Stéphane Ravier,

les idées fixes

Politique / FN / 29 avril 2015 / Olivier-Jourdan Roulot

Il est le héros d’un documentaire diffusé jeudi sur France 3. Devenu un notable de la République, le sénateur-maire FN des 13 et 14èmes arrondissements de Marseille n’en a pas pour autant édulcoré son discours. Bien au contraire.


Officiellement, il n’aime pas l’image que les médias renvoient de lui. Celle d’un dur, d’un extrémiste. « L’image d’un malade mental, m’a-t-il un jour soufflé sans détours, yeux dans les yeux. Pourtant je n’ai pas d’uniforme, je ne suis pas botté ni casqué ». Le tout conclu dans un grand rire. Car Stéphane Ravier aime rire. Et en ce moment il ne s’en prive pas.

De botte et de casque, le patron du FN à Marseille — rôle qu’un Gilbert Collard lui a un temps contesté, avant de s’en retourner bronzer dans son mas gardois — n’en a pas besoin pour dérouler publiquement un discours rance et dur. Car s’il porte le costume à la ville, désormais ceint de l’écharpe tricolore, ses prises de position elles surfent sur les thèses les plus radicales.

Sans surprise, la sécurité est sa priorité. Elle « conditionne tout le reste », à ses yeux. J’ai encore en tête la réponse qu’il m’avait faite l’année dernière en pleine campagne des municipales, alors que je l’interrogeais sur sa fixation sécuritaire. :

« On a affaire à des jeunes qui sont des hyènes, qui attaquent en groupe des personnes isolées et vulnérables, qu’ils considèrent comme des proies. Face à ça, on a un discours de plus en plus laxiste. Moi, je ne peux qualifier ces jeunes de victimes du chômage ou de la précarité. J’emploie les mots qu’il faut : je dis « c’est une crapule ! » Et il doit prendre sévère ! »
Désormais, c’est lui qui distribue la parole en conseil d’arrondissement… (scène extraite de Marseille à l’épreuve du FN)

Avec ce Marseille à l’épreuve du FN (à voir jeudi soir, à 23h30 sur France 3), le réalisateur Christophe Lancellotti fait son retour sur les bords du Vieux-Port. Il y a deux ans, il avait réalisé avec Jérôme Pierrat l’excellent Marseille Story, une histoire de la violence. Cette fois, il nous embarque dans les pas de Ravier l’élu, en coulisses. Lancellotti est habitué à naviguer en eaux troubles et tourner chez les frontistes - il est en effet un pilier de l’équipe de Serge Moatti (dont on a récemment pu découvrir la relation personnelle liée depuis des années avec Jean-Marie Le Pen). Dans son film, Lancellotti nous fait découvrir Ravier le provençal dans la bastide piquée l’année dernière au socialiste Garo Hovsepian.

S’il a bien hérité de quelques moyens, qui permettent de constituer et entretenir une petite écurie (secrétariat, collaborateurs, voitures de fonctions, bureaux…), Ravier n’a en réalité pas de véritable pouvoirs dans l’organisation institutionnelle municipale. Comme tous les maires de secteur. Il y a quelques années, un de ses homologues à l’époque socialiste (voir note ci-contre) m’avait raconté la façon dont les recrutements lui étaient imposés par la mairie centrale — et in fine par FO, le syndicat majoritaire qui fait ici la pluie et le beau temps. Y compris jusqu’à ses proches collaborateurs…

Si cette réalité permet de relativiser le slogan qui a fait de Ravier l’élu à la tête de la plus grande mairie FN de France — 150 000 personnes vivent sur le territoire de ce 7ème secteur -, ça ne l’empêche pas de beaucoup s’amuser. Par exemple en réduisant drastiquement le nombre d’autorisations d’accueil accordées aux familles souhaitant recevoir un parent étranger pour quelques jours. Ici, Ravier tient enfin entre ses mains un levier du pouvoir, et forcément il en profite. Son pouvoir (de nuisance) s’exprime pleinement, comme on peut le voir dans le film.

Pour le reste, Ravier cherche sa place et donc un rôle. Il joue du symbole, et rigole beaucoup. Et la nuit, il… rode. On le voit ainsi dans sa voiture, dans une sorte de ronde de nuit, croiser un motard sans casque, roulant semble-t-il en sens interdit. Et le représentant de la firme Le Pen de se marrer devant la caméra, avec cette impayable parodie, dans laquelle il singe ce qu’on imagine être une mère de famille des cités, d’origine maghrébine :

« Ah, ils ont tué mon fils ! Ils ont écrasé mon fils ! Héhé… »

L’allusion est suffisamment transparente. Celle d’un drame que le sénateur-maire semble appeler de ses vœux… Ecœurant.

