Oser partir, même quand tout n’est pas parfait

J’aurais pu raconter mon voyage de l’été 2016… Un banal road trip vers une province que je n’avais encore jamais visitée, la Nouvelle-Écosse. Comme j’habite au Québec, 13h me séparait de ma destination. 1 355 km aller-retour, dans une trop vieille et minuscule voiture surchargée, avec comme copilote un chum souriant (ouf, merci mon amour !) et comme passagers, nos deux adolescents blasés. Prendre 8 jours de mon précieux et court été pour me rendre aussi loin dans le but d’assister aux funérailles d’une belle-grand-mère dont je n’avais même jamais croisé l’existence. Quelle aventure palpitante !

Voilà. Huit lignes ont suffi à tout raconter.

Alors, pour des raisons qui se passent d’explications, j’ai plutôt pris la liberté de raconter autre chose, même si ça ne s’est pas passé en 2016.

Il s’agit d’une aventure vécue il y a 5 ans, qui est la preuve tangible qu’on peut voyager 2 mois avec un budget extrêmement restreint, deux enfants et un gros véhicule récréatif !

On avait ce printemps-là, en tant que nouveau couple enthousiaste, commis la folie d’acheter à crédit une autocaravane afin d’aller faire le tour des États-Unis avec nos deux garçons (le mien et celui de mon amoureux) de 10 et 12 ans. Les enfants et moi en congé scolaire pour tout l’été, il avait été convenu que nos fils resteraient avec nous pendant le premier mois, puis qu’ils retourneraient au Québec en avion, afin de leur permettre de passer une partie des vacances avec leur autre parent. De son côté, mon chum pouvant se permettre quelques semaines de télétravail, il y avait devant nous tout le temps et l’espace nécessaires pour nous permettre de découvrir à notre mesure un pays que je connaissais encore peu, bien que voisin du mien. Synonyme de liberté absolue, un voyage en camping-car nous permettrait de voir du pays de manière différente et au rythme qui nous convenait. La « van-life » était une idée que je chérissais depuis toujours. Rouler dans ma propre minimaison, visiter un pays en entier sans jamais avoir à dormir dans un hôtel, manger ce qui me plaisait selon mon horaire, choisir les paysages qui tapisseraient ma fenêtre de chambre, jour après jour. Une vie comme je me la représentais dans mes fabulations les plus folles. Un voyage vraiment différent de ce que j’avais vécu jusque-là m’était enfin « relativement » accessible. Je dis « relativement » parce qu’en réalité, je dois avouer qu’on n’avait que très peu d’argent pour se lancer dans une aventure pareille. Mais honnêtement, je pense que si on avait attendu exactement la parfaite occasion, avec une conjoncture des circonstances et des moyens financiers idéaux pour partir, on ne l’aurait jamais fait. On a donc plongé tête première dans la réalisation d’un rêve, laissant la vie se charger du reste ! Il faut dire que nos logements respectifs avaient été loués à des vacanciers eux-mêmes en cavale pour l’été, ce qui nous permettait un budget tout juste suffisant afin de couvrir les frais qu’un véhicule de 27 pieds exige pour se déplacer sur plus de 16 000 km en 160 heures de route.

En réalité, la perspective de ce projet ne me faisait pas peur, mais des interrogations surgissaient en moi depuis plusieurs semaines, latentes, alimentant une petite insécurité angoissante : je craignais bien sûr que l’argent vienne à manquer et que nous soyons obligés de rebrousser chemin avant la fin des deux mois que nous avions devant nous. Et puis aussi, comment les enfants allaient-ils s’occuper pendant les longues heures de déplacement ? Allaient-ils trouver le temps long, s’ennuyer ? Est-ce qu’ils allaient considérer intéressant ce voyage qui les amenait loin de leurs amis et de leurs maisons ? L’isolement imposé par l’éloignement allait-il avoir raison de notre couple ? Comment allions-nous composer avec la proximité continue qu’impose ce style de vie, sans alliés extérieurs pour pallier aux moments de tension ? Beaucoup d’interrogations dont seul le voyage comme tel détenait la réponse.

On est donc partis par un très lumineux matin de la fin juin. On devait se rendre dans l’état de New York pour y passer notre première nuit. Malheureusement, l’excitation a vite fait place à l’inquiétude qu’a suscitée une première crevaison, à peine 2h de route après notre départ. Entre l’exploit de trouver un garage spécialisé en réparation de véhicule récréatif et la crainte des frais exigés, on tentait tout de même de garder le moral, en se disant que ce serait la seule malchance du voyage. Le reste du périple nous donna d’ailleurs raison, car mis à part un autre petit problème avec une roue à la mi-voyage, le garage de Montréal fut le seul qu’on ait eu à visiter ! Contraints à passer la nuit à 150 km de chez nous (déception), le lendemain marqua donc notre réel départ vers les États-Unis.

