Internet a tout changé. La preuve par mon village

Comment la technologie nous change-t-elle ? Pour le savoir, je suis retourné dans ma petite ville natale reculée, autrefois isolée, aujourd’hui connectée.

Cette histoire se déroule dans un grain de sable sur la carte, une ville jetée n’importe comment au milieu de la campagne, larguée au milieu du continent. À une époque précédant celle des machines qui font vibrer nos viscères, lorsque les voisins s’appelaient sur des téléphones à clavier rotatif, là, dans les grandes plaines du Dakota, j’ai vécu jusqu’à mes 18 ans dans une toute petite ville du nom de Napoleon, un nom si impérial qu’il ne peut être interprété que comme du sarcasme par quiconque a visité ses rues paisibles.

Les descriptions de Napoleon ressemblent à une liste apathique de synonymes du mot reculé, et j’ai donc souvent recours aux chiffres pour illustrer ses propriétés lilliputiennes : aucun feu rouge, deux bars, trois stations service et quatre églises. Le centre-ville de Napoleon s’étend sur un pâté de maisons — une quincaillerie, un restaurant, une épicerie à trois rayons, une pharmacie et une banque. Mis à part le silo à grain et le château d’eau, aucun immeuble de la ville ne dépasse les deux étages.

Downtown Napoleon.

Aucun élément venu de l’extérieur ne perturbe le calme ambiant. 40 kilomètres plus loin, sur l’autoroute aride, on trouve une autre ville comme Napoleon, un peu plus petite. Et 40 kilomètre plus loin, encore une autre.

Il faut rouler tout un après-midi le long de cet étirement de bleds paumés avant de rencontrer enfin une poignée de gens qui s’apparente à la civilisation moderne, avec un cinéma et des restaurants de chaînes.

Dans le Napoleon des années 1980, celui dans lequel j’ai appris l’alphabet et donné mon premier baiser, les distractions étaient rares. Il n’y avait pas de galerie commerciale où traîner. Sans librairie ou kiosque à journaux, les informations étaient rares. La seule source de savoir extérieur dont nous disposions était la bibliothèque de l’école, qui faisait la taille d’un appartement modeste et qui était abonnée à exactement cinq magazines : Sports Illustrated, Time, Newsweek, U.S. News & World Report et People. Adolescent, ces cinq magazines était mon seul lien avec le monde extérieur.

Newspaper archives at The Napoleon Homestead.

Bien sûr, il n’y avait pas d’Internet. La télévision câblée était disponible pour certains chanceux dans des villes éloignées, ou du moins c’est ce que nous avions entendu dire, mais elle n’est pas arrivée à Napoleon avant mon adolescence, et encore, en un bouquet miniature de douze chaînes. (Le câble coaxial transmettait des bizarreries comme WGN et CBN, mais pas les incontournables culturels comme HBO ou Nickelodeon. Je rêvais en vain de MTV.)

Avant ça, nous ne disposions que d’une réception moyenne des trois grandes chaînes, ABC, CBS et NBC. Au moment où la tour de PBS a boosté sa puissance de diffusion et a pu atteindre Napoleon, j’étais déjà trop vieux pour apprécier « Sesame Street ».

Là-bas, dans les plaines, la notion de pop culture n’existait que de façon assez vague. Ce n’est pas seulement que je n’avais jamais entendu les Talking Heads, ou Public Enemy, ou The Cure, c’est que je n’aurais même pas pu en entendre parler. Ma radio ne captait que deux stations FM qui diffusaient du rock classique, d’AC/DC à Aerosmith, et la musique de la contre-culture des années 1980 était tout simplement sur une autre planète que la mienne.

Skyler Stein ice fishing in Napoleon, ND.

Ce portrait est-il suffisamment reculé ? Une statistique de plus peut-être : je n’ai pas vu de personne noire avant l’âge de 16 ans, dans un camp de vacances de basketball. Je n’ai pas rencontré de juif avant mes 18 ans, à l’université.

