

Pourquoi vouloir être architecte ?
C’est une question qui revient souvent parmi les aspirants architectes. Elle advient lors des moments d’hésitation, de doutes, de remises en questions. Mes interrogations puisent leurs sources dans une question beaucoup plus profonde, une de celles à laquelle personne n’ose vraiment répondre : pourquoi s’être intéressé à l’architecture en premier lieu, qu’est ce qui pousse à se retrouver là, dans ce milieu peu connu ?
Si l’on y réfléchit et que l’on regarde les chiffres, la question est légitime. En effet, il ressort que 45% des étudiants de première année sortent d’un bac scientifique. Ajoutez à cela les autres filières, et le pourcentage s’envole. Dans la pratique, cela signifie que plus d’un nouvel étudiant sur deux n’a eu que peu de contacts avec la discipline, si ce n’est aucun. De l’aveu de ces derniers, c’est quelquefois le hasard qui les a mené là, sans idée précise de ce qui les attendait. Dès lors, rien d’étonnant que la plupart soient surpris après les premiers mois dans une Ensa (Ecole nationale supérieure d’architecture), une fois que leur vision fantasmée des études soit mise à mal par la réalité.
A vrai dire, la plupart d’entre vous doivent avoir une vision semblable des études d’architecture. Vous pensez sans doute qu’il faille être bon en maths et en physique, qu’il faille savoir dessiner, qu’il est nécessaire d’avoir de l’imagination, de détenir l’étincelle d’un créateur.
C’est globalement l’idée générale qui ressort lors des discussions avec les gens désireux d’en savoir plus. La légende de l’architecte voudrait qu’il sache déterminer en un calcul, en un coup d’œil si ce qu’il dessine tient, qu’il sache rendre à la perfection ce qui lui tombe sous le regard, qu’il manipule les concepts les plus originaux.
L’architecture parait être à la croisée du raisonnement scientifique et du pur instinct artistique. Une discipline oscillant à chaque instant entre ses deux côtés. C’est d’ailleurs là son charme, car la plupart des nouveaux étudiants confessent s’être engagés dans cette voie, car elle alliait un élément que la majorité possédait déjà (le raisonnement) et un autre inconnu, vierge, prometteur.
Qui n’a jamais rêvé de percer à jouer le mythe de la création artistique, ce brin de folie géniteur de tant de chefs-d’oeuvre de l’humanité ?
Néanmoins, la réalité n’est pas aussi simple. Le mythe s’effondre, le travail submerge le quotidien, les efforts à fournir sont grands. Alors, pourquoi restent-ils ? Qu’est ce qui peut bien les convaincre de ne pas tout arrêter, alors qu’il ne comprennent pas bien ce que l’on attend d’eux ?Indéniablement une ou plusieurs choses dans la discipline leur ont plu, et ils ne veulent pas partir sans les avoir épuisées. Quelles sont-elles donc ?
Un « beau » métier
Le métier d’architecte nourrit beaucoup de fantasmes dans l’imaginaire collectif. L’architecte est un homme de grande culture doté d’un large savoir, presque un intellectuel. « Presque », car il ne se limite pas à théoriser sur des questions générales, abstraites. Il teste ses idées, ses théories à travers ses divers projets, construits ou non. Projets retenant d’ailleurs tous ses talents de concepteur, aussi bien son esprit scientifique que son instinct. La balance a toujours oscillé, sans que l’on sache vraiment quel côté elle préférait. L’histoire de l’architecture montre que le basculement entre ses deux pôles est constant.
Tout d’abord, une rapide mise au point s’impose. Le métier d’architecte, tel qu’on le connait et pratique aujourd’hui, n’a pas toujours existé. Dans les grandes lignes, l’architecte est d’abord un bâtisseur, noyé dans les différentes corporations. Il ne coordonne pas tous les corps de métier, il n’établit pas de projet en amont. Cette notion est primordiale. C’est son apparition qui permet l’émergence du métier d’architecte. En quoi induit-elle un changement majeur ? Il faut considérer que les bâtisseurs du Moyen-Age ne projetaient pas le bâtiment, ils le construisaient au jour le jour, s’adaptant aux contraintes du chantier, aux imprévus.