Quand il n’avale pas des fraises Tagada lors des séances du conseil municipal (le vrai, celui-ci, avec Gaudin dans le rôle de maître d’école), Ravier rigole encore en faisant installer une crèche de Noël géante au pied de l’escalier de sa mairie. Un grand moment de gloire et d’autopromotion, l’intéressé assurant lui-même le service après-vente sur BFMTV. En roue libre et très content de lui.

Voici un extrait, dans lequel il justifie politiquement son action :

Père d’un garçon de 19 ans et d’une fille de 16 ans, l’ex-tête de la liste Marseille bleu Marine aux municipales défend une identité « française, provençale et chrétienne ». En novembre 2007, il avait soutenu la distribution de soupe au cochon par des identitaires pour les sans-abris. « Parce que le préfet l’avait interdite », se justifie-t-il rétrospectivement, précisant que ce groupuscule n’est pas composé de personnes avec qui il travaille.

« C’est extraordinaire de ne pas pouvoir en faire (des soupes au cochons, ndlr) en France. Celles servies par les associations excluent le cochon pour des raisons religieuses, et ça n’offusque personne. Et je crois savoir que le Coran explique que les musulmans peuvent en manger, en cas d’extrême nécessité ».

Le cochon est donc une autre de ses fixettes. Stéphane Ravier l’aime dans la soupe, mais pas que : du cochon, pour ce mirliton de la politique, il en faut un peu partout. Et surtout s’il s’agit de le partager publiquement. Dans ces occasions, quand se joue une question aussi importante, Monsieur le sénateur-maire ne recule pas : il sait prendre et imposer une décision, avec l’autorité requise.

La tarte aux poireaux — une cuisine trop fade — ne passera pas par lui, comme le confirme cet autre extrait :

Stéphane Durbec connaît bien Ravier. Durbec et Ravier ont longtemps appartenu au même parti. Quand j’en ai parlé avec lui, le premier était affirmatif :

« Son obsession, c’est l’islam. Chez lui, le racisme est une donnée biologique. Il faut qu’il l’assume ! »

Longtemps caution black du FN, Durbec aurait pu mener les batailles électorales d’aujourd’hui à la place de Ravier. Les deux hommes ont été élus la première fois ensemble, ils étaient tous deux bébés de « Jean-Marius » Le Pen — comme l’appelle Ravier. « Mais entre nous, avait repris Durbec, il y a eu très tôt cette rivalité quartiers nord contre quartiers sud (où vivait et militait Durbec, ndlr). C’était ridicule mais ça m’a valu une inimitié terrible ».

Durbec a quitté le FN, laissant place libre pour poursuivre sa carrière de conseiller régional au sein du groupe UMP. Débarrassé de son rival d’autrefois, Ravier s’est lui emparé du parti.

« D’idées il est proche du père, de carrière de la fille ». Yvan Benedetti est lui aussi un ancien du FN. Ex-président de la très radicale Œuvre française (lire note), Benedetti évoquait devant moi la position du Marseillais au sein d’un Front « marinisé ».

« Tant que Gollnisch et Le Pen père sont là, ça donne bonne conscience à des gens comme Ravier qui ne sont pas sur la ligne de dédiabolisation de la fille. Mais ça va être de plus en plus dur pour lui ».

Dans le récent feuilleton qui a vu le grand père débarqué pour être remplacé par la petite fille, pour mener la bataille des régionales en Paca, Ravier s’est rallié au panache de la fille. Sans un remord. Entre la carrière et les idées, il a visiblement résolu le dilemme.

Pour parvenir à ravir la mairie de secteur aux socialistes, le frontiste a capitalisé sur son implantation dans ces quartiers nord où il a passé son enfance. Stéphane Ravier a grandi cité de la Maurelette, à Saint Joseph, usé ses fonds de pantalon sur les bancs du collège Albert Camus (transformé depuis en école de police), y a joué au foot. Son histoire est celle d’un gamin élevé dans un milieu populaire, plutôt rouge. Mais comme le détaille le documentaire de Christophe Lancellotti, Ravier a misé sur une stratégie extrêmement segmentante pour réaliser son hold-up : contre les cités, il a joué les cœurs de noyaux villageois.

