Pourquoi s’abstient-on d’écrire ?

Envie contre angoisse. Match retour.


Quel est votre rapport à l’écriture ?” Cette déstabilisante question m’a été posée, il y a quelques années, par un jury d’admission décidément trop inquisiteur. “Mon rapport à l’écriture ? Je lis, un peu. J’ai écris, aussi, des dissertations, des devoirs. Je pense que c’est important, surtout. Important pour mettre ses idées en ordre.

Cette question, en fait, je n’ai jamais vraiment su — ou voulu ? — y répondre. Elle est restée en suspend, elle revient régulièrement, elle m’attend. Je crois que je lui dois désormais quelques explications.


Mon rapport à l’écriture, c’est un mélange d’envie et d’angoisse,
aussi profonde l’une que l’autre !

D’abord l’envie.

Une envie assez naturelle de coucher mes pensées sur le papier. Dès que j’ai su aligner mes premiers mots pour former mes premières phrases, je me suis mis à griffonner quelques histoires au fil de mon imagination…et je dois bien avouer que cette imagination était guère ordonnée ! — Je me souviens vaguement d’enfants-aventuriers qui, pour je ne sais plus quelles raisons saugrenues, s’étaient retrouvés enfermés dans un four géant. Plutôt malins ces gamins, ils avaient réussi, par je ne sais plus quel miracle, à s’en sortir sans brûlures…

Et puis, j’ai peu à peu perdu l’habitude d’écrire. Si j’écrivais, c’était seulement sous contraintes. Sans contraintes, je tombais vite dans la paresse.

Il y a quelques semaines, un ami qui écrit beaucoup m’a interpellé : “tu devrais écrire toi aussi !”. Écrire ? À l’évidence, la naïveté destructurée de mes premiers textes avait depuis longtemps laissé sa place à une angoisse difficile à surmonter.

Je suis persuadé que, comme moi, beaucoup ont envie d’écrire…et des tonnes de raisons pour le faire ! Pourtant, angoissés à l’idée de prendre la plume, nous nous abstenons.

Ensuite l’angoisse.

Pour réfréner cette pulsion scripturale, ce n’est pas une, mais de multiples angoisses qui nous empêchent de passer à l’acte. J’en compte au moins trois.

1. L’angoisse du temps

Écrire, ça prend du temps. Encore plus quand on n’en a pas l’habitude. Pris par l’excitation du quotidien, les études, le travail, les engagements et les divertissements de toute sorte, on a déjà du mal à prendre le temps d’ouvrir un bouquin…alors prendre le temps d’écrire ? Impensable.

Le temps est cette excuse universelle qui nous permet de repousser tout ce qui nous angoisse. C’est la fausse excuse par excellence.

On nous dit que le temps s’accélère, qu’il est en train de nous échapper, qu’il devient trop court… On nous ment. C’est tout l’inverse ! Nos années font toujours 365 jours, nos jours 24 heures, nos heures 60 minutes. Même, nous vivons plus longtemps et nous sommes entourés d’innovations qui nous font “gagner du temps”.

60 minutes en une heure, c’est surement trop court. Le temps passe vite, je suis d’accord. Mais pas trop ni plus vite qu’avant.

Je suis aussi persuadé que le temps est plus élastique qu’on ne l’imagine, et qu’il suffit parfois de vouloir le prendre pour le trouver.

2. L’angoisse de la légitimité

Tellement de gens brillants autour de nous… Des amis, des écrivains, des chercheurs, des compositeurs, des habitués des plateaux TV…parfois tout à la fois ! De belles plumes, à l’écriture vive et efficace. Ils trouvent toujours les bons mots, ont l’expression fluide et précise.

Qui sommes-nous face à ces généraux de l’armée du verbe ? Simples soldats, sommes-nous suffisamment armés pour écrire ? Pouvons-nous suggérer une idée, émettre une critique, proposer une réflexion ? Aurons-nous voix au chapitre ?

