24 heures qui met en parallèle les deux leaders du nationalisme insulaire que tout oppose. « Il pensait être moins intelligent qu’Orsoni, souligne crûment Guy Benhamou. Avec raison. Mais il compensait avec la ruse ».

Medium France

La publication officielle de Medium en France. Pour nous proposer votre histoire, écrivez-nous à french@medium.com

    Olivier-Jourdan Roulot

    Written by

    Journaliste entre deux portes, pour regarder de l'autre côté du miroir, en coulisses

    Medium France

    La publication officielle de Medium en France. Pour nous proposer votre histoire, écrivez-nous à french@medium.com

    Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
    Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
    Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade