“Suis ta passion” : et si y on allait mollo avec ce genre de conseils ?

“Trouves un métier que tu aimes faire”.

“Fais ce qui te rend heureux”

“N’importe qui peut trouver le métier de ses rêves, ça demande juste du courage”.

“Si tu aimes ce que tu fais, le succès viendra de lui-même”

En trois mots :

Au départ, ces conseils partent d’une bonne intention : le boulot occupe une part non négligeable de notre vie. Alors, quand on y réfléchit un tantinet, choisir un job qui nous rend malheureux n’est peut-être pas la meilleure idée en soi.

Le problème est que ces conseils bienveillants peuvent aussi avoir des conséquences perverses.

“Suis ta passion”, pas “Suis ton loisir du moment”

Je ne dois surement pas être le seul avec des souvenirs terrifiés de rentrée des classes, coincé devant une feuille blanche titrée “Orientation” et une maîtresse à la mine sévère.

- Thomas, ça fait déjà 10 minutes et tu n’as rien noté. Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?
- Je… je ne sais pas.
- Ce n’est quand même pas compliqué ! Tu as bien une passion ? Tu n’aimes rien ?

J’aime manger, m’dame. Dormir. Jouer. Faire des siestes au soleil. Rêvasser. Discuter avec les copains pendant la récré. Lire des bandes-dessinées.

Rien qui ne constitue vraiment une passion.

L’inconvénient des conseils bien intentionnés, c’est qu’ils ont tendance à devenir simplistes quand on cherche à les appliquer : “Trouves ce que tu aimes, fais-en ta passion, et construit ta carrière dessus”.

Aimer une activité n’en fait pas une passion.

Je ne suis pas linguiste, mais il me semble qu’une passion, c’est un véritable feu intérieur qui nous transporte et nous rend vivant. Même en tant qu’écolier, j’étais capable de me rendre compte que “Faire des siestes au soleil” ne rentrait pas dans cette catégorie (à mon grand dam).

“Tu ne sais toujours pas ce que tu veux faire plus tard ?”

La question m’a suivi pendant toute ma scolarité. Une boule d’angoisse récurrente à l’idée qu’une deadline imaginaire approchait. Et, bizarrement aussi, une dose de culpabilité.

“Il suffit simplement de se poser, de réfléchir et d’avoir le courage de reconnaître ce qu’on aime, de prendre un risque et se lancer.”

Autrement dit, si je n’ai toujours pas eu de révélation, c’est que quelque chose cloche chez moi. Or, si je ne trouve pas ma passion, je ne pourrais pas être heureux. Et je ne trouverai probablement pas de job non plus, car je serai en concurrence avec des gens passionnés, eux.

Le truc est que tout le monde n’a pas forcément une passion dévorante qui va se concrétiser en une carrière.

Mais à force de répéter ces conseils, on pousse les gens à donner du sens à quelque chose qui n’en mérite pas. À faire d’un intérêt passager une vocation. Le tout, avec une approche infantilisante et simplificatrice du “tout va aller comme sur des roulettes”.

- “Si tu as confiance en toi…
- Oui ?
- … si tu crois en tes rêves…
- Oui ?
- … et que tu suis ton étoile…
- Oui ?
- … tu te feras quand même battre par des gens qui ont passé leur vie à travailler dur, à apprendre, et qui n’étaient pas fainéants.”
Terry Pratchett

Les jobs “épanouissants” sont limités en nombre. Et une tripotée d’entre eux sont devenus hyper-compétitifs puisque cette approche conduit à l’idée que seuls ces jobs “passionnants” méritent vraiment d’être vécus.

Talent versus Passion

Personnellement, la révélation n’est jamais venue. Au moment de choisir mon master à l’université, je n’avais toujours aucune idée de la carrière que je voulais suivre. Mais, cette fois-ci, les angoisses avaient disparu. Ironiquement, c’est un échange avec une autre professeure (de lycée cette fois) qui m’a mis sur la bonne voie.

- “Je n’ai aucune idée de ce que je ferais après le bac.” (sourire contrit et ton d’excuse) “Je n’ai pas vraiment de passions.”
- “Hein ? Et alors ? (silence perplexe) Quelle importance ? C’est ce que tu sais faire qui compte.” (survole rapidement ses notes) “Tu t’en sors plutôt bien à l’écrit. Pourquoi tu n’essaierais pas du côté des Lettres ?”

Et, en effet, je me suis rendu compte qu’écrire m’allait bien. Pas une passion, pas une vocation, mais quelque chose que je savais faire. Un outil, une compétence que j’étais prêt à travailler.

Au final, cela m’a ouvert bien plus de portes. Aujourd’hui je pratique des métiers qui n’avaient pas encore de nom lorsque j’ai terminé mes études (Content et Inbound marketing, Growth hacking…)

Les conseils du type “Trouves un métier que tu aimes faire” limitent le champ de vision aux carrières qui existent aujourd’hui. Ils occultent les besoins qui créeront demain de nouvelles opportunités. Ils empêchent d’expérimenter.

“Trouve ta passion, le métier qui va avec et fonce. Ne perds pas de temps”.

Pas d’accord.

En revanche, expérimenter. Trouver ce qui résonne. Se dire “Je sais faire ça. En m’entraînant, je pourrais devenir bon”. En fait, la passion vient après coup : en s’améliorant, en réalisant qu’on peut créer quelque chose qui a de la valeur puis en obtenant une reconnaissance pour ce qu’on est capable de faire. En pratiquant un job avec juste le bon équilibre entre challenges à relever et confort d’un métier que l’on maitrise relativement.

La passion ne vient pas d’elle-même : elle se cultive

Aujourd’hui, mon job me passionne et j’adore ce que je fais : c’est quelque chose que j’ai obtenu en y mettant les heures et en bidouillant avec des techniques pas forcément propres à un métier, mais avec lesquelles je me sentais à l’aise.

Je ne crois plus à la passion comme une révélation divine qui se manifeste si on se donne la peine d’écouter sa voix intérieure.

Pour moi, il s’agit de trouver ses forces, de s’y consacrer et de les cultiver.

“Trouves ta passion et fais-en ton métier ?” Aujourd’hui, je dirais plutôt :

Forcément moins catchy.