Pas de retraite pour El mago

French connection / Milieu / 6 novembre 2015 / Olivier-Jourdan Roulot

Dans le procès de la Papy connection, qui se tenait à Marseille depuis deux semaines, le tribunal a prononcé des peines de 2 à 12 ans de prison avec des mesures de sûreté. Laurent Fiocconi écope de 6 ans. A 74 ans, je l’ai retrouvé vieilli, boitant et s’appuyant sur une canne… Il y a quatre ans, j’avais publié son portrait dans le quotidien corse 24 Ore.

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La poudre d’escampette

Mardi, sur France 2, Laurent Fiocconi évoque Pablo Escobar, une vieille connaissance. En matière de came, le Corse est un expert — de Marseille à New York, de la French aux narcos mexicains, en passant les clans italo-américains et les cartels colombiens. Une légende vivante.

Dans le métier, Fiocconi — « Charlot » pour les intimes — est ce qu’on appelle un gros bonnet. Le genre de clients avec qui mieux vaut éviter de jouer « les mariolles », comme il le dit lui-même, sous son panama. Charlot, c’est du calibre de ces mecs dont on se raconte l’épopée, les soirs de cavale, quand le Libecciu souffle, la nuit tombée.

La Leçon du parrain. Le Milieu est sa famille. Chez lui, on est truand de père en fils, d’oncle en neveu. Gamin, son oncle Jean-Félix, caïd à Toulon, l’envoyait faire de petites commissions chez Antoine Guérini. Dans la boîte de nuit du Calenzanais, puissant parrain de Marseille, c’était la grande vie : les filles, les costumes, le champagne coulant à flot, les vedettes de passage venues s’encanailler.

« Quand Antoine faisait son entrée, après minuit, tout le monde était content de lui faire la bise, se souvient-il. Lui, grand seigneur, remettait sa bouteille. Sauf que les mecs en avaient déjà bues une… centaine avant ! »

On appelle ça le sens des affaires. Une leçon utile.

Antoine Guérini, vie et mort d’un parrain…

Les filles. Pour se faire la main, Fiocconi prend quelques filles sous sa coupe. Débuts classiques. Avant de croiser ceux dont les noms vont rester dans la légende du Milieu. À côté du sien. Avec Zampa, le premier contact est délicat. Pour un peu, la rencontre tourne mal. Une histoire de fille, forcément…

Quand il arrive au Canotier, le bar qui servait de QG à Tany, une centaine d’hommes compose le comité d’accueil… Charlot s’en sort sans une égratignure.

« On lui précisé que la fille était avec mon cousin, désormais. Du coup, il n’y a plus eu de problème ».

Un autre jour, toujours à Marseille, on ramasse un macchabée sur le trottoir. Alors qu’il est en train de se battre avec Fiocconi, un coup de feu part et le mec devient aussi lourd qu’un pantin… Refroidi ! Charlot prend la tangente. Sa première cavale. Finalement, accompagné de son oncle, qui a ses relations, il se présente au commissariat. Et ressort libre, comme si de rien n’était.

Laurent “ Charlot “ Fiocconi en 1970…

Baraka ! Comme souvent, une rencontre va tout changer. Celle avec Jean-Claude Kella (autre légende du milieu marseillais, Kella est décédé en juillet 2014). Les deux hommes ne se quittent plus. Et optent pour la came. Bien plus lucratif que les armes, les bracos ou les filles.

« On a tout de suite gagné énormément d’argent. On nous avait surnommé « la baraka » : tout ce qu’on touchait se transformait en or ! »

Très vite, Kella et Fiocconi deviennent incontournables dans les flux de blanche qui inondent les villes américaines. Ils font équipe avec Francis Vanverberghe, dit « le Belge ». C’est l’âge d’or de la French. L’héroïne marseillaise va faire de Charlot un millionnaire. Kella est à New York, le Corse à Marseille. La capitale mondiale de la drogue.

« Aux États-Unis, se souvient Fiocconi, ils ne voulaient que celle-là. Les Italo-américains n’ont jamais retrouvé la même ».

Les deux amis sont en business avec les Gambino et Cirillo, deux des familles de Cosa Nostra. L’argent coule à flot. Charlot change de voiture tous les trois mois. « Et encore, tous les trois mois, ce n’est même pas sûr ».

Baraka ou pas, ils finiront tout de même derrière les barreaux. Au moment où Charlot passe devant les juges, à New York, le French connection de William Friedkin sort sur les écrans américains. La sentence tombe : 25 ans. Puis 19 ans de plus, à Boston.

Laurent “ Carlito “ Fiocconi, un siècle plus tard…

Don Pedro… L’histoire s’accélère. Au bout de la… quinzième tentative, Fiocconi s’évade du pénitencier de haute sécurité d’Atlanta. Et repart en cavale, à 33 ans. Pour de longues années de clandestinité, en Amérique du sud — et entrecoupées de séjours derrière les barreaux et de deux nouvelles évasions, dont une de La Picota, la prison de maximum sécurité de Bogotá. Au même moment, les Colombiens bouleversent la géopolitique de la came mondiale. Ils font de la cocaïne une activité industrielle.

Forcément, à court de liquidités, Fiocconi s’y met. Et met à profit son réseau — « un des plus beaux du Milieu français », siffle ce policier, admiratif. En Amérique du sud, il est « don Pedro ». Se déplace en avion privé. Pour aller à la banque, il prend une camionnette bourrée de sacs de billets.

Pablo… Cette vie passée à fuir, la DEA (le service anti-stups des Américains) aux trousses, et organiser des livraisons de poudre, Fiocconi l’a racontée dans un livre (1). Il a aussi pratiqué les cartels mexicains. Les rencontres sont nombreuses. Avec Carlos Lehder, le fondateur du cartel de Medellin, dont l’île aux Bahamas servira de plaque tournante à la coke à destination des villes américaines. Celles avec Escobar restent parmi les plus marquantes.

« C’était un mec impressionnant, souffle Charlot, désormais revenu dans son village de la montagne corse. Brillant et très déterminé. Il se moquait de mal finir. Il disait qu’il avait tout eu et tout goûté, ce qui était vrai ».
Pablo Escobar, “ un mec impressionnant “…

Charlot, lui, est un survivant, dans un univers où on ne fait pas de vieux os, après un parcours de près d’un demi-siècle. À la fin de la décennie 80, il sera balancé par Scapula « la balance ». Et une enquête sur 323 kg de cocaïne colombienne lui vaudra une dernière interpellation, en 2003, et 24 mois de prison.

Quand on l’interroge sur le jugement dernier, Charlot esquisse un sourire. Quand il se présentera devant Dieu, il lui dira quoi ?

« Ce que je lui dirais ? Que j’ai fait de mon mieux ! Voilà. De mon mieux avec ce qu’on m’a donné entre les mains ».

Olivier-Jourdan Roulot

(1). Le Colombien, des parrains corses aux cartels de la coke, éditions du Toucan/Manufacture de livres.

La couverture du livre sorti en 2009…
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