Lors de la construction du Dôme de Florence par Brunelleschi, achevé 1436, c’est la première fois qu’un architecte dessine ce qu’il a l’intention de construire. Il conçoit en amont un projet qu’il fait ensuite exécuter. Il prévoit, cherche des solutions techniques, coordonne les ouvriers. C’est un changement de paradigme retentissant. L’architecte devient alors l’auteur d’un projet. Progressivement, il s’affranchit de la direction du chantier pour s’enfermer dans son atelier et dessiner des bâtiments sortant parfois de ses rêveries les plus folles (voir ci-dessous).


Ce système atteint son paroxysme avec l’établissement de l’École des Beaux-Arts en France où les étudiants ne dessinent que des « monuments » sans contexte, et ne se soucient que peu du futur usage de leur bâtiment. Il s’agissait de dessiner de « beaux » bâtiments, en suivant à la lettre des règles de compositions, sensées garantir l’esthétique de l’ouvrage, promouvoir les bonnes proportions. Il atteint rapidement ses limites, et fait l’objet de sévères critiques de la part des architectes du « mouvement moderne », notamment Le Corbusier.
Ce dernier dénonçait la pratique du dessin esthétisant moqué par l’appellation « faire l’étoile sur le plan » au détriment de l’usage. Il est d’ailleurs assez révélateur de noter que sous les Beaux-Arts, aucun projet n’était consacré au logement, pourtant problématique majeure du XXe. Un enseignement et une pratique perdurant toutefois, jusqu’en 1968 et les événements.
Depuis 1968 avec l’éclatement et la restructuration de l’enseignement, le rôle et les missions de l’architecte sont perpétuellement remises en cause, si bien qu’aujourd’hui nous avons du mal à savoir ce qu’il doit être . Une réalité est certaine, c’est qu’il n’est plus un savant de la Renaissance, ni même un artiste frappé par l’inspiration. Le consensus semblant émerger est celui d’un homme travaillant avec des acteurs de disciplines connexes (paysage, urbanisme, art) pour concevoir des édifices les mieux adaptés à ses futurs usagers.
L’architecte comme coordinateur de savoirs.
Une discipline totale
Définir l’architecture a été et reste toujours une gageure. En effet, personne n’a jamais bien su où elle commençait et où s’arrêtaient les disciplines dont elle se nourrit. L’architecture n’est pas que résistance des matériaux, mais celle-ci lui est indispensable. L’architecture n’est pas qu’analyses mais celles-ci lui sont nécessaires pour s’établir dans un lieu, etc. Pour ainsi dire, il existe autant de définitions de l’architecture que d’architectes. On passe d’un : « L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière. », énoncé par Le Corbusier dans Vers une architecture, à une définition abscons de Mies van der Rohe : « L’architecture est la volonté de l’époque traduite dans l’espace. »
Quoiqu’il en soit, l’architecture et l’architecte touchent quasiment à tout. Et cela se révèle assez plaisant, surtout lors des études. Vous trouverez fréquemment un architecte en train de lire un ouvrage sur des sujets vastes (danse, philosophie, littérature), ou bien attablé à son bureau jonglant entre son ordinateur et ses petits croquis, pour finir par le voir diriger une armée d’ouvriers en train de réaliser son bâtiment. L’architecture est une discipline autant théorique que pratique.
Le projet fait le lien entre le monde des idées et le monde réel. Le projet n’est qu’un moment de l’histoire du bâtiment. C’est un temps long et important durant lequel l’architecte conçoit un édifice répondant aux diverses demandes du maître d’ouvrage. Le projet doit maîtriser tous les aspects du bâtiments tels que la structure, les relations entre les espaces, les matériaux, les divers réseaux, l’intégration urbaine et paysagère, etc. Le projet est avant tout une hypothèse que l’auteur affine au fur et à mesure.
Plusieurs outils existent pour tester et valider cette hypothèse : le croquis rapide, la maquette d’étude, les dessins techniques, les représentations en trois dimensions. Toutefois, ces différentes hypothèses ne peuvent être vérifiées dans le monde réel que lors de la livraison du bâtiment, ce qui pose souvent problème aux architectes.