À cause de nos restrictions financières, notre intention était de squatter le plus souvent possible les stationnements gratuits, ce qui nous permettrait, malgré le peu d’argent que nous avions de disponible, de profiter des différentes possibilités et activités qui se présenteraient à nous au cours des prochains mois. Mal nous en pris de croire à autant de facilités, puisqu’il s’avère illégal de garer son véhicule dans la rue ET d’y dormir, partout aux États Unis. On s’en doute, les campings autorisés étant plutôt dispendieux pour ce qu’on avait prévu sur le plan budgétaire, on a donc décidé, pour notre première nuit en sol américain, de défier les lois. C’est d’ailleurs de cette façon qu’on a décidé de fonctionner durant toute la durée du voyage, ceci nous occasionnant cependant multiples détours et quelques tourments…

En effet, tard en cette première soirée, on a finalement garé notre VR (affectueusement nommé la Grosse Bête) dans un petit parc municipal en bordure de la ville de New York. Un peu fatigués d’avoir conduit près de 8h cette journée-là, les enfants dormaient déjà quand une voiture de police est arrivée, projetant sur nous un immense phare surdimensionné. Aveuglés, il nous était impossible de savoir combien de policiers allaient nous aborder. Un seul homme s’approcha de nous, méfiant, et la première chose qu’il nous demanda était si on avait des armes à bord ! Après plusieurs explications, vérification des passeports, visite de notre véhicule et beaucoup d’attente, il nous octroya finalement droit de passer la nuit à cet endroit, mais à la condition de partir tôt le lendemain et de nous en tenir dorénavant aux emplacements légaux pour dormir. Deuxième petite frayeur en ce début de voyage qui s’annonçait rocambolesque à souhait !

Heureusement, il se trouve qu’en Amérique du Nord, certains grands magasins acceptent gratuitement que les véhicules récréatifs passent la nuit dans leur stationnement. Quelle désolation, vous me direz, que de passer ses soirées et ses matinées dans un espace bétonné, entouré de voitures, alors que de si beaux sites de camping proposent des paysages à couper le souffle et la tranquillité bienfaisante de la nature.

Ce n’est certainement pas aussi enchanteur, mais le bien-être et le plaisir, je l’ai découvert à ce moment-là, proviennent en majeure partie de notre capacité à se les créer à partir de l’intérieur. Bien que l’extérieur de nous-mêmes, donc l’environnement qui nous entoure, influe facilement sur notre perception d’un événement réussit, aller chercher en nous les ressources nécessaires pour faire en sorte de passer des moments de vie fabuleux, peu importe le contexte, demeure encore le meilleur moyen d’apprécier notre existence quel qu’en soient les conditions (je suis très consciente que cette façon de penser ne s’applique pas de la même manière en situation de guerre ou de pauvreté absolue… Ma réflexion s’adresse au contexte du voyage en occident, comprenons-nous bien).

Ce fut donc, en ce qui me concerne, une grande révélation que m’a apporté ce voyage.

Amuser nos enfants, cuisiner des repas qu’on aimait, accomplir les tâches quotidiennes (vaisselle, préparation ou rangement des lits, etc.), faire une grande marche après le souper, discuter autour d’un verre de vin, tout cela était possible et agréable dans la mesure où nos attentes correspondaient à des critères davantage rudimentaires et plus orientés vers l’expérience relationnelle et personnelle qu’autre chose.

C’est ainsi que nous avons traversé le nord des États-Unis, pour commencer. Nos journées se composaient de longues heures de route durant lesquelles je conduisais principalement pour laisser la chance à mon chum de travailler durant le jour. Les arrêts avaient lieux le soir venu, dans des endroits tout à fait improvisés selon l’humeur et l’endroit. Pendant les déplacements, les garçons regardaient des films (ils avaient droit à un par jour), jouaient à des jeux vidéos (un temps limité ayant été déterminé à l’avance selon le nombre d’heures du trajet, au jour le jour) ou lisaient. Pour des enfants très encadrés relativement au temps passé devant l’écran durant l’année, ils considéraient comme un grand privilège que d’avoir l’opportunité d’en avoir autant durant ce voyage !

On a profité de notre virée pour visiter des sites touristiques connus, entre autres le Corn Palace, le Devils Tower National Monument et le Mount Rushmore National Memorial. On est passés par des parcs nationaux grandioses comme les Badlands ou Yellowstone. On a assisté à des orages impressionnants parmi des éoliennes à perte de vue, dans les champs infinis, paradis des maïs. Notre VR requérait des soins normaux, mais qu’il ne fallait pas négliger : la vidange régulière des réservoirs qui contiennent les eaux grises, le remplissage des caissons d’eau potable, le nettoyage de l’aire de vie, très petite quand on est quatre humains à y cohabiter à temps plein. Ajoutons à cela plus de dix états et deux fuseaux horaires parcourus en quinze jours, parmis lesquels on eut droit à des problèmes de WiFi relatifs au réseau à l’intérieur même du véhicule, à quelques tensions entre nous et les enfants, à la chaleur qui se faisait de plus en plus intense. Entre les visites à la buanderie ou au supermarché et toutes les « choses à faire », il y eut plusieurs nuits dans des endroits interdits ou des stationnements bruyants. Il arrivait fréquemment que les gicleurs démarraient à l’improviste et arrosaient l’intérieur du véhicule, suivis de près par les employés des magasins, qui devaient nettoyer le stationnement avec des souffleurs bruyants… Je commençais à être fatiguée et à avoir besoin de repos.