C’était le Midwest profond des années 1980. J’étais un gosse qui ne savait rien de rien.

Quand mon rédacteur en chef me dit qu’il compte envoyer un photographe pour me retrouver à Napoleon, je lui explique combien c’est inutile. « Je peux prendre de très bonnes photos avec mon iPhone, » lui dis-je. Mon objection est balayée avec un léger ricanement.

Quand il me donne le contact de sa recrue, j’entame l’écriture d’un e-mail à Photog. (J’aime bien dire Photog, donc c’est comme ça que je le surnomme.)

« Tu dois prendre un vol pour Minneapolis. Ensuite il faut prendre une correspondance pour Bismarck, qui est un petit aéroport. Il n’y a que quatre portes d’embarquement, mais le magasin de souvenirs a des centaines d’attrapes-rêves. Enfin il te faudra conduire une heure et demie dans la neige pour parvenir à Napoleon. Conseil de pro : prends des moonboots. Il fait moins de zéro degrés en ce moment. »

Le lendemain, Photog m’envoie un texto depuis l’aéroport de Toronto, où il s’est fait arrêter par les douanes. Je lui réponds « Ah, le Canada ! », en espérant que mon ton farceur ne nécessite pas l’emploi d’un smiley. « Ah, les douanes américaines ! » me répond-il, également sans smiley.

Le rédacteur en chef m’appelle immédiatement pour m’assurer qu’il va trouver un photographe de remplacement. Je n’étais pas inquiet. Pour la seconde fois, je propose de prendre des photos avec mon iPhone. Silence dans l’écouteur.

Quelques heures plus tard, Photog2 me contacte. Je m’apprête à lui envoyer les mêmes conseils de voyage mais avant que je ne dise quoi que ce soit, Photog2 dit qu’il est de « la snowbelt, » (la ceinture de neige) et qu’il ne faut donc pas que je m’inquiète, qu’il a tout compris.

Je prends note mentalement du fait qu’il me faudra taper « snowbelt » dans Google plus tard.

La plupart des villes changent. Parfois, un grand groupe ouvre une usine aux abords de la ville, ou en ferme une. Une ville peut faire face à un sursaut de gentrification, ou combattre une épidémie de crystal meth. Avec les années, une civilisation peut s’épanouir, comme à Austin, ou s’effondrer, comme à Atlantic City, ou les deux, comme à Détroit.

Les villes se transforment : un pont relie un quartier à un autre, une vague de crimes déferle et se retire, une chaîne de banques ouvre un établissement, un supermarché affecte les prix de l’immobilier, ou un magasin de disques disparaît. (Le magasin de disques disparaît toujours.)

Inéluctablement, les endroits deviennent différents. Mais pas Napoleon.

The storefronts of downtown Napoleon.

Recroquevillée dans les plaines gelées du Dakota du Nord, Napoleon est restée la même qu’il y a 25 ans. Et d’après ce qu’on dit, la même qu’il y a 50 et 75 ans. La démographie et l’économie stagnent.

La plupart de mes copains de collège ont repris la ferme familiale, labourant et plantant le terrain des parents des parents de leurs parents. Les mêmes personnes conduisent en passant dans la même rue principale pour se rendre dans la même épicerie à trois rayons tenue par la même famille. Les mêmes maisons ont reçu une nouvelle couche de peinture, mais le silo à grain reste le bâtiment le plus haut de tous.

La communauté agricole qui vit autour de Napoleon n’a pas connu de boom économique, contrairement à la région éloignée du nord-ouest de l’Etat, où la fracturation hydraulique a changé la vie de tout le monde. Et Napoleon n’a pas non plus connu de faillite, comme les régions fermières du sud du pays victimes de la sècheresse.

