Pourquoi les autistes craignent l’homme ?

Bien à l’abri des bruissements du monde qui sévissent en dehors de sa bulle, l’autiste Asperger observe, circonspect, le fonctionnement de ces êtres bizarres qu’on appelle les normaux. Concentré, il analyse leurs mimiques, leurs postures, leur façon étrange et biaisée de communiquer. Apprenant sans relâche un scénario inadapté, il attend avec appréhension le moment de monter sur les planches. Soudain, on l’appelle… C’est à lui !

Les rideaux s’ouvrent. Et tel l’élève qui grimpe péniblement sur l’estrade pour réciter devant la classe une leçon incompréhensible, il s’avance lentement au milieu de la scène, essayant de faire abstraction des regards écrasants qui pèsent sur lui. L’action se déroule dans un restaurant du centre-ville de Nantes : il devait y retrouver un groupe de curieux avec lequel il avait échangé la semaine précédente. A son arrivée, ils étaient déjà tous là, élaborant bruyamment des théories à propos de la question fatidique laissée en suspens : «Est-ce vrai que les autistes n’aiment pas les Hommes ? Pourquoi leur regard est fuyant ? De quoi ont-ils peur ?». Apparemment, on attendait de lui, qu’il campe le rôle d’un autiste Asperger effarouché… A mesure qu’il avançait vers la grande tablée, une citation de Victor Hugo tournicotait dans sa tête :

« Les préjugés sont des ligatures. »

Visiblement, il allait devoir sectionner certaines croyances, sans scalpel, mais avec un peu plus de tact et de délicatesse que le Dr House, pour ne pas les blesser. Prenant une profonde aspiration, il se lance, prêt à ânonner son texte de figurant en essayant de créer l’illusion d’un premier rôle.

-Bonjour, ravie de vous revoir. J’ai un peu de retard, désolée.

Ils la saluent avec un sourire un peu gêné, espérant qu’elle n’avait rien entendu de leurs pronostics. Elle prend place sur la seule chaise disponible, puis ils se mettent à parler météo, comme pour détendre l’atmosphère… Elle ne comprend pas bien l’intérêt de cette pratique, mais elle s’y adonne poliment : question de protocole sans doute… Elle a ainsi appris à débattre du temps qu’il fait ou du temps qu’il fera avec des gens qui, lui semble t-il, ne s’en soucient guère en réalité. Comme si évoquer la météo servait de tremplin avant d’aborder les questions sérieuses. Dans sa tête, elle appelait ça les «séances blabla », des arguties auxquelles les gens ont recours pour éviter que les silences pesants s’installent ! L’expérience aidant, elle a appris à filtrer en se mettant en mode veille : pas question de se laisser parasiter par des informations inutiles, elle préfère garder son énergie pour affronter le reste de la conversation. Le volet météo semblant achevé, elle prend la parole.

– Déjà je tenais à vous présenter à nouveau mes excuses pour le retard : bien que j’apprécie la ponctualité, voire même je déteste arriver en retard, je me trouve toujours mille choses à faire avant de quitter mon domicile, et les préparatifs de dernière minute peuvent alors prendre des allures d’un départ pour une longue expédition. Sinon, on appelle là des actes manqués aussi : en réalité, on a juste du mal à sortir de chez nous.

Ceci étant dit, et afin de rentrer directement dans le vif du sujet, je n’ai pu m’empêcher d’entendre ce que vous disiez tout à l’heure… Pour répondre à vos interrogations, ce n’est pas que nous ayons peur des Hommes, c’est que bien souvent, nous ne comprenons pas leur mode de communication et leurs réactions, alors nous restons en retrait, évitant ainsi les situations problématiques. Par exemple, j’ai pu observer que lorsqu’une amie « normale » me pose une question à propos d’un problème personnel (dans lequel, je le sais, elle a une part de responsabilité), elle n’attend pas vraiment que je lui dise ce que je pense mais plutôt ce qu’elle a envie d’entendre, comme pour lui permettre de se complaire dans son statut de victime. Quand pareille situation se produit, dans ma tête, toutes les alertes virent au rouge : difficile de répondre à une devinette à choix multiples sachant que la probabilité de tomber sur la réponse attendue avoisine le zéro. Toute mon enfance, j’ai entendu dire que mentir ce n’est pas bien mais dans le même temps, on me serinait qu’il fallait être polie et diplomate et que toute vérité n’était pas bonne à dire. Cornélien. Je me sentais souvent comme une funambule sur une corde distendue.

« Lorsque je suis silencieuse, ce n’est pas parce que je ne n’ai rien à dire, c’est parce que je crois que tu n’es pas prête à entendre ce que je pense ».

