

Pourquoi la vidéo de Nicolas Yolo me dérange
(et pourquoi j’espère avoir tort)
Le 7 octobre, une vidéo a été publiée sur Facebook et YouTube, qui a rapidement envahi nos timelines. Elle mettait en scène notre parangon de l’écologie Nicolas Hulot et une bande de youtubeurs à peu près sérieux pour l’occasion. Son but : engager un maximum de français à signer un appel aux chefs d’Etat à l’approche de la conférence sur le climat de Paris (COP21). D’un point de vue médiatique, on peut dire que l’opération a cartonné : 7 220 000 vues, 190 000 partages et 87 500 likes sur Facebook, 1 500 000 vues sur youtube et déjà 494 000 signatures pour la-dite pétition.
Forcément, un tel succès a fait parler et de nombreuses réactions ont déjà eu lieu, dans les média comme dans les commentaires des différentes plateformes. Pourtant, je ne peux m’empêcher de ressentir une gêne face au message de cette vidéo et je souhaite apporter ma pierre à l’édifice des débats. Alors pour être le plus clair possible face à des discussions et problèmes nombreux, je vais commencer par lister tout ce qui ne m’a PAS dérangé :
- J’ai trouvé que la vidéo était très drôle. J’ai aimé l’usage du mot Yolo, le moment Tuto et le non-prout de Bapt et Gaël. Elle est peu conventionnelle, intègre bien Hulot à un délire dont il est loin et permet probablement de toucher un public large.
- Je ne déteste pas Nicolas Hulot. J’ai même plutôt une tonne de respect pour lui. Derrière son image de présentateur-voyageur aux dents blanches, c’est un manoeuvre politique hors pair. J’ai en particulier de l’admiration pour son pacte Ecologique de 2007, qui avait directement mené à la mise en place d’un Grenelle de l’Environnement tout juste après l’élection de Nicolas Sarkozy. Si le bilan de ce Grenelle est mauvais dans l’opinion publique, on oublie trop souvent que c’était une forme de consultation politique vraiment ambitieuse et originale qui a eu des résultats, même partiels.
- Je ne déteste pas la fondation Nicolas Hulot ni son mode de mobilisation. Contrairement à beaucoup d’internautes, je ne pense pas que l’alliance avec des grandes entreprises soit nécessairement négative. Le fantôme du greenwashing n’est sans doute jamais loin mais aucun progrès écologique ne sera fait sans la participation active des acteurs économiques. Contrairement à beaucoup de gens que ça fait hurler, je trouve par exemple certains points de la Charte Agroécologique de McDonald’s vraiment innovants.
Je n’ai donc rien contre les youtubeurs, et rien contre Nicolas Hulot, sa fondation et leurs modes de mobilisation. Si vous n’êtes pas d’accord avec moi, un débat assez riche a lieu sur le site Reporterre.net : on s’y demande si Nicolas Hulot sert à quelque chose, et lui répond que oui.
Non, ce qui m’a gêné avec cette vidéo, c’est son contenu concret, son message qui a un danger : il contribue à enfermer les enjeux écologiques dans une sphère politique fantasmée. Deux idées en particulier me paraissent sous-entendues dans la vidéo qui, en plus d’être erronées, participent d’un rapport à la politique naïf et contre-productif.
Les politiques ne se bougent pas, et il serait temps !
Tout au long de la vidéo est sous-entendue l’idée selon laquelle la Cop21 est le moment où nos responsables politiques, passifs jusque-là, doivent s’y mettre. Aux côtés de Jérôme Niel, Nicolas Hulot affirme “C’est maintenant, messieurs les dirigeants, qu’il faut agir”. Or, on peut avoir tendance à l’oublier et l’on est surtout prompt à l’ignorer dans un climat médiatique catastrophiste, mais la politique s’est emparée du sujet de l’environnement depuis longtemps. La Cop21 de Paris sera très littéralement la 21e conférence de ce type sur le climat (c’est d’ailleurs de là qu’elle tire son nom). La convention cadre des Nations-Unies, qui est l’organe qui rassemble les pays pour les négociations, existe depuis le sommet de la Terre de Rio en 1992. Le protocole de Kyoto, adopté en 1997 était un accord extrêmement inventif et ambitieux, et ce malgré de lourds défauts (non-ratification par les USA, absence des grands pays en développement). Il a par exemple mis en place les marchés de permis d’émissions de CO2 qui restent une innovation unique dans le casse-tête du droit international.
