Photographier les camps syriens de la Bekaa, au Liban

En août dernier, Constance et Rime sont parties réaliser un reportage dans les camps syriens de l’est du Liban pour L’Orient-Le Jour. Je les accompagnais pour prendre des photos.

Le chant du muezzin brise le silence au moment où nous posons le pied sur cette bande de terre poussiéreuse. Le soleil est à son zénith et même le vent, par son absence, semble ne pas vouloir perturber ce moment. Il n’y a pas âme qui vive, seulement le chant grésillant de l’appel à la prière. Des tentes blanches siglées au nom du HCR (le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU) sont posées de part et d’autre de ce champ aride.

Aujourd’hui, le Liban accueille sur son territoire environ un million et demi de Syriens. Les Libanais, eux, seraient entre trois et quatre millions. Si la France accueillait la même proportion de réfugiés, cela représenterait 22,5 millions d’exilés sur notre sol.

En 2015, notre pays a reçu 80 000 demandes d’asile, toutes nationalités confondues. Et depuis 2011, 10 000 Syriens ont obtenu le statut de réfugié en France.

Le shaouich (le chef du camp) nous invite à nous asseoir dès nous nous présentons à lui. Nous sommes peut-être les cinquantième journalistes qu’il voit débarquer, mais Youssef accepte de nous raconter leur histoire. Il est grand et fin, il a le visage anguleux, marqué par le soleil. Avant de prendre la parole, Youssef retrousse les manches de sa chemise trop grande pour lui. Malgré ses légers sourires, il semble las de se souvenir. Le shaouich fume cigarette sur cigarette, noyant sa fine moustache dans un nuage de fumée.

En 2011, Youssef, sa femme et ses enfants ainsi que d’autres familles du même village fuient les environs de Homs avec ce qu’ils peuvent emporter. Ils sont agriculteurs, cultivateurs ou éleveurs. Aux premières secousses du conflit, ils traversent les montagnes de l’Anti-Liban que l’on distingue en arrière-plan. C’est la frontière naturelle entre les deux pays, située à moins de dix kilomètres de là. Comme s’ils ne pensent s’absenter que quelques mois, ils s’installent sur cette bande de terre où rien ne semble pouvoir pousser. Ces familles construisent des cabanes avec ce qui leur tombe sous la main : des morceaux de bois, des pneus et des bâches données par le HCR.

Le Liban ne reconnaît pas les Syriens comme des “réfugiés”, ce sont des “déplacés” : le pays n’a jamais ratifié la convention de Genève. Selon la terminologie de l’ONU, ce camp de Bar Elias est donc un “camp informel” comme il en existe des milliers d’autres au Liban.


Adossés au mur, assis sur les coussins qui font le tour du salon de fortune, Constance et Rime échangent avec la petite dizaine d’adultes installés en cercle. De fines plaques de mousse isolante recouvrent les murs tandis que d’anciens tapis sont posés au sol.

En aparté, je dis à Rime de demander à Youssef si je peux prendre en photo ce que je veux. D’un sourire triste, il secoue la tête et répond que je peux photographier les enfants, mais pas les adultes.


Quelques têtes d’enfants se glissent par l’embrasure de la porte. Cinq ou six viennent s’asseoir à côté de moi. D’un air sérieux, ils écoutent ce que les adultes racontent. Ces derniers expliquent les problèmes qu’ils rencontrent avec les Libanais et notamment les brimades que les enfants disent subir à l’école.

Après avoir souri à l’un et pris en photo un autre, tous les enfants veulent être photographiés. L’intensité de leurs regards m’interpelle.

En un clin d’œil, le visage de tous ces enfants passe d’une joie sereine à une gravité non feinte. Ou peut-être est-ce ce que je veux voir.


Vite lassés par les photos, ils sortent jouer. J’en profite pour les suivre puisque je ne peux rien faire à l’intérieur. Il fait entre 35 et 40 degrés, la terre est si sèche qu’elle se craquèle par endroit.

Le campement s’étale sur un plateau situé à 800 mètres d’altitude. En été, les petites cabanes dans lesquels ces Syriens vivent sont de véritables fours. Seuls de vieux ventilateurs brassent paresseusement l’air. Difficile dans ces conditions d’imaginer qu’en hiver la neige recouvre le paysage et que la boue du printemps stagne des semaines durant. Je me demande s’ils ont de quoi se chauffer.