Pour ne pas rester bloquée trop longtemps, et parce que j’aimerais qu’on agisse ainsi avec moi, j’opte pour la vérité (qui fait mal). Malgré multiples précautions dans la façon de l’exprimer, la réaction ne se fait pas attendre : d’amie, j’endosse alors le rôle d’agresseur, croisé avec un traître. Et en fonction de l’offense subie (en général ça dépend de la capacité de la personne à se remettre en question), soit elle me regarde interloquée, vexée et un fossé se creuse entre nous avec le temps, soit elle se met sur la défensive et en proie à l’émotivité (avec un soupçon de mauvaise foi), elle se met à vociférer tous mes défauts en retour, alors qu’initialement, ce n’était pas l’objet de l’échange. Dans les deux cas, ce n’est pas une situation satisfaisante pour moi, incapable de gérer ce genre de réactions démesurées.

Et pour appuyer cette incongruité qui consiste à travestir la réalité dans le seul but de se faire accepter par les autres, on trouve partout sur le net des définitions sur ce travers qu’on nous prête : « Les autistes peuvent rapidement devenir blessants et maladroits dans les interactions sociales, car ils disent ce qu’ils pensent». Comme si le seul fait d’énoncer la vérité était une maladresse reconnue et validée par tous. Étrange… De mon côté, c’est la banalisation du mensonge qui me choque. Encore un protocole peut-être…

« Et pourquoi avez-vous peur de regarder les gens dans les yeux ? ».

Vous, vous avez lu les définitions de l’autisme sur internet ! Dire qu’on est angoissés ou qu’on a peur, ce n’est pas tout à fait la réalité. Si cette définition peut s’appliquer à des enfants autistes qui n’ont pas encore réussi à décoder l’ensemble des expressions du visage, à l’âge adulte ce n’est plus le cas. Tout comme un malvoyant développe d’autres sens pour réussir à se déplacer, grâce à l’écho renvoyé notamment, l’autiste compense sa déficience au niveau des reconnaissances faciales à l’aide de subterfuges qui sont sans doute propres à chacun.

Si vous avez remarqué, j’ai fixé certains d’entre vous tandis que je m’exprimais tout à l’heure ? Ce n’est pas quelque chose qui est naturel mais je m’efforce de le faire car il semblerait que ça gêne mon interlocuteur quand mon regard est fuyant. A l’inverse, si je fixe trop, il semblerait que ce soit dérangeant aussi. Je n’arrive pas toujours à trouver un juste milieu. Le fait est que j’ai beaucoup de mal à me concentrer lorsque je regarde quelqu’un : on lit beaucoup de choses dans les yeux. Trop sans doute (pour nous). Comme je vous le disais, on a tellement bien appris à compenser que lorsqu’on regarde quelqu’un, c’est comme un scanner qui se met en branle, indépendamment de notre volonté : on analyse tout en même temps (les mimiques de son visage, les postures de son corps, le moindre tic ou tressaillement…) on capte et on absorbe tout ce que la personne pense et ressent. Parfois, c’est vraiment très gênant.

Décontenancés par ce qu’on « lit », on perd totalement le fil de la discussion, on rougit, on bredouille, bref, on se sent très mal à l’aise. Et si la personne nous plaît, c’est encore pire. Pour se donner une contenance on peut alors partir dans un très long monologue totalement stupide qu’on regrette tout de suite mais qu’on ne peut empêcher. De la même façon, quand c’est quelqu’un d’autre qui nous regarde, on a la sensation qu’il peut nous scanner, alors on fait mine de regarder ailleurs, pour l’empêcher d’accéder à nos pensées. J’ai appris qu’en fait, il n’en était rien.

Une chose est sûre, on n’est pas aussi naïfs que les définitions le prétendent : on sait lorsque quelqu’un nous ment. Il y a un manque de cohérence entre les propos qui sortent de la bouche de la personne qu’on a en face et la communication non verbale qui émane de son corps tout entier. Dans notre tête on se dit « je sais que tu mens, mais vas-y, continue ». Comme tout bon autiste, on reste mutique, pour ne pas blesser, mais on n’en pense pas moins. Jusqu’au moment où, lassés de tous ces mensonges, on n’arrive plus à faire semblant. C’est pourquoi on évite de voir les gens.

Tout à coup, je vous sens gênés… Ce n’était pas le but ! Vous m’avez posé une question, j’y ai répondu du mieux que je pouvais. Si vous avez d’autres interrogations, je propose qu’on se revoie une prochaine fois ?

Béatrice Duka