Si on me demande un jour pourquoi je voyage, je répondrais, “pour vivre des journées comme celles-ci”.

Kyoto me traite très, très bien. Après deux mois intéressants mais parfois un peu pénibles à Tokyo, et trois jours à Osaka qui ont réussis à épuiser ce que la ville avait à nous offrir, Kyoto nous paraît comme une oasis, et nous rapproche de ce Japon fantasmagorique qui décidément se rapproche plus de la réalité que n’importe quelle autre image d’Epinal.

Ce matin, je partis seul à ce qui est devenu mon lieu préféré à Kyoto: Murin An, ancienne maison de Yamagata Aritomo, premier ministre japonais à la fin du XIXème siècle.

Difficile de rendre compte de la beauté du lieu. Le jardin japonais est le plus beau jardin qu’il m’ait été donné de voir, et ce doux mois de décembre conserve et illumine toutes les couleurs que les arbres peuvent nous donner.

Chose assez rare pour être soulignée, la maison est en libre accès dans le jardin. Très traditionnelle, faite de bois et de tatamis, elle offre surtout une vue parfaite sur le jardin, spécialement lorsque vous vous asseyez au milieu de la pièce principale, face aux portes fenêtres. Par un habile jeu de perspective, les murs qui entourent le jardin disparaissent, et les montagnes (elles entourent tout Kyoto, qui se trouve dans une enclave) deviennent ainsi parti intégrantes du jardin.

Il faisait très bon ce matin, et le lieu, peu touristique, était quasiment désert. Un luxe nécessaire selon moi, pour apprécier à quel point cet endroit caché est serein. Un rapide tour des lieux, que je connais déjà, me permet de me réapproprier le jardin. Les arbres sont toujours là, la mousse est toujours aussi magnifique, l’eau suit son cours, inexorablement, paisiblement. Je me sens comme “aligné” avec les éléments : ils sont tous à leur place, et moi aussi.

J’ai dans mon sac ma bible, Le Vide et le Plein, les carnets gris de Nicolas Bouvier lors de son deuxième voyage au Japon, et plus spécifiquement à Kyoto, avec Eliane, sa femme. Je relis en ce moment ses mots qui m’ont accompagnés toute mon adolescence, et je m’étonne (en fait, non, ca ne m’étonne pas, ca me rassure presque) de la similarité, non seulement de mon ressenti, mais aussi de nos expériences, 50 ans plus tard. Il a raté son bus en quittant Kyoto, et moi le mien en quittant Tokyo ! Nous avons tous les deux passé la nuit dans un restaurant ouvert toute la nuit.

Alors que je me mettais à l’aise, assis dans la pièce principale, seul, pour lire devant le jardin, je remarque que, pour une fois, aucune japonaise en kimono ne se promène dans les environs. J’ouvre mon livre, et soudain, un apparition.

Je n’ai pas vu Kanae arriver. Je ne crois pas l’avoir vu repartir. Comme sorti de mon livre, elle a enlevé ses chaussures, et s’est assise à côté de moi. En silence, j’ai lu à ses côtés un moment, puis nous avons regardé, ensemble et sans un mot, le jardin, pendant plus d’une demi heure, remarquant d’un oeil les touristes arriver, puis repartir.

Nos respirations vibraient ensemble au son du vent dans les branches. Seuls, entourés mais imperturbables, puis seuls à nouveau. Une relation intense, tacite, merveilleuse. Le jardin n’a jamais été aussi beau que pendant cette demi heure complice.

Je veux prendre une photographie, garder un memento de ce moment. Doucement, je me tourne vers elle, et lui demande si je peux déranger notre silence, et prendre le jardin en photo. Lost in translation, elle comprend que je lui demande de la prendre en photo. Je n’en demandais pas tant, ou plutôt, pas tout de suite, mais l’occasion était trop bonne.

Nous avons pris deux photos ensemble. La première photo de cet article, et une autre, où son visage est tourné vers moi. La première je vous l’offre, la deuxième, lui réserve.

Après un moment, elle m’a remercié, puis elle est partie, disparaissant dans les bambous.

Le soleil d’automne m’a accompagné lors de mon dernier tour du jardin. Cette journée valait déjà tout mon voyage, mais la chance ne s’est pas arrêtée là.

Quelques minutes plus tard, une grue vaniteuse est venue se poser sur le lac du jardin. Très précautionneuse, elle marchait d’un pas lent mais assuré, s’arrêtant ici et là, prenant la pause. Nous avons échangé un regard, nous nous sommes compris. Elle a repris son voyage, et moi le mien.


Il y a un thème récurant dans les anime : la figure de la bande de vieillards, se réunissant en extérieur, commentant le monde du haut de leur chaise et de leur vie.

Aujourd’hui, je les ai aussi rencontrés. Une bande de sept vieillards, réchauffés au sake, et bien curieux de savoir d’où ces gaijin mangeant des nouilles instantanées devant le 7/11 venait.

“Paris! Beautiful!”.

Tous retraités sauf un, ils nous ont tenu compagnie le temps d’un déjeuner. Demain, ils vont couper du bois dans la foret, faire un grand feu, et faire chauffer du riz. Demain, nous allons les aider à couper du bois, faire un grand feu, et manger leur riz.


La plupart des temples et des jardins ferment tôt ici : aux alentours de cinq heures. Sur le chemin du retour, nous passons devant un temple dont le chemin est illuminé de lanternes au sol. Nous nous y engouffrons, bien sûr.

Derrière la gigantesque porte, une longue queue attire notre attention. Le jardin de Chion In est ouvert pour le dernier jour de l’année au public, de nuit.

A l’intérieur, les érables japonais sont éclairés avec gout, se reflétant parfois dans le lac, créant ainsi un espace immense, et sublime. Les jardins japonais sont étudiés pour être beau à chaque saison. Ce soir, nous avons découvert qu’ils ont aussi deux facettes toutes aussi belles : celle de jour, et celle de nuit.

Nous continuons notre chemin dans le jardin, pour arriver dans ce temple en hauteur, où résonne des percussions de bois et les sutras d’un moine.

A l’intérieur, un buddha d’or de plus de deux mètres de haut, et toute la pièce qui chante avec nous. Là encore, un moment de grâce incroyable, unique, inattendu.


La chance n’est rien pour celui qui ne sait la saisir. C’est d’autant plus vrai en voyage, où celle-ci vous accompagne, bienveillante, si vous apprenez à l’écouter, à ne pas vous laisser aller vers la facilité.

Kyoto me traite très bien en ce moment. Je crois que c’est le voyage qui rentre.

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Adrien Le Falher

Written by

Adrien Le Falher est un photographe et cinéaste nomade, voyageant en ce moment en Asie du Sud Est. Son travail est visible ici : adrienlefalher.com

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