Il est donc déraisonnable de sous-entendre que les politiques n’ont pas voulu mettre la main à la pâte en ce qui concerne l’écologie. Face au manque criant de résultats, il serait plus juste de dire que nos représentants sont désemparés. Ils ne savent pas (et personne ne sait vraiment) comment prendre en main un sujet aussi global et tentaculaire. Dire que nos dirigeants n’ont jamais agi, c’est également espérer qu’ils agiront pour de bon en décembre. Or, si certains se montrent optimistes, il y a fort à parier que les négociations de Paris seront marquées par la même complexité et la même absence de résultats rapides que les conférences qui ont précédé.
L’écologie est une affaire de politique
Le deuxième grand danger du message de cette vidéo est un enfermement des enjeux écologiques dans une sphère politique mal définie et coupée de la vie quotidienne. Toute la vidéo, dont le but est d’amener son public à signer une pétition adressée aux puissants fait reposer les problèmes environnementaux sur les épaules des “politiques” :
“Maintenant c’est la responsabilité des politiques”
“De quoi ont-ils le plus peur ? De ne pas se faire réélire. (…) C’est notre dernière chance de nous prouver qu’on ne vous a pas élus pour rien.”
Je pense que ce message est symptômatique de la relation pathologique que nous entretenons avec la notion de politique. Et ceci est particulièrement préoccupant quand on parle d’écologie. Donner un tel rôle aux “dirigeants”, aux “puissants”, c’est sous-entendre que leur action se déroule dans une sphère coupée de nos vies concrètes. Je crains qu’en diffusant un tel message, Nicolas Hulot suggère que la solution aux problématiques environnementales se situe à un niveau d’action désintermédié de la vraie vie. Il contribue à créer une idée flottante et imprécise de ce qu’est la politique et de ce qu’est l’écologie.
C’est extrêmement dommage parce que l’écologie est un sujet qui permet de faire tomber cette catégorie de pensée désuète et de réincarner la politique. Comme s’escriment à le démontrer certains champs des sciences sociales depuis 40 ans, la politique est souvent là où on ne la cherche plus. Elle ne se joue pas que dans les assemblées, conférences internationales, scrutins et lois. Elle est aussi à l’oeuvre dans les objets techniques qui nous entourent, dans les normes et les labels, dans les marchés et leurs régulations etc. Mener une politique écologique, ce n’est pas prendre des décisions idéelles et des contraintes désincarnées. C’est trouver les moyens de former un collectif durable dans les limites de nos ressources. L’écologie est le sujet par excellence qui permet de refaire un lien entre les décisions collectives et la matérialité de nos vies.
J’ai peur qu’en cadrant le problème écologique sur une idée aussi nébuleuse de la politique, Nicolas Hulot fasse oublier aux signataires d’un soir que la limitation du réchauffement climatique passera nécessairement par un changement des modes de vie. En situant le gros du problème dans un “là-haut” décisionnel imaginaire, il contribue à une mauvaise appréhension de ce qu’est la politique et ne prépare pas les gens aux changements éventuellement contraignants qui seront la condition d’une amélioration environnementale.
Alors je comprends bien que cette vidéo a un but, c’est de mettre un coup de pression à un président et un premier ministre qui ne semblent pas vraiment avoir l’écologie dans leur porte-feuille de priorités. Je sais aussi que Hulot et sa fondation s’engagent à un niveau plus pragmatique. Ils mettent en avant des gestes pragmatiques à adopter par chacun sur le site de la pétition, ou dans le bouquin qui accompagne la sortie de la vidéo. Au final, la seule peur que j’ai, c’est que cette vidéo entretienne une relation naïve à ce qu’est la politique, place des espoirs là où il n’y en a peut-être pas et sorte l’écologie de notre vie de tous les jours. Et je trouve ça dommage quand on a les moyens de toucher aussi efficacement un grand nombre de gens.
Mais peut-être que je me trompe et que les gens savent déjà que la lutte environnementale doit être un projet collectif et qu’elle est un défi qui mérite de reconstruire un lien entre sphère politique et sphère quotidienne. Dans tous les cas, signez la pétition, ça ne peut pas faire de mal si vous avez les idées claires !