Avalés par la grande ville, ces anciens villages autrefois autonomes se vivent en résistants, en vrais Provençaux assiégés. Face au péril constitué par les populations cosmopolites des cités alentours, ses habitants s’enferment dans des résidences sécurisées et s’organisent en constituant des réseaux de surveillance dits citoyens, prêts à donner l’alerte… La peur du déclassement, du grand remplacement dans la langue de Ravier, qui a donc joué le clocher du village contre cette adversité menaçante.

Forcément, comme on le voit dans ce film, la position est parfois schizophrénique quand il s’agit ensuite d’être le maire de tout le monde…

A 16 ans, Ravier commence à militer au Front national. « Des figurants, de l’UMP, du RPR et de l’UDF, j’en ai vu passer, souffle-t-il. Ça passe, ça décroche un siège de conseiller municipal et ça s’en va ».

L’argument est connu : celui d’un « système UMPS », qui se serait réparti les territoires à Marseille, la droite abandonnant le nord à la gauche. Et auquel l’ex commercial d’Orange (à mi-temps) promet de mettre un terme.

Chez les Ravier, on ne manquait de rien mais on connaissait le prix du travail : ouvrier-électricien chez Dumez, le père est venu s’installer à Marseille avec sa famille — son fils, né à Gap, a alors trois ans — pour travailler sur le chantier du tunnel du Prado. En 1982, le paternel vote Mitterrand. Au lycée, Stéphane Ravier est un élève sérieux, dans la moyenne.

Elu de la commune de Barbentane, dans le nord du département des Bouches-du-Rhône, Christophe Charles était son copain de classe à Victor Hugo. Partageant sa passion de l’OM mais pas ses idées, il se souvient d’un garçon « très observateur » :

« Stéphane, ce n’était pas le genre à sauter à pieds joints sur la table. On n’était pas des béni-oui-oui, on a avait de franches rigolades, mais sans nuire à l’environnement. ».

D’autres, comme l’UMP Bruno Gilles, n’ont pas oublié la façon dont Ravier était venu jeter de l’huile sur le feu après le meurtre d’un buraliste des Chutes-Lavie, qui avait ému toute la ville en novembre 2011. Beaucoup avaient jugée indécente sa précipitation pour désigner des coupables alors que la police scientifique terminait à peine ses relevés, et qu’une marche blanche organisée par les habitants et amis du défunt se déroulait.

Bruno Gilles, sénateur-maire de secteur lui aussi, s’est fait une idée précise de son homologue. Voici comment le maire du 4/5 m’en parlait en 2014 :

« C’est un personnage très paradoxal. Il est capable d’enfiler un survêtement pour entraîner des gamins venus de nationalités très différentes l’après-midi, pour remettre le soir son costume et crier « sus aux Sarrazins » ».

Récemment, le 10 avril, Ravier recevait dans sa mairie Laurent Obertone, auteur de La France orange mécanique. Un brûlot décrivant un pays sombrant dans l’ultra-violence, dans une France à feu et à sang, qui prétend décrire une réalité cachée au bon peuple par les élites... Du pain béni pour Ravier.

En septembre 2013, pour accueillir les cadres du FN, réunis à Marseille en université d’été, le quadra avait chauffé la salle à blanc. A sa manière :

« Bienvenus à Marseille, capitale européenne de la culture du cannabis, de la kalachnikov et du clientélisme politique, Marseille capitale nationale des cambriolages, des vols avec violence, des vols de voiture et des vols à la roulotte !, avait-il lancé à la tribune. Bienvenus dans la ville où la politique d’immigration massive a convaincu le très sérieux quotidien le New York Times que Marseille vivait désormais au rythme du Maghreb. Bienvenus dans une ville à qui le Qatar, l’Arabie saoudite et Le Koweït (…) se sont engagés à financer la plus grande mosquée d’Europe (…), dans une ville où on fête, où on célèbre toutes les cultures sauf la sienne ! »

S’il avance « étape après étape », cet admirateur de Napoléon a désormais pour horizon immédiat les élections régionales de décembre — derrière Marion Maréchal-Le Pen, celle qui fait trembler l’UMP. Mais Ravier voit à plus long terme. Ce bon soldat de la cause lepéniste veut démontrer dans une ville-symbole qu’une « gestion FN, c’est sérieux et performant ». Pour que la dernière digue, celle qui fait encore hésiter les indécis, cède enfin.

« Si nous sommes capables de gérer au niveau local, théorisait-t-il l’année dernière devant moi, nous serons capables de le faire au niveau national. Entre le 30 mars 2014 et le mois de mai 2017, chacune de nos décisions, chacun de nos faits et gestes seront examinés à la loupe. C’est une grande responsabilité. Un enjeu qui nous dépasse ».

Olivier-Jourdan Roulot

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