En fonction des années, les récoltes sont plus ou moins bonnes, mais ça a toujours été vrai depuis que les hommes ont commencé à cultiver le sol ici, il y a plus de 100 ans, lorsque des Allemands de la Volga se sont installés dans la région. À chaque printemps, environ 20 nouveaux enfants revêtent leur tenue de remise de diplôme et célèbrent le début de leur vie d’adulte dans un champ de seigle, avant de retourner à la ferme le lendemain pour planter du mais ou traire des vaches. C’est comme ça que ça se passe.

Napoleon serait restée figée dans l’ambre du temps, dans une grande boîte en verre, si il n’y avait pas eu une chose : l’accès à l’information.

Spectators watch a high school basketball game in Napoleon.

« Si quelqu’un en ville me demande de quoi parle l’article, qu’est-ce que je réponds ? » demande Photog2, un confrère passionné qui me rejoint à Napoleon deux jours après mon arrivée. (Il a pris l’effroyable vol Denver-Dickinson, qui se solde par trois heures de voiture à travers le tapis neigeux qui mène à Napoleon. Il arrive indemne et de bonne humeur. Il vient bien de la snowbelt en fin de compte.)

Sa question me rend tout de suite nerveux. Pense-t-il aller explorer la ville tout seul ? J’envisage de lui dire que cette toute petite communauté risque de ne pas apprécier d’être photographiée par un étranger. Les étrangers sont rares et les gens sont suspicieux, ai-je envie de lui dire, en pensant aux hommes de ces tribus aborigènes sortis de livres d’anthropologie qui détruisent les appareils photo voleurs d’âme des rustres occidentaux. Je décide plutôt de répondre à sa question.

« J’écris sur comment la technologie a changé l’humanité. »

Maintenant c’est lui qui a l’air nerveux. Je lui dis :

« En fait, cet article est un genre d’expérience. Napoleon est un lieu qui n’a pas changé pendant des décennies. L’économie, la démographie, la politique et la géographie sont les mêmes que lorsque je vivais ici. Ces derniers 25 ans, une seule chose a changé : la technologie. »

Photog2 commence à tripoter une Camel light, qu’il veut clairement aller fumer bien qu’il fasse — 8 degrés dehors. Mais je suis bien parti dans mon exposé.

« Toute expérience scientifique demande deux conditions préalables : un environnement statique, et une norme — une variable mesurable qui change. Napoleon est l’environnement statique et la technologie est la variable. Comme rien d’autre n’a été modifié, cet endroit est absolument parfait pour explorer des questions sociétales comme “Quel est l’effet de la communication de masse ? Comment la technologie a-t-elle transformé la façon dont nous concevons nos idées ? L’accès à l’information à lui seul nous rend-il plus intelligents ?” »

« Comment je suis censé photographier ça ? », demande Photog2.

Dawson, ND, a town twenty-five miles away from Napoleon, with a population of 61.

J’adore rencontrer des gens à New York qui disent qu’ils ont grandi dans des petites villes. « Ah oui ? », je leur demande. « Où ? » Inévitablement, ils répondent quelque chose comme Syracuse ou Fresno, ou une banlieue de Miami. Quand je leur dis que j’ai grandi dans une région rurale du Dakota, leur yeux s’allument. Presque au mot près, ce qui sort ensuite de leur bouche varie entre ces trois options :

  • A) « Je n’ai jamais rencontré qui que ce soit venant du Dakota du Nord. »
  • B) « Le Dakota du Nord est le seul Etat que je n’ai jamais visité. »
  • C) « Mes parents m’ont traîné dans le Dakota pour voir le Mont Rushmore. »

Lorsqu’ils me font la réponse C, ce qui arrive souvent, je les corrige. « En fait ça c’est dans le Dakota du Sud. » Parfois, ils contestent mes connaissances géographiques, ce qui me fait rire. « Je suis vraiment sûr, » dis-je.

