

Pourquoi j’ai besoin de connaître votre budget
Mon père était du genre à se mettre sur son trente-et-un pour acheter une nouvelle voiture. En partie parce qu’il était plutôt bel homme et aimait se pavaner, mais aussi avec son statut d’immigré et une culture où l’on porte un costume pour les grandes occasions. Et acheter une nouvelle voiture était un événement important. Bien sûr, en tant qu’adolescent immigré, je faisais de mon mieux pour m’intégrer. Les sardines que ma mère emballait pour mon déjeuner étaient déjà bien suffisantes. Avoir mes parents dans leurs habits du dimanche aux réunions scolaires, pendant que les autres parents portaient des jeans branchés et des anoraks bariolés me mettaient en panique sachant ce qui m’attendait de la part des autres enfants le lendemain.
Et nous nous sommes donc rendus chez le concessionnaire un samedi après-midi d’avril. Notre Plymouth Fury, qui nous avait bien rendu service, n’avait plus à passer un nouvel hiver à Philadelphie. Pour cette occasion toute particulière, le choix vestimentaire de papa s’était porté sur un costume en laine peignée avec ses reflets bruns et olives, une chemise jaune foncé et une cravate d’un noir profond. Le tout assorti d’une cigarette Marlboro au bord des lèvres. Je l’accompagnais au grade de traducteur, dans un complet mal ajusté, que ma couturière de mère avait confectionné. Comme tout bon enfant d’immigré.
Une fois sur place, mon père se dirigea directement vers la toute nouvelle Dodge St Regis, un modèle haut de gamme doté d’un vrombissant moteur à six cylindres en ligne et consommant près de 20 litres au 100 km en ville. C’était honteusement au-dessus de nos moyens. Mais le vendeur qui se dirigeait vers nous n’avait aucun moyen de le savoir bien sûr. Il a simplement vu un homme élégant dans un costume soigné, prêt à acheter une voiture.
Vingt minutes plus tard, nous voilà en train de tester la St Regis dans la banlieue de Philadelphie. Elle se comportait parfaitement bien, pour un bateau naviguant sur la route. J’étais assis à l’arrière pendant que le vendeur décrivait à mon père les nombreux équipements et les options disponibles. Je traduisais dans la foulée et ajoutais, “Papa, on ne peut pas se permettre ceci.” Ce à quoi il répondait “Tais-toi. Demande-lui si les sièges sont chauffants.”
Comme nous nous garions sur le parking, le discours du vendeur était devenu plus intense, à tel point que mon père — totalement éperdu de cette voiture — du finalement admettre qu’elle était complètement au-dessus de notre budget. Et bien sûr, c’était moi le porteur du message.
Il y a deux choses que je n’oublierais jamais de cet échange. La première c’est le regard de mon père, embarrassé au possible, quand il réalisa qu’il fallait qu’il dise au vendeur qu’il n’avait pas les moyens d’acheter cette voiture. Ce qui aux yeux de mon père, revenait à admettre qu’il ne subsistait pas aux besoins de la famille. La seconde chose, c’est la réponse du vendeur.
«Pourquoi ne m’avez-vous pas dit combien vous pouviez vous permettre ?»
Acheter du design, c’est comme acheter une voiture, c’est une transaction financière. À un moment donné, la question de l’argent surgit. En fait, une des premières questions que nous posons à nos clients potentiels est celle de leur budget. Cette question a tendance à rendre les gens nerveux. J’ai eu des clients qui refusaient tout bonnement de nous le donner. Argumentant que s’il me donnait cette information, j’allais justement leur dire que ce qu’il voulait coutait cette somme.
C’est en partie vrai.
Je vais vous dire ce que vous pouvez obtenir pour cette somme. Nous pourrons ensuite discuter de la quantité de design dont vous avez besoin, ou pas. Mais le plus important, c’est que ce nombre va me permettre de vous guider vers la solution la plus appropriée pour vous ; et de m’écarter des solutions au delà de votre fourchette de prix.
Tout le monde ne connait pas systématiquement son budget. C’est normal. Ça signifie que nous allons discuter de plusieurs options. Certaines en dessous de votre fourchette de prix, d’autres au-delà. Ça va prendre un peu plus de temps.
Mais si vous connaissez votre budget : dites-le nous. Cela va nous éviter de regarder ensemble chaque voiture sur le parking.
Mon père a fini par revenir à la maison avec un break Plymouth Volaré cette après-midi-là. Ma mère était vraiment ravie. Et cinq ans plus tard, suivant le cours naturel des choses, il m’a remis les clés.
Six mois plus tard, je la plantais dans un arbre. Je m’en suis sorti sans une égratignure. C’était une voiture solide.