Sur Maïdan, un réfugié tatar se meurt

Depuis début juin, Server Djemilovitch Abibulaev refuse de s’alimenter. Il est couché sous la colonne de l’indépendance, sur la place Maïdan © Niels Ackermann | lundi13

Une version russe de ce papier est disponible ici.

Un an et demi, déjà. Sur Maïdan, épicentre de la Révolution de la dignité, durant laquelle plus de 80 personnes ont perdu la vie entre fin 2013 et début 2014, les stigmates de la tragédie sont omniprésents. Dans l’air flotte un étrange mélange de douceur de vivre — particulièrement le dimanche, lorsque la rue Krechtchatik est fermée à la circulation — et de colère latente: l’Ukraine, où il faut parfois payer soi-même l’essence pour que l’ambulance vienne vous chercher, n’est de loin pas le pays dont les révolutionnaires rêvaient. Certains pensent qu’il faut laisser du temps au temps, d’autres, qu’un “troisième Maïdan” sera nécessaire pour faire une nouvelle fois le ménage. Zou, du balais! Virer ces dirigeants pleins aux as qui promettent… de tenir leurs promesses, tandis que la population étouffe. Et puis il y a cette guerre, qui engloutit des millions et déchire les familles…

Sur la place, des volontaires se promènent, une caissette autour du cou, afin de récolter de l’argent pour les soldats. Armés de mégaphones, d’autres appellent à l’unité et à la solidarité, proposent des excursions à Mezhyhiria, l’ancien palais de Viktor Ianoukovitch. Devant la colonne qui porte une femme ailée, d’un kitsch absolument délicieux, on peut visiter une exposition de photos sur la guerre dans le Donbass et l’Euromaïdan. Il y a partout des hommages aux morts de la Révolution, et encore plus lorsqu’on arrive dans la rue Institutskaya, où de nombreuses personnes ont été victimes de snipers et des forces de l’ordre en février 2014.

Des hommages aux morts de l’Euromaïdan sont disposés le long de la rue, en attendant qu’un monument soit construit.

Sur la gauche, en remontant, une immense horloge de fleurs très “Geneva style” surplombe des photos de disparus et des couronnes fleuries. Les passants viennent s’y faire immortaliser: on assiste à la naissance d’un tourisme mémoriel autour de l’Euromaïdan, en attendant la construction d’un monument en hommage aux “100 héros du ciel”. Un peu plus haut, on peut voir des boucliers rouillés, des pavés et des casques utilisés par les manifestants.

Server Djemilovitch Abibulaev est couché sur un matelas, sous la colonne de l’indépendance, un drapeau ukrainien en guise de couverture. Il est maigre, très maigre, et ses yeux ressortent d’une manière étrange. Il n’a que 57 ans, mais on lui en donne facilement dix de plus. C’est le drapeau qu’il avait à Maïdan, explique-t-il, lors des manifestations. Les révolutionnaires s’étaient organisés en “bataillons” de 70 à 150 personnes, les “sotni”. L’un de ces “sotni” était composé de Criméens. Server Abibulaev raconte avoir été blessé à la mâchoire. Ma professeure de russe, Liouba, qui a accepté de venir m’aider pour l’interviewer une seconde fois — il parle un mélange de russe et d’ukrainien — m’explique: “Les morts de Maïdan sont devenus des héros, mais on ne connaît pas le destin des milliers de personnes qui ont été blessées, amputées, et qui restent dans l’anonymat.

© Niels Ackermann | lundi13

Si Server Abibulaev est maigre, c’est parce qu’il ne mange plus depuis début juin. Il fait une grève de la faim, qu’il se dit prêt à mener jusqu’au bout. Contre le mur, sur une feuille de papier, sont rédigés les noms de ceux qu’il considère comme responsables s’il décède. Parmi ceux-ci, le président ukrainien Petro Porochenko et le premier ministre Arseni Iatseniouk. On pourrait y ajouter Vladimir Poutine, Joseph Staline et bien d’autres.

A lui seul, cet homme incarne le destin tragique des Tatars de Crimée. Déportés en masse par Staline sous prétexte de collaboration avec les Nazis à la fin de la Seconde Guerre mondiale, notamment vers l’Ouzbékistan, ces descendants de la Horde d’or n’ont été officiellement réhabilités qu’en avril 2014, sur décret de Vladimir Poutine. Lors des élections de fin 2004, ils ont été nombreux à voter pour le candidat pro-occidental Viktor Iouchtchenko, qui a tellement déçu en Ukraine. L’an dernier, ils se sont opposés pacifiquement au rattachement de la Crimée à la Russie et ont contesté les résultats du référendum. Malgré le décret, ce peuple musulman n’est donc pas du tout dans les bons papiers de Vladimir Poutine, et des milliers de Tatars ont fui la péninsule pour s’établir ailleurs en Ukraine. Après quelques tentatives de séduction avortées auprès des chefs tatars, la Russie a choisi d’employer la manière forte: plusieurs leaders et opposants politiques se sont vus interdits d’entrée en Crimée. D’autres auraient été torturés ou assassinés.

Server Abibulaev explique être l’un d’entre eux. Il raconte que sa maison a été détruite, qu’une de ses filles a été “tuée par les fascistes russes”, et qu’il a été expulsé de la péninsule. Arrivé à Kiev, comme des milliers d’autres réfugiés fuyant la Crimée et le Donbass, il a d’abord habité dans un foyer pour sans-abris. Considéré comme invalide suite à des problèmes de santé liés à son travail, il affirme toucher une pension de 1'000 grivnis par mois (environ 40 euros).

Ce que demande le gréviste de la faim, c’est une chambre ou un appartement où loger, et un meilleur statut pour son peuple. Parce qu’il a tout perdu pour avoir affiché ses positions pro-ukrainiennes, Server Abibulaev attend un geste de l’Etat ukrainien, qui ne vient pas. Il ne veut pas “vivre comme un chien” dans un foyer pour SDF, et ici, de nombreuses personnes l’approuvent. Il a du reste toujours quelqu’un près de lui pour s’assurer qu’il ait assez à boire, et qu’on ne l’emmène pas de force pour l’envoyer mourir ailleurs, là où ça ferait moins désordre. Plusieurs personne m’ont dit que la solidarité qui s’est bâtie durant l’Euromaïdan perdure, et cela se voit à travers ce genre de geste.

Je n’ai pas enquêté sur le parcours de ce monsieur, et je ne sais pas exactement quelles sont ses relations avec les autorités. Tout ce dont je suis sûre, c’est qu’il est en train de mourir, et que son peuple traverse des épreuves sans fin. En 2004, pendant les élections, je m’étais rendue à Bakhtchissaraï, sa ville d’origine, ancienne capitale du khanat de Crimée. J’y avais rencontré des Tatars qui venaient de voter pour Viktor Iouchtchenko, et plaçaient en lui tous leurs espoirs de changement. Et voilà où on en est, onze ans après….

Depuis douze ans que je fais ce métier, j’ai rencontré de nombreuses personnes au bord du gouffre. Mais je n’avais jamais vu un désespoir aussi profond que celui de Server Abibulaev, qui s’est effondré en évoquant le retour de son père en Crimée après des décennies de déportation. En revoyant cette terre qui avait été la sienne, il avait dit: “Fais demi-tour, sinon je vais mourir.

En russe, il existe un mot, posmertno, qu’on utilise quand le combat que quelqu’un a mené durant sa vie ne fait effet qu’après sa mort. J’espère que celle de Server Abibulaev, si elle survient, servira à quelque chose. Mais j’ai peur que non.

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