Je leur dis que le Dakota du Nord a le taux de touristes le plus bas du pays. Il n’y a pas beaucoup de raisons d’aller le visiter. En fonction du nom qu’ils semblent reconnaître, je mentionne soit le musée Roger Maris, qui se trouve dans la galerie commerciale de Fargo, soit le lieu de naissance de Lawrence Welk, une ferme à environ une heure de route de Napoleon. (En général ils ne connaissent aucun des deux.)

Si j’ai vraiment de la chance, mon interlocuteur oriente la discussion vers le romantisme de Teddy Roosevelt chassant le bison. Ou la fracturation hydraulique.

Mais en général, la conversation prend vite fin. « Bon et bien maintenant je connais quelqu’un du Dakota du Nord. » Oui, maintenant tu connais quelqu’un.

The Logan County Museum’s Wall of Fame.

La plupart des adolescents américains se voient offrir un petit éventail de centres d’intérêt pour lesquels opter pendant leurs études. Si l’algèbre ne leur réussit pas, ils peuvent toujours essayer le français. Quand le prof d’histoire les dégoûte, ils échangent avec des heures de géographie. Si les applis mobile les intriguent, l’idée du conseiller d’orientation de leur parler du nouveau cours de codage devient soudain très bonne.

Dans le Napoleon des années 1980, ça m’aurait fait exploser le cerveau.
Lorsque les classes sont si petites, la diversité d’enseignement est impossible. Quand je suis entré à la maternelle, 28 enfants se sont présentés pour le premier jour de classe, et une douzaine d’année plus tard, 27 d’entre-nous ont eu leur bac en même temps. (Au cours de ces douze années, un enfant a emménagé à Napoleon depuis une ville alentour et deux autres sont partis. Un a redoublé et un autre l’a remplacé.)

Sauf pendant une poignée de cours spécifiques, nous tous, les 27, se sont assis dans les mêmes salles de classe tous les ans. Il n’y avait pas de conseiller d’orientation, et même les spécialisations les plus basiques n’existaient pas : pas de club de maths, pas d’espagnol, pas d’informatique. Nos options étaient limitées : agriculture (« atelier »), économie du foyer (« atelier fille »), géométrie et cours pour taper sur un clavier.

Ma mère, qui a travaillé comme administratrice financière de l’école pendant 35 ans, est la première personne à expliquer ce qui a changé. « Les classes sont toujours petites, » dit-elle assise dans son bureau douillet, recouvert d’horaires de bus scolaires et décoré d’un immense ours en peluche qui ne semble pas à sa place. « Il n’y a que 18 élèves en terminale cette année. »

Mais elle commence ensuite à énumérer la longue liste de cours que les élèves peuvent maintenant faire le choix de suivre, en ligne ou à travers un réseau vidéo de fibre optique, qui m’aurait totalement fait fantasmer à 16 ans : codage, anatomie, ingénierie, graphisme, droit des affaires, art.

Alors que j’examine les cours proposés, le premier sentiment qui m’envahit est l’envie. J’aurais adoré suivre un cours d’introduction à l’image quand j’étais au collège ! Ensuite viennent les regrets. J’aurais été trop turbulent au collège pour suivre un cours d’introduction à l’image. En fin de compte, je suis intrigué. J’ai une idée…

Je lui demande :

« Pourrait-on interviewer quelques étudiants ? Trouve-t-on des gamins à Napoleon aujourd’hui qui ressemblent un peu à celui que j’étais au collège ? Je veux comparer leur adolescence à la mienne. »

C’est une façon amusante de passer le temps : demander à sa mère de trouver des ados d’aujourd’hui qui vous ressemblent lorsque vous en étiez un. Le résultat est étonnant pour tout le monde.

Quand je rencontre Jaden, il arrive presque en courant dans le bureau du surveillant général, une véritable tempête d’enthousiasme. Il porte une cravate (« pour la journée jeux »), il est grand et agile avec une frange qui lui arrive aux sourcils et qui s’arrête juste au-dessus de ses yeux de cocker. Je cherche dans ses traits l’angoisse de l’adolescence, mais il ne semble pas atteint pas ce type d’anxiété. Il a un ami avec lui, Tyler. Nous nous asseyons.

