Sesame Credit. Quand la Chine invente la gamification de l’obéissance

Gamifions dans la joie et la bonne humeur

Imaginez que tout ce que vous avez fait aujourd’hui avant de lire cet article soit enregistré quelque part.

Ce que vous avez acheté, les sites que vous avez consultés, ce que vous avez écrit sur Twitter, avec quelles personnes vous avez discuté sur Facebook, etc. Et que toutes ces activités vous donnent des points. Disons entre 350 et 950.

Et en fin de journée, plus vous aurez totalisé de points,plus vous pourrez espérer des primes: un prêt à la banque, un passeport, un café.

De la science-fiction? Bientôt la réalité en Chine.

Oui, il s’agit bien de gamification. Politique. Citoyenne. Consumériste.

Vous savez que l’un de mes grands dadas sur Medium, c’est la gamification. Et pour cause, je donne des cours sur le sujet à Genève.

La gamification, ou ludification, c’est le fait d’intégrer des mécaniques tirées du jeu vidéo dans divers domaines: éducation, santé, marketing. L’exploitation du jeu dans la vie quotidienne grâce aux BLAP, pour Bonus, Levels, Achievements et Points.

Vous faites quelque chose « de bien », et vous obtenez des points, des récompenses. Et vice versa.

La Chine, un pays vraiment fantastique

Depuis quelques mois, la Chine est en train de développer un système de gamification à l’échelle nationale qui sera mis en place en 2020. Et qui deviendra obligatoire pour tous.

Qui est derrière cette initiative? Tencent, la compagnie qui gère un énorme réseau social chinois slash outil de communication et qui détient également des parts dans des société de jeux vidéo. Et Alibaba, la plateforme commerciale massive concurrente d’Amazon.

Le programme s’appellera le crédit Sésame. Logique. Sésame, avec Alibaba.

Le système de Sesame Credit est simple: selon ce que vous achetez en ligne, ce que vous écrivez sur le net et les amis que vous fréquentez sur les réseaux sociaux, tout ceci vous conférera ou vous fera perdre des points.

Même le comportement et opinion politique de vos connaissances sur le net pourraient faire évoluer vos points. Si vous êtes en relation avec des dissidents politiques vous risquez bien de voir votre total diminuer.

L’échelle va de 350 à 950. Avec un score minium vous aurez de la peine à trouver du travail, à obtenir un prêt à la banque. Plus vous accumulez de points et plus vous recevrez de récompenses.

Oui, c’est du Klout, mais à l’échelle nationale et commerciale.

Le Big Data du Bonheur

Pour vivre heureux, vivons cachés, disait Jean-Pierre Claris de Florian au dix-huitième siècle. Déjà au dix-huitième siècle, à l’époque de Myspace et Altavista. Aujourd’hui en Chine, c’est exactement le contraire.

Ces dernières années on a vu l’émergence du Big Data, la surveillance par cookies interposés de nos activités sur le net. Vous avez acheté un produit sur Amazon ou Zalando? Étrange, vous en retrouverez un similaire quelques minutes plus tard en publicité sur Facebook. Hasard des coïncidences? Evidemment pas.

A moins de se blinder d’anti-cookies, d’anti-trackers, d’ad-blockers et d’un VPN de ouf, toutes nos recherches Google, tous nos achats, nos déplacements, les pages que nous consultons sont des données recueillies et vendues à des sociétés commerciales. Si c’est gratuit, c’est vous le produit.

Pour vivre heureux, vivons cachés comme disait Jean-Pierre. Mais en Chine, c’est bientôt exactement le contraire. Pour vivre heureux, et recevoir des tonnes de cadeaux, soyons le plus visible possible. Et surtout, le plus obéissant possible. Montrons nos opinions politiques citoyennes en soutenant le régime et l’économie chinoise. Plus nous assumerons nos devoirs civils et plus nous serons heureux. Oui, c’est le Big Data du bonheur.

Vraiment?

Orwell is in the place

Quand George Orwell écrit en 1947 son chef d’oeuvre dystopique « 1984 », il était loin de s’imaginer qu’on en parlerait encore si longtemps après.

Dans son livre, George Orwell présente un régime politique (liberticide) très sympathique qui fait tout pour (contrôler) rendre heureux ses concitoyens. Tous les individus sont (filmés, suivis, espionnés) enchantés et adoptent un comportement irréprochable. Pour éviter qu’ils (se rebellent) soient misérables, le régime utilise (le lavage de cerveau, le meurtre et la torture) des poneys magiques et chatoyants. (((Comment ça on va m’accuser de vouloir gagner des points?))).

Avec Sesame Credit, la Chine vient juste de propulser « 1984 » dans un réel futuriste, consumériste, manipulatoire et terrifiant. Au lieu de se montrer (obéissant) heureux par la peur et le contrôle, on va le faire en 2020, bientôt demain, par le jeu.

Vous exprimez un avis positif sur le régime via les réseaux sociaux? Magnifique, +40pts à votre score.

Vous achetez des habits de travail en ligne sur Alibaba? Bravo, bel effort pour soutenir l’économie chinoise,+20pts.

Vous surfez sur des sites étrangers qui critiquent la Chine, (PAS Medium)? Aïe, pas bon ça, -50pts.

Vous avez un ami sur internet qui a acheté l’autre jour en ligne un livre subversif? Il vaudrait mieux couper les ponts -30pts.

Quand on parle de gamification, on parle bien évidemment de jeu. Est-ce que dans le cas de Sesame Credit on a vraiment affaire à un jeu? Non, juste de béhaviorisme, du contrôle de l’individu par le développement d’un comportement récompensé. Mais est-ce vraiment fun?

Que pensez-vous de Sesame Credit? Est-ce que ça vous plairait que la Suisse ou la France fasse pareille?

Pour avoir lu cet article vous venez de remporter +70pts. Bravo!

Voici quelques liens et références qui pourraient vous intéresser:

Tous nos articles sur la gamification pour creuser sur le sujet.

Extra Credits vient juste d’en parler dans une vidéo percutante de didactique.

Deux articles anglo-saxons, la BBC il y a quelques semaines, et The Independant il y a quelques heures. Bref, c’est un sujet extrêmement chaud qui va bientôt faire le tour de la planète.

Et le dernier épisode de l’excellent podcast Codebreaker vient tout juste de sortir ce matin sur le Data Tracking.

Et si vous ne l’avez pas encore vu, je ne peux que vous conseiller l’épisode 2 de la saison 1 de l’excellente série britannique Black Mirror. Ou quand la télévision nous renvoie une image lugubre de notre société gamifiée.

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