Et pourquoi ne l’aurions nous pas ? Ce n’est pas la sur-médiatisation de bon nombre d’auteurs sans scrupules qui doit nous complexer. La meilleure façon d’apprendre à écrire, c’est d’écrire. Alors écrivons ! Internet nous offre la possibilité d’être publiés sans filtres institutionnels. Alors publions !

3. L’angoisse de la permanence

La pensée évolue, elle se tord, s’enrichie, se contredit, s’oublie… L’écrit l’arrête, la fige pour de bon. Elle passe d’un état liquide à un état solide. Cette perspective peut mettre mal à l’aise.

On ne pensera peut être pas demain ce que nous pensions hier.

On comprendra certainement mieux demain ce que nous comprenions parcièlement hier.

On sera sans doute plus à même d’expliquer demain ce que nous expliquions maladroitement hier.

Alors pourquoi écrire aujourd’hui ?

En effet, il est moins risqué de conserver ses pensées dans son esprit plutôt que de les écrire. Dans son esprit, nos pensées liquides, on peut les mettre à jour régulièrement, mieux les adapter à son interlocuteur et, parfois, les évacuer à jamais. L’écrit, solide quant à lui, reste, oblige à choisir une formulation définitive, à aller au bout d’un raisonnement.

Cette dernière angoisse est celle de ce qu’écrire nous amène à laisser derrière nous, immuable mais imparfait, à la merci de toute interprétation. Et longtemps je n’ai pas trouvé les moyens de la lever.

Et puis la solution.

La lecture récente du livre de Paul Veyne sur Michel Foucault (Foucault, sa pensée, sa personne) — suggérée par un autre ami — m’a aidé à dépasser cette angoisse.

“Je suis un expérimentateur en ce sens que j’écris pour me changer moi-même et ne plus penser la même chose qu’auparavant.”
-
Michel Foucault — Dits Ecrits, Tome IV — texte n°281 (1980), p.42

Au détour de quelques paragraphes, vers la fin du livre, l’auteur aborde le “rapport” de Foucault à l’écriture. Ce n’est pas par cuistrerie que j’invoque Foucault pour m’aider à conclure, mais comme souvent, c’est le livre que l’on vient de refermer qui nous éclaire le plus.

Une “expérimentation” pour “ne plus penser la même chose qu’auparavant”. L’écriture n’est donc pas un aboutissement, une fin, un point final à une réflexion de longue haleine. Elle est au contraire un piédestal pour réfléchir plus loin. En formalisant ces quelques bribes d’idées qui nous traversent l’esprit, qui émergent au gré des discussions, et qui — sans les écrire — risquent de s’évanouir, nos pensées ne se figent pas, elles progressent.

Foucault résout donc pour moi cette équation qui m’angoissait tant. Ce qu’écrire m’amènera à laisser derrière moi n’à que peu d’importance. Ce qui compte, c’est ce qu’écrire m’amènera à penser demain. Je ne peux pas résister plus longtemps à vous le citer longuement :

Ne revenez donc pas sans cesse à des choses que j’ai dites autrefois ! Quand je les prononce, elles sont déjà oubliées. Tout ce que j’ai dit dans le passé est absolument sans importance. On écrit quelque chose quand on l’a déjà fortement usé dans sa tête ; la pensée exsangue, on l’écrit, voilà. Ce que j’ai écrit ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je pourrais écrire et ce que je pourrais faire. […] Vous pourriez aussi m’énumérer toutes les phrases possibles et imaginables que j’aurais pu écrire ou dire, qui seraient en contradiction avec ce que je fais aujourd’hui, je vous répondrais simplement : premièrement, je m’en fous et, deuxièmement, ça me fait plaisir. Je veux dire par là que je ne me sens ni attaqué, ni critiqué, ni embarrassé par le fait que je ne dis plus les mêmes choses qu’avant. Et cela me fait plaisir, car cela prouve que je n’ai pas un rapport narcissique à mon discours.
-
Michel Foucault — Dits Ecrits, Tome II — texte n°105 (1972), p.304

L’écrit reste mais la pensée évolue. Cessons de nous abstenir. J’écrirai donc, pour apprendre à penser différemment. Pour la première fois depuis longtemps, l’envie l’emporte sur l’angoisse.