« J’ai vécu ici il y a 25 ans… » Je m’entends répéter les mots que j’ai déjà dits à tout le monde en ville ces derniers jours. J’explique mon intérêt pour la technologie et que Napoleon est l’endroit parfait pour enquêter sur le changement et le progrès. Je conclus « En gros je veux comparer votre vie et la mienne à l’adolescence ». Il semble étonnamment emballé à l’idée de participer à mon expérience débile.

Nous commençons avec son téléphone. « C’est un iPhone 6S, » dit-il triomphalement en sortant l’engin de sa poche et en le posant sur la table. On l’examine. « Quelles sont tes applis préférées ? » Je lui pose la question et le regrette instantanément car j’en pressens le côté insipide et routinier. J’essaye de ne pas tomber dans le rôle de l’avide modérateur de groupe de réflexion sur « les habitudes tech des ados », bien que ce soit exactement la raison pour laquelle je suis là.

« La meilleure c’est Snapchat », dit-il, sans s’apercevoir de mon inquiétude. Je lui demande comment il utilise Snapchat, et il me répond ce que n’importe quel jeune de 18 ans me dirait : il partage des photos, du texte et des vidéos avec ses amis. Il a 50 followers, « ce qui est normal ».

Alors que nous discutons des autres applis sur son écran de téléphone — YouTube, eBay, Facebook, Twitter, Yahoo — je réalise que mes questions ne sont que des tentatives de prouver ou de réfuter une phrase que j’ai lue dans l’avion qui m’amenait dans le Dakota. La phrase apparaît à la page 20 du livre de Danah Boyd, « It’s complicated », une étude sur la vie sociale des adolescents connectés :

« Ce que le drive-in était aux ados des années 1950 et le mall à ceux des années 1980, Facebook, les textos, Twitter, les messageries instantanées et les autres media sociaux le sont aux ados d’aujourd’hui. »

Cette phrase semble détenir au sein de ses mots simples une clé secrète, un message codé qui dévoilerait les réponses à toutes mes questions sur la technologie et le changement.

Napoleon n’avait pas de drive-in dans les années 1950, ni de mall dans les années 1980, mais aujourd’hui, les ados de la ville disposent assurément des mêmes outils de communication sociaux que tous les jeunes du pays.

Ce simple fait implique qu’aujourd’hui, la vie des adolescents de Napoleon doit être radicalement différente de ce qu’elle était il y a 20 ans. Mais dans mes recherches je n’ai pas la finesse de Boyd, qui pourrait sûrement pousser ma thèse sur la technologie au-delà de l’anecdote. Je change donc de sujet pour passer à quelque chose que je connais bien mieux : la télévision. « Je regarde Netflix tous les soirs sur ma PS4 à la maison », dit Jaden immédiatement. Quels programmes ? « “House of Cards”, “Breaking Bad”, “Esprits criminels”. »

Il a l’air d’avoir bon goût mais je ne sais pas comment comparer sa perspicacité culturelle à la mienne au même âge. Quel était le « Breaking Bad » de 1989 ? Je me souviens avoir regardé « Miami Vice » en 1989, ce qui semblait osé à l’époque, mais rien à voir avec « House of Cards ». Un point pour Jaden.

Je lui demande comment il s’informe. « Twitter et Facebook sont ex aequo, » dit-il. « Twitter ressemble plus à un fil d’information et Facebook est plus social. » Il commence à s’étendre sur les nuances entre les différentes plateformes de réseaux sociaux, utilisant sans peur des termes comme « timeline » et « fil d’actualité ».