On est alors descendus vers le sud, en passant par le Wyoming et le Utah. Les espaces pour garer le véhicule gratuitement la nuit se faisaient plus faciles à trouver, étaient plus calmes et par conséquent, le voyage devint moins stressant. Les paysages magnifiques nous accueillaient pour des randonnées pédestres inoubliables, accompagnées des aigles nous saluant, loin dans le ciel, et des neiges éternelles sur les sommets des montagnes Rocheuses. La soirée à Las Vegas fut épique pour toute la famille. Notre arrivée à San Diego a procuré un petit sentiment d’accomplissement, du fait d’avoir atteint l’océan Pacifique.

Les paysages, les choses à faire, trouver des endroits où passer la nuit… Notre quotidien!

Il restait encore près de 10 jours avant la fin de notre période en présence de nos fils. Tout le temps nécessaire pour remonter doucement vers San Francisco par l’autoroute 101. Sinueuse et surplombant la mer sur plus de 800 km, entrecoupée de rares sites de camping enveloppés de séquoias géants, ce fut un des moments forts du voyage. Des troupeaux de dauphins apparaissaient souvent au large, impressionnants et majestueux. Les campings bondés et bruyants nous déplaisant vraiment, on est devenus experts dans l’art de chercher un endroit discret pour passer les nuits dans les rues des petites villes côtières. On poursuivait notre trajet au gré de nos humeurs, dans notre petite bulle familiale. Liberté totale ! Cuisiner sur le bord de la rue était devenu banal et naturel dans notre quotidien. Cela nous a bien valu deux ou trois contraventions (peu dispendieuses) de la part des policiers locaux, mais ces moments cocasses devenaient drôles et teintaient notre aventure d’originalité divertissante. Peu avant l’arrivée à San Francisco d’où nos garçons allaient s’envoler vers chez eux, on est resté quelques jours à la plage pour jouer dans les vagues gigantesques et froides. Profitant pleinement de la présence enjouée de ces enfants maintenant acclimatés au rythme imprévisible de notre périple, on goûtait alors à ces moments de pur bonheur qui transforment pour toujours les souvenirs en oeuvres d’art.

Dire au revoir à nos garçons nous prépara à la seconde partie du voyage qui allait marquer par la même occasion notre retour progressif vers le Québec. La Grosse Bête paraissait vide sans nos fils, et il nous fallut quelques jours pour nous habituer à leur absence. On disposait par contre d’une liberté différente et absolue, nous permettant de faire de longues et belles sorties de plein air en amoureux. Stand up paddle à Lake Tahoe, vélo de montagne et randonnées pédestres dans les montagnes fabuleuses et fleuries du Colorado et sur la roche rouge du Utah : une toute nouvelle gamme d’activités s’offraient désormais à nous. En passant par les états du sud, on est revenus vers l’est en suffoquant dans une chaleur accablante. Dormir toutes fenêtres ouvertes sous les grands arbres des rues tranquilles était chose fréquente, ce qui nous coûta par contre la visite de quelques cafards malvenus.

Arrivés sur la côte est en pleine canicule, les baignades dans l’océan Atlantique étaient douces et moins brutales que sur la côte ouest. On a profité de la dernière semaine du voyage pour remonter paresseusement la côte, dégustant de bons vins le soir venu, discutant de tout en refaisant le monde dans notre minimaison adorée.

Nos soirées chaudes d’été devinrent plus fraîches. Le mois d’août se faisait ressentir, au fur et à mesure de notre progression le nord. C’était la fin du voyage, le retour dans notre quotidien ordinaire, le travail qui recommencerait bientôt. Au final, on était heureux de constater qu’à part quelques maux de têtes négligeables, personne n’avait été malade durant ces deux mois de tribulations, et qu’on s’en sortait également sans dépasser notre budget serré. On revenait empreint d’une nouvelle manière d’aborder les choses, avec davantage de détachement, de flexibilité et un regard plus ample. Notre couple était devenu plus solide, plus fort, confirmation d’une union durable et heureuse. Ce fut un voyage un peu loufoque, mais profondément significatif pour chacun de nous. Nos enfants s’étaient apprivoisés l’un l’autre, et réussissent encore aujourd’hui à conserver une solide complicité fraternelle. Ils ont appris à développer leur autonomie, leur patience et leurs capacités d’adaptation. Pour notre part, on revenait au pays avec la joie de revoir nos amis et nos familles. Malgré la banalité de la routine qui nous attendait, on savait que ce voyage exceptionnel et original imprégnerait à l’infinie toutes les particules de nos mémoires communes. Et que malgré le fait que notre Grosse Bête fut volée par des malfaiteurs au courant de l’automne suivant, peu de temps après l’avoir mise en vente, on allait à jamais en garder un souvenir intarissable et merveilleux ❤︎


Si mon récit vous a plu, n’hésitez pas à le recommender en appuyant sur le coeur au bas de la page :)