Sans égard pour nos musées

Faute d’investissement, le Brésil risque de perdre ses principaux musées. Le déclin a déjà commencé


Les chiffres sont respectables. Le Brésil a 3.200 musées publics et privés, selon le Ministère de la culture. Soit presque trois fois plus qu’en France. Pourtant, la réalité du secteur au Brésil est catastrophique. Les musées prolifèrent, mais le pays n’arrive pas à les préserver. Environ une centaine de lieux sont fermés, faute d’investissements et de main-d’œuvre spécialisée. La plupart de ceux qui restent ouverts attirent très peu de visiteurs. Dans ce contexte, les musées sont contraints de réduire leur personnel et les heures d’ouverture — diminuant encore plus la possibilité de les rendre plus attrayants pour le public. A Uberlândia, l’une des principales villes de l’état du Minas Gerais (2e en population), les musées ferment les weekends et fonctionnent pendant la semaine entre 8h et 17h — avec une pause déjeuner qui peut durer 2h30. Ce n’est pas la meilleure stratégie pour changer la réalité actuelle.

Faute d’argent pour les dépenses les plus basiques, le Musée national de Rio de Janeiro, le plus ancien du pays, a fermé ses portes pendant 11 jours en janvier. Non rémunérés depuis trois mois, les salariés responsables des services généraux et de la sécurité ont organisé une grève. Le paiement des salaires et la reprise du travail a été possible grâce à un apport d’urgence par le gouvernement fédéral de 2,5 millions d’euros. Cependant, la situation est loin d’être idéale. En octobre dernier, l’entreprise sous-traitée responsable du gardiennage a rompu son contrat avec l’administration du musée après les retards successifs de paiement. Les agents de sécurité exercent depuis une double fonction. Inauguré en 1818 par le roi du Portugal Don João VI, c’est le plus grand musée d’histoire naturelle de l’Amérique latine, accueillant 1.000 personnes par jour, entre mardi et vendredi, et 5.000 personnes pendant les weekends.

Le Musée du Ipiranga est peut-être le meilleur exemple de la négligence du Brésil à l’égard de sa propre histoire. Érigé dans l’endroit où l’indépendance du pays a été proclamée en 1822, le quartier du Ipiranga à São Paulo, il est à la fois une icône historique et architecturale. Le bâtiment, projeté par l’architecte italien Gaudencio Bezzi et inauguré en 1890, est considéré comme un patrimoine historique et culturel par l’Unesco. Aujourd’hui, de nombreux problèmes au niveau du sol et des fuites d’eau dans les murs compromettent sa structure. En août 2013, le musée a été fermé au public pour que les réparations nécessaires soient faites et un système moderne de réfrigération (pour conserver les archives) soit enfin installé. Pendant les travaux, les 1.200 œuvres qui y sont exposées seront hébergées dans d’autres immeubles à proximité du musée. Un détail : les travaux n’ont pas encore commencé et il n’est pas certain qu’ils seront achevés avant le 7 septembre 2022, bicentenaire de l’indépendance.

“L’Indépendance ou la mort” (ou “Le Cri d’Ipiranga”), de Pedro Américo, est la principal oeuvre représentant l’indépendance du Brésil (dimensions 4,15 x 7,60 m)

A São Paulo, une autre référence culturelle agonise : la Cinémathèque. En crise depuis 2013, elle subit une réduction du personnel. Son effectif a été divisé de moitié. A partir du 1er juin, la Cinémathèque tournera à environ 40 salariés, au lieu de 80. Le laboratoire d’image et son, responsable de la restauration de films, composé de 7 personnes, comptera désormais seulement 2 professionnels. Une personne remplacera les 6 salariés auparavant responsables de cataloguer les œuvres. Il ne s’agit pas de la première réduction de personnel de la Cinémathèque. En 2013, il avait été réduit de deux tiers lorsque la crise administrative de l’institution s’aggravait. Une solution possible : la cession de l’administration à une organisation privée, mesure historiquement rejetée par le Parti des travailleurs (PT), mais qui commence a être prise en considération.

Une élite inculte

“L’origine des problèmes du Brésil, c’est l’ignorance du peuple”. Cette phrase est souvent prononcée par l’élite brésilienne, qui croit que son pouvoir d’achat lui donne forcément le statut d’élite intellectuelle. Ce sentiment est pourtant erroné. Le “peuple”, déjà un mot vague qui ne veut pas dire grand chose, n’est pas le problème du Brésil. Ce dernier est lié aux élites. Nous sommes encore un pays assez arriéré non pas parce que notre “peuple” est plus ignorant que celui d’Europe ou des Etats-Unis, mais parce que notre élite est ignorante et intellectuellement paresseuse. Historiquement, elle mimétise les élites européennes ou américaines, dans une tentative pathétique de se différencier ainsi du “peuple”.

La samba, par exemple, manifestation culturelle la plus emblématique du Brésil, a été marginalisée et était même illégale au début du XXe siècle. Ce style emprunte des rythmes et des instruments de percussion présents dans la musique du candomblé, religion afro-brésilienne des anciens esclaves issus d’origine africaine. Peu après l’abolition de l’esclavage (1888), la culture noire restait confinée aux favelas et loin des grands salons. Dans les années 1920, quelques groupes de samba ont fait le tour d’Europe. Très appréciée en France, la samba devint des lors acceptée dans la haute société brésilienne. Aujourd’hui, la samba est devenue culte. Chez les intellectuels, l’aimer est un pré-requis.

Avec un discours pro-méritocratie ignorant les différences abyssales d’opportunités entre les classes sociales, l’élite brésilienne contribue peu à la culture du pays. Les initiatives privées dans ce secteur sont — en termes proportionnels — assez rares. Elle pourrait stimuler les activités culturelles ainsi que les musées déjà existants. Par ailleurs, cela aiderait à diminuer le problème causé par un “peuple ignorant”. Mais les plus riches au Brésil agissent a contrario. A São Paulo, 10.000 habitants du quartier noble du Jardim Paulista ont signé une pétition contre le fonctionnement du Musée de l’image et son. Selon eux, les expositions dérangent la vie du quartier, provocant des problèmes de trafic, réduisant les places pour se garer… Sans parler du bruit des enfants et adolescents d’écoles publiques qui visitent les locaux. Une horreur.

Il y a des exceptions remarquables. La plus notable relève de l’initiative d’un milliardaire de 62 ans du Minas Gerais. Bernardo Paz a arrêté ses études après le collège et fait fortune grâce à l’export de fer et d’acier. Passionné par l’art contemporain, il a ouvert une de ses propriétés terriennes au public en 2006. Un endroit idyllique, Inhotim est le plus grand musée à ciel ouvert du monde. Le parc de 1.200 hectares compte 23 œuvres gigantesques et une vingtaine de galeries, consacrées à plus de 100 artistes. Le ticket individuel coûte 11 euros, pas suffisant pour assurer sa rentabilité. Le maintien du parc et la rémunération des 1.000 salariés consomment 14 millions d’euros par an. Paz a récemment déclaré : “J’espère atteindre la rentabilité, afin qu’Inhotim perdure”. Nous aussi. Car il n’est pas sûr qu’une initiative aussi coûteuse soit maintenue par ses héritiers dans le futur.

L’Institut Inhotim, à 70 kilomètres de Belo Horizonte, dans l’état du Minas Gerais (inhotim.org.br)
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