En l’écoutant parler, je me demande pourquoi ma mère a choisi ce garçon, si candide et lucide. Je jouais au basket aussi, mais alors que Jaden peut marquer, je touchais à peine le panier. Comme lui, j’étais bon élève, mais infiniment plus méfiant et renfrogné — une personne assez misérable à fréquenter. Je détestais le monde, sans pour autant en avoir une quelconque conception.

Jaden semble avoir une perception aiguisée du monde, y compris de la place qu’il y tient. Il fait sportif sympa, gamin populaire. J’aurais été un gothique, si j’avais su ce que c’était. Je me demande soudain : est-ce qu’ils ont encore des gothiques ?

« Sur ma PS4, je parlais à un copain qui habite à Portland, dans l’Oregon », dit-il, me tirant de ma rêverie.

Il connaît des gens à Portland ! Je ne connaissais même pas de gens à Fargo.

« Il dit que dans son collège il y a 600 élèves dans la même année que lui, 500 dans celle d’en dessous. C’est plus que cette ville toute entière. »

Son sens de sa place dans le monde m’intrigue. En essayant de sympathiser, je leur dis que mon immeuble, à New York, contient lui aussi plus de gens que la ville de Napoleon. Je leur demande finalement « Vous sentez-vous désavantagés par le fait de vivre dans une petite ville ? »

« Non, c’est plus facile pour nous », répond Jaden sans hésitation. « En tant que communauté, nous nous connaissons tous et sommes là les uns pour les autres. » Il utilise le mot communauté plusieurs fois au cours de notre conversation.

« Ici, on connaît tout le monde », répète son ami, Tyler. « Dans une grande ville, il y a 300 élèves par niveau, et tu n’en connais pas la moitié. Ici on sait tout et on connaît tout le monde. Ça peut être une bonne et une mauvaise chose, mais en général c’est bien. Personne n’est perdu en chemin. »

Mais il n’y a pas des opportunités que vous avez l’impression de rater ?

« Les divertissements des villes plus grandes. Les restaurants, les cinémas et les galeries commerciales, ce serait cool si on avait ça », dit Jaden. « Mais ça nous priverait de l’atmosphère petite ville. »

Cela fait une heure qu’on discute, et la cloche sonne le prochain cours. Je change de sujet pour aborder la musique.

« Vous écoutez quoi ?
– Rock, rap, pop, les trucs normaux. »

Malheureusement, toute la thèse de mon article repose sur le fait qu’en ayant à disposition dans la poche toute l’histoire de la musique, on développe forcément un goût qui sort de « trucs normaux ».

J’envisage de demander aux garçons s’ils aiment la musique hors norme, le be-bop ou le grime, ou encore le chiptune, mais dieu merci je réalise assez vite le ridicule de ce type d’interrogation. Donc je leur demande plutôt qui sont leurs rappeurs préférés. Ils font une liste respectable : Kendrick, Wiz, Jeezy, Kanye, Juicy J.

Mais quelle est votre musique préférée ? « AC/DC, » dit Jaden sans hésitation. « Mes parents vont au concert d’AC/DC à Fargo ce soir », ajoute Tyler. « Toute la ville y va. » Bien sûr qu’ils y vont.

Photog2 est inépuisable. Après trois jours de crapahutage dans la neige épaisse avec lui, montrant du doigt des paysages à photographier, mon corps est douloureux, plein de bleus après des chutes sur la glace. Le vent sec me fait tousser ; mes pieds sont crevassés par le froid. Photog2 veut tout photographier, mais je lui dis qu’il n’y a rien à voir.

Défiant mon nihilisme, il semble toujours réussir à trouver un autre tas de neige photogénique, un autre visage ridé, une autre piste pas encore photographiée. Il est énervant tellement il est bon dans son travail.

« Est-ce qu’on peut monter sur le silo à grain pour avoir une vue aérienne ? »
« On peut aller près du lac pour voir si il y a des pêcheurs sur la glace ? »
« Peut-on photographier la rue principale de nuit ? »
« Peut-on aller au marché aux bestiaux ? »
« Peut-on visiter le musée local ? »
A diorama of Burnstad, ND, in the Logan County Museum.