Un des petits garçons m’emmène faire le tour du camp. Il m’explique tout un tas de choses en arabe bien que je ne comprenne rien. Alors que nous arrivons derrière les baraquements, il continue de parler et de rire, il me montre un de leur terrain de jeu. Il grimpe sur un tas de bois recouvert par de vieux draps et me regarde.

Mon appareil photo à la main, je me sens terriblement inutile. Je ne comprends pas ce qu’il me raconte. Il a l’air heureux. Je ne sais pas quel âge il a, mais il doit n’avoir aucun souvenir de la Syrie. Ce petit garçon a grandi ici, au milieu de nulle part, avec ses parents et quelques amis de son âge. Ces derniers non plus ne doivent pas se souvenir de grand-chose de leur pays natal. Est-ce que ses parents lui parlent parfois de la Syrie ? Aussi rapidement qu’il m’a emmené là, une petite fille me prend par la main.


La première fois que je l’ai aperçue, dans le salon avec les adultes, son regard m’a saisi. Nous nous sommes souri : c’était l’une des seules choses que je pouvais faire. Et puis son visage est redevenu grave.

Trois poules sont enfermées dans une cage faite de bric et de broc. Avec une copine, elles essayent de les attraper en passant le bras par les trous du grillage. Elles n’y arrivent pas, elles rient et répètent le même mot pour que je le comprenne : “Des poules ! Des poules !”

Plus tôt dans la matinée, lorsque nous étions au QG du HCR, la chargée de communication nous a prévenus : “Ils vont vous dire qu’on ne leur donne plus rien, qu’ils n’ont plus de quoi manger. Ce n’est pas vrai.” L’ONU est censée délivrer une petite somme d’argent aux Syriens du Liban chaque mois, à peine de quoi survivre. Dans le camp, les adultes nous disent effectivement qu’ils ne reçoivent plus rien depuis plusieurs mois. J’aurais plutôt tendance à croire les seconds, mais que faire ?

Plus tard, ils nous demanderont si nous étions venus pour une action caritative ou pour leur donner de l’argent. Nous nous étions mal compris.


De retour sur la large bande de terre qui fait office de rue, les autres enfants jouent avec un cerf-volant. Ils courent pour le faire voleter puisqu’il n’y a pas de vent.

Les enfants s’aperçoivent que je les prends en photo : ils redoublent d’efforts pour maintenir le cerf-volant en l’air. Ils courent vers les montagnes qui les séparent de la Méditerranée et se retournent pour courir en direction de la Syrie voisine.

Encore une fois, ils rient ensemble et s’amusent. J’ai l’impression qu’ils jouent pour me faire plaisir ou pour que je prenne de belles photos d’eux. Ils me jettent systématiquement des coups d’œil et m’apostrophent dès que le cerf-volant réussit à décoller.


Le garçon avec le polo rouge est l’un des plus âgés d’entre tous. Il a 11 ans, d’après ce que je comprends. Il a peut-être quelques souvenirs de là-bas.

C’est terriblement frustrant de ne pouvoir leur dire autre chose que : “Kifak — Ça va ?”, “ Shou ismak ? — Comment tu t’appelles ?”, “Ana Pierre — Moi, c’est Pierre”, “Shouey arabic — Je ne parle presque pas arabe.”

Je n’ai pas noté leurs noms. Il restera “celui au polo rouge”.


Nous prenons un énième café à la turque dans le salon. Pour seule décoration, une télévision cathodique donnée par un “voisin” libanais et un meuble défraîchi. Quelques autocollants d’enfants sur un des murs.

Nous leur annonçons que nous allons partir. L’ambiance est détendue. Les enfants jouent avec Rime et Constance. Rime est la seule qui peut vraiment communiquer avec eux mais bientôt cinq ou six enfants s’agglutinent autour de Constance qui apprend l’arabe depuis quelques mois. Ils s’évertuent à lui apprendre les noms de tous leurs amis du camp. Lorsque nous partons, ils nous font de grands coucous, ils nous sourient. Les adultes sont davantage dubitatifs.

En silence, nous prenons la route à la recherche d’un autre “camp informel”. Nous n’avons pas à chercher bien loin.


