Société générale : blagues potaches et esprit du capitalisme

Les Inrocks viennent de révéler des vidéos tournées lors de séminaires d’entreprise organisés par la Société Générale entre 2005 et 2007, avant que la crise revienne mettre (brièvement) la finance à sa place. On peut y voir des traders, ainsi que tous les autres métiers de la banque, s’improvisant en one-man-shows. Alors que le public fait rire commun à l’écoute de privates jokes sur les clients de l’entreprise et sur ses arnaqueurs de luxe, ses « truffeurs » (ou “roublard, arnaqueur, grugeur,…”), la révélation de ces images par le journal provoquent aujourd’hui l’indignation.
Il ne s’agit pas de prendre la défense des salariés des banques d’investissement (parce que si ces comportements ont été rendus visibles chez la Société générale, elles sont sûrement courantes dans d’autres établissements) mais plutôt d’élargir la focale de l’indignation générale qui ne s’attaque pas aux bonnes personnes et qui ne voit que l’arbre qui cache le désert idéologique du capitalisme.
De l’humanité des traders
Dans son ouvrage Mentir au travail (2015), le psychologue du travail Duarte Rolo s’intéresse aux pratiques mensongères dans un centre d’appel téléphonique. Ce qu’il met en exergue c’est que, bien qu’institutionnalisés et rendus obligatoire par la quête au rendement prônée par les échelons supérieurs, les employés sont seuls face à leurs mensonges. Mentir provoque alors souffrance au travail car trahir l’autre, même si celui-ci est une voix inconnue au bout d’un téléphone, c’est aussi se trahir soi. On se retrouve ainsi avec une pratique répandue mais dont personne individuellement ne peut réellement évoquer. Sauf avec humour et dérision, qui sont les leviers de l’extériorisation de nos contradictions et un moyen de partager les non-dits.
Les traders se trouvant sur scène au Club Med devant l’ensemble de leurs collègues ne sont pas si éloignés des employés des centres d’appel. En tournant en dérision les arnaques qu’ils pratiquent au quotidien sur leurs clients (qui ne sont d’ailleurs pas les plus à plaindre, mais on y reviendra), en riant des mensonges qui chaque jour provoquent stress et angoisse, ils remplissent un double objectif social : ils donnent à voir les contradictions internes à leur métier (la dévalorisation de leur source de revenus, ce con de client) et créent un sentiment d’appartenance à une même communauté (la fameuse culture d’entreprise).
Les blagues entre services sont à ce titre un moyen de mettre à nu les tensions internes à l’entreprise sans que cela ne devienne une « affaire ». Les blagues favorisent la communication en évitant la confrontation direct, au même titre que les mensonges sont parfois souhaitables face à une vérité inutilement blessante. De plus, par la remise parodique du prix du meilleur arnaqueur, des comportements, qui pourraient être considérés comme contraire à une certaine éthique professionnelle, sont valorisés par la banque. L’humour informel devient plus efficace pour donner la voie à suivre qu’un guide écrit des “bonnes pratiques” qui serait très vite attaqué (même en interne) s’il mettait en exergue ces mêmes comportements.
Cette mise en scène de l’arnaque généralisée objective un sentiment individuel (le trader face à son mensonge) et permet ainsi, par un retour réflexif, de légitimer socialement sa pratique. Les séminaires de l’entreprise remplissent alors pleinement leurs fonctions de renforcement de la cohésion d’équipe et de justification de comportements déviants. De la même façon que Weber (1905) a démontré que l’éthique protestante apportait une justification à l’ethos du capitalisme, la culture des grandes entreprises vient conforter les pratiques individuelles de recherche du profit.
A ce titre, les traders ne sont pas « inhumains », comme on peut le lire dans les réactions. Bien au contraire, qu’ils aient besoin d’extérioriser à ce point leur ressentiment vis-à-vis de leurs actions quotidiennes montrent que ce ne sont pas les psychopathes que l’on veut bien imaginer, à la American Psycho.
Cependant, qu’ils soient humains ne nous empêche pas de condamner leurs pratiques professionnelles. Cela devient même une obligation. Mais dans ce cas, il faut s’attaquer aux bonnes personnes. Ou plutôt, à la bonne idéologie.
La mauvaise indignation
Les révélations des Inrocks s’inscrivent dans un dossier d’investigation plus important sur la Société générale et l’affaire Kerviel. Au moment où j’écris ces lignes (EDIT : 13h 02/03/2016), l’article “Société générale : les vidéos des traders au-dessus des lois” est trois fois plus partagé que celui titré “Enquête : Société générale : un bluff à 4,9 milliards ?” relatant l’arnaque financière de la banque qui aurait profité de copieux crédits d’impôt grâce aux mécanismes fiscaux sur les pertes supposées de Jérôme Kerviel
Notons alors que l’indignation publique se focalise sur les blagues potaches de traders s’en mettant plein “dans les poches” sur le dos de leurs clients, bien que ces derniers n’appartiennent sûrement qu’aux 0,01% des plus riches de la population française, alors que la fraude fiscale de la banque correspond pour le coup à la spoliation de l’argent de tous les contribuables français (c’est plus compliqué que ça mais ce n’est pas ce qui nous intéresse ici).
Bien entendu il ne s’agit pas de faire des partages sur Facebook l’indicateur de l’opinion publique mais cela me permet d’introduire un déplacement qu’il s’agirait d’effectuer sur ce scandale : ce n’est pas seulement à l’immoralité des agissements de quelques individus à laquelle il s’agit de s’attaquer, mais à tout un système qui les valorise. C’est à l’esprit d’un capitalisme qui fait de la performance individuelle un objectif de société et du profit financier sa seule mesure.
Alors pourquoi ces images nous dérangent plus que la réalité d’un système dont nous ressentons les limites chaque jour ? Parce qu’elles agissent comme un miroir. La transparence des discours qui y sont tenus nous transpercent comme une vérité que l’on cherche à éviter : nous sommes comme ces traders. Nous aussi chaque jour nous jouons de petits mensonges pour vendre, se vendre, séduire et finalement arnaquer l’autre avant qu’il ne nous arnaque. Il faut jouer dans les règles pour s’en sortir. Cependant, de plus en plus, ces règles sont questionnées par l’apparition de nouvelles pratiques et de nouvelles éthiques pour conduire sa vie. Il faut s’en réjouir mais ce qu’elles montrent c’est que les changements passent aujourd’hui plus par un changement individuel qu’un réel mouvement politique.