Je lui dis que le musée est fermé pendant l’hiver, mais après un appel de ma mère, une visite privée est arrangée pour nous. En 18 ans de vie à Napoleon, je n’ai jamais visité le musée du comté de Logan, situé aux abords de la ville, et me voilà, agitant mes doigts congelés dans la salle sans chauffage, tel un colon de 1890.

Photog2 prend des photos d’une maquette. Je passe devant une ancienne batteuse et je déambule dans un atelier de maréchal ferrant, hors d’usage mais fidèlement reproduit, jusqu’à l’enclume et la forge. Je m’imagine plongeant ma tête gelée dans son chaudron.

S’il y a un enseignement à tirer du musée, tissé secrètement dans ses collections aléatoires d’engins préhistoriques, ce pourrait être que la technologie agraire a créé la plaine moderne. Il y a 100 ans, quand Napoleon était une ville frontière, l’innovation technique y était en avance. Le chambardement s’est manifesté à travers des trucs d’optimisation de culture et des gadgets de communication transcontinentale.

Mais à l’extérieur du musée, sur la plateforme du wagon pour voyageurs du XIXe siècle, un objet a l’air en décalage total : une cabine téléphonique, datant à peu près de 1982. Photog2 et moi débattons de son utilité : est-ce qu’elle fonctionne ? Est-elle exposée ? Les deux peut-être ? J’argumente dans le sens de l’utilitaire, je fouille mes poches à la recherche d’une pièce et je saute sur la plateforme pour passer un appel du passé.

Mais le combiné est fixé sur son socle, il semble que ce soit une pièce de musée. Soudainement je reconnais la machine archaïque, c’était la cabine téléphonique qui se trouvait dans la rue principale quand j’étais enfant. À l’époque c’était le seul téléphone payant en ville et c’est aujourd’hui devenu un fossile historique, abandonné aux côtés de linotypes et de générateurs activés par des chevaux. L’anachronisme est en fait un outil de télécoms. La cabine téléphonique a sa place ici au même titre que le vieux télégraphe et le tableau de l’opérateur téléphonique.

J’imagine Jaden revenant ici dans 25 ans, en visite dans cette ville du froid, s’amusant de trouver son iPhone exposé dans une grande boîte en verre.
Est-ce qu’il fonctionne ? Est-ce une pièce d’exposition ? Les deux ?

Lorsque nous retournons enfin à notre chère voiture de location chauffée, que nous avions laissé tourner, je commence à parler des églises. « Je pense qu’il y en a quatre à présent », dis-je, comptant les points sur ma carte mentale de Napoleon. « Une catholique, une méthodiste et deux luthériennes. » En dix minutes de voiture à travers la ville, il voit les quatre.

« Je crois qu’avant il y en avait six », dis-je. En cinq minutes, les deux églises baptiste et pentecôtiste fermées sont rayées de notre liste et immortalisées par son coûteux appareil photo numérique. La ville de Napoleon ne fait que 1,5 km2. À ce stade on est donc déjà passé dans toutes les rues.

« Il y a d’autres églises plus loin… » Je regrette immédiatement mes mots, mais je suis piégé. « …Plus loin dans la campagne. » Je sais que Photog2 va vouloir conduire dans cette campagne arctique, à la recherche de chapelles blanches pittoresques sur fond de paysage blanc pittoresque. J’aime bien ce type, son rire et son courage. Mais nous n’avons pas le même programme. Il veut des images et je veux des mots. C’est l’œil contre l’oreille. En plus ma toux empire.

Glueckstal Church outside Tappen, ND.