Quelques kilomètres plus loin, nous sommes dans la municipalité voisine. Le maire d’El-Marj nous apprendra qu’environ 3 000 Libanais y sont recensés, contre 17 000 Syriens. Et visiblement, ce n’est pas sans poser quelques problèmes.

Le taxi nous dépose au milieu du camp vide. Quelques plantes poussent ça et là, les tentes ont l’air en moins mauvais état que dans le camp précédent. Nous sommes au milieu du petit campement constitué de sept ou huit tentes et nous ne savons pas vraiment où aller.

Une jeune fille d’une quinzaine d’années vient à notre rencontre. C’est la fille du shaouich de ce camp. Ce dernier n’est pas là, mais sa femme, la “shaouicha”, accepte de nous parler. Assis à même le sol bétonné de son salon, celle qui veut qu’on la nomme Rita nous offre un autre café à la turque.


Eux viennent de la banlieue sud de Damas, qu’ils ont fui il y a environ quatre ans. Eux non plus ne sont pas allés loin : ils ont suivi la route qui relie Damas à Beyrouth et se sont arrêtés juste derrière les montagnes.

Constance et Rime lui expliquent la raison de notre venue. Rita, à gauche sur la photo, ne mâche pas ses mots. Elle s’est sentie obligée de retirer sa fille de l’école il y a plusieurs mois : “Elle a déjà subi trop d’insultes et de violences au Liban comme ça.”

Les classes de Syriens et de Libanais ont beau être séparées, cela n’empêche pas les enfants de se croiser et de s’échanger parfois plus que des mots durs. L’animosité vis-à-vis de l’armée syrienne qui a occupé le Liban de 1976 à 2005 reste encore très vivace. Les enfants subissent également ce douloureux souvenir.


A l’entrée de la demeure de Rita, je rencontre son fils qui repeint son vélo avec une bombe de peinture verte. Il porte un t-shirt rouge à l’effigie du Barça et arbore un timide sourire. Me faisant signe de le suivre, il me montre l’unique chambre de la cabane, entre le salon et la cuisine. Ici, les murs sont tapissés des bâches blanches du HCR.

Il comprend que je ne parle pas arabe et n’essaie pas de me parler. On communique par gestes, en souriant.

Pour avoir l’autorisation de vivre ici, Rita nous explique que chaque famille doit s’acquitter de 150 dollars par mois au Libanais à qui ces terres appartiennent. C’est un médecin, il habite juste en face du camp dans une belle et grande maison.


En quittant Damas, la famille semble avoir emporté tous ses ustensiles de cuisine. Des tasses aux petites cuillères, en passant pas les nappes en dentelle. Reem, la fille de Rita, et deux de ses amies s‘affairent dans la cuisine. La lumière du néon donne une teinte étrange à la scène. Je les interroge du regard pour savoir si je peux les photographier. Elles acceptent d’un signe de tête, puis explosent de rire quand elles voient que je prends cinq ou six photos de suite. Puisqu’il est impossible de parler, nous rions.

Reem fait partie des 250 000 enfants syriens non scolarisés au Liban. Les exemples de violences et de méchanceté abondent, comme ce matin d’hiver où elle avait entendu un jeune garçon dire à l’autre de “ramener de l’insecticide pour en finir avec eux”. D’après leurs dires, les professeurs non plus ne seraient pas en reste. Le maire de la municipalité, quant à lui, niera en bloc ces déclarations.


Rita nous fait traverser la route qui les sépare de l’autre partie du camp. La veille, un incendie s’est déclaré dans le champ adjacent. Selon Rita, il aurait été allumé par un Libanais. De son côté, le maire de la municipalité rejettera la faute sur les Syriens, les accusant de “négligence”. Lorsque les enfants ont voulu l’éteindre, on leur aurait lancé des pierres. L’enfant qui nous accompagne opine, les yeux au sol.

Nous disons au revoir à Rita et aux Syriens qui l’accompagnent. Nous remontons dans le taxi pour rentrer à Beyrouth. En nous remettant leur confiance entre nos mains, ils espèrent sans doute que nous fassions changer les choses. Deux mois plus tard, l’article n’est toujours pas publié “mais il le sera bientôt”.

Et, sans pour autant avoir de nouvelles, j’imagine que rien n’a changé.