La discipline est alors totale dans deux sens : par les thèmes recouverts et l’amplitude des outils convoqués lors de la conception.


Un enjeu terrifiant
L’ouverture de l’architecture vers des champs plus larges reste tout de même effrayante. En effet, comment l’architecte peut-il arriver à maîtriser tous ces paramètres ? Comment fait-il pour gérer toutes ces contraintes ? Car rappelons le, n’importe quel bâtiment doit respecter quelques règles générales, dont nous exposons les plus essentielles :
- il doit être structurellement fiable,
- il doit s’installer dans un contexte existant sans en modifier l’ordre intrinsèque,
- il doit être facile d’usage,
- il doit respecter des délais et des budgets serrés,
- il doit suivre les règlements d’urbanisme.
Ajoutez à cela que l’architecte doit défendre, souvent envers et contre tous, l’idée de ce que son bâtiment devrait être, et convenez de la difficulté de la profession. Prenez aussi en considération qu’il est constamment confronté à divers experts lui renvoyant le spectre de sa propre ignorance. Experts qui ne manquent pas de se gausser de cet architecte prétentieux proche de l’ignare. Enfin, pour compléter ce cocktail explosif, l’architecte est juridiquement responsable de toute malfaçon au sein de l’ouvrage pendant dix ans. Voila un homme à qui l’on demande de tout savoir et de tout maîtriser.
Cette considération pousse parfois les étudiants bien engagés dans leurs études à faire le constat cruel : amour des études mais peur morbide du métier, au point de songer à une reconversion. Les multiples responsabilités à porter paraissent une charge trop lourde, bien trop intimidante. Comment réussir à maîtriser les connaissances requises pour la maîtrise d’oeuvre au bout de cinq ans d’études ? La plupart, conscients de leur désir, décident tout de même de finir leurs études et de passer leur diplôme d’architecte. Mais alors, que faire avec un diplôme d’architecte si on ne veut pas le devenir ? Eux-même n’en ont aucune idée…
Alors pourquoi vouloir être architecte ?
Deux réponses antagonistes semblent s’esquisser. La première n’est guère flatteuse pour nos amis architectes. Elle tient principalement de l’ego. Un métier où l’on est souvent reconnu et estimé, où l’on s’enrichit personnellement, où les défis à relever sont nombreux . Plusieurs étudiants le reconnaissent d’eux-mêmes, s’ils sont ici c’est grâce à l’estime du métier dont ils jouiront plus tard. Et il suffit d’être attentifs aux diverses attitudes d’architectes pour se rendre compte qu’ils sont à maintes reprises fiers de leur travail et en corollaire d’eux-mêmes.
Ne méprisez pas trop vite cette fierté qui peut nous sembler prétentieuse. Si l’architecte est fier c’est car la tâche accomplie est ardue. Réussir à mener à bien un projet pendant de longues années sans que l’idée initiale ne soit corrompue ou dénaturée, a de quoi rendre heureux nos amis les architectes. Voyez donc le regard de cet homme qui semble enfin soulagé de voir son bâtiment s’achever.


Pour conclure, une des seules réelles vertus de l’architecture est la transformation d’un lieu par l’installation d’un édifice. Avoir la possibilité de changer un lieu reste une des plus belles opportunités de contribuer modestement à un changement . Voir les gens se déplacer, s’amuser, s’approprier une de ses interventions se révèle extrêmement gratifiant. Apporter sa pierre à l’édifice collectif à travers sa vision personnelle est une chose rare de nos jours.
Cette participation active au déroulement de la vie de milliers de personnes ne peut pas être qu’une histoire de satisfaction personnelle et égotiste. Il s’agit de rendre meilleur le quotidien d’une multitude d’usagers sans qu’ils en aient vraiment conscience. Mais l’architecte humble n’en a cure. Il ne cherche pas la reconnaissance. Ce qui lui importe vraiment est de donner du plaisir à ces personnes. Et d’en prendre en retour. L’architecture comme récit du plaisir.