Nous conduisons loin dans la campagne, scannant l’horizon dans l’espoir d’apercevoir des clochers, qu’on confond facilement avec des silos dans la lumière blanche scintillante. Ma carte mentale des villes de l’arrière pays est floue et Google Maps n’est d’aucune aide, donc je finis par appeler ma mère pour qu’elle m’aide à trouver ces églises perdues. Je lui demande « C’est par où Dieu ? »

Chose inédite : mon appartement grand comme une boîte à chaussures dans la ville sans dieu qu’est New York commence à me manquer.

Que ce soit avec une joie émue ou des regrets amers, tous les auteurs se souviennent de leur première expérience de publication, ce moment où un public inconnu, d’une proportion inconnue, absorbe leurs mots dans des villes inconnues. Je me souviens de mes trois premières. […]

Ma première composition (11 ans, 5 dollars) était une blague publiée dans Boys Life, le mensuel des scouts. Le magazine a publié ma boutade — une sombre parabole de chien qui parlait entre autre d’un serpent vivant au pôle Nord — dans sa page consacrée aux blagues des lecteurs. (Des années plus tard, j’ai noté que Playboy payait 20 $ les farces publiées dans sa page blagues. Des tentatives d’humour coquin se sont soldées par un gain de 0 $.)

Ma seconde composition (14 ans, 0 $) était un courrier des lecteurs publié dans Hit Parader, un magazine de hair metal que j’avais découvert pour la première fois dans la librairie Waldenbooks lors d’un voyage à Bismarck. Ma missive incisive, soumise pour publication à une boîte postale dans le Connecticut, épousait deux thèses :

  • AC/DC est le meilleur groupe dans l’histoire du rock,
  • et aucune ville ne bat plus pour AC/DC que Napoleon.

La raison pour laquelle ils ont publié mon ode obséquieuse aux maestros australiens derrière « Sink the Pink » demeure l’un des plus grands secrets de l’histoire de la publication.

La troisième composition (15 ans, 0 $), était une lettre anonyme au courrier des lecteurs publiée dans le Napoleon Homestead, le journal hebdomadaire de douze pages de ma ville natale. C’est le texte qui porte le plus à controverse que je n’ai jamais écrit. Il n’est pas accessible sur Internet. Mais il y a un moyen, et un seul, de le voir.

Type and photo blocks gather dust in the backroom of the Napoleon Homestead.
Jerome Schwarzenberger, former publisher and editor of 60+ years, in the backroom of the Napoleon Homestead.

Presque trois décennies plus tard, j’éprouve encore quelques frissons de peur à l’idée de faire irruption dans les bureaux du Napoleon Homestead et d’avouer être l’auteur d’une lettre anonyme. Est-ce qu’ils se souviendront seulement de l’incident ?

« Salut, je suis le fils de Dave Sorgatz… » Je commence à me présenter mais ils me connaissent déjà, parce que tout le monde connaît tout le monde ici. En enlevant la neige de mes chaussures, je jette un coup d’œil à la pièce, remettant des noms sur les visages des membres de la famille qui publie ce journal depuis plus de quatre décennies : le grand-père avisé (Jerome), sa femme corpulente (Christine) et leur fils multi-casquettes (Terry), qui a repris les rôles de rédacteur en chef et d’éditeur. Mis à part les deux ordinateurs équipés d’InDesign, le bureau n’a pas changé et est resté le même que dans mon souvenir.

« Serait-il possible de consulter vos archives ? » Je pose la question à Christine qui est la première à m’accueillir avec la chaleur humaine qui rend les personnages de Garrison Keillor possibles.

Rex Sorgatz on West Lake outside Napoleon.

« Nous avons tous les anciens numéros dans le coffre », dit Terry en se levant de sa chaise. « Quelle année cherchez vous ? »

« Oh, automne 87, je crois me rappeler. » Alors que le mot rappeler sort de ma bouche, probablement pour la première fois depuis des décennies, je redoute soudainement un début de folklorisation, phénomène connu pour arriver à tous les étrangers. « Je cherche une lettre anonyme du courrier des lecteurs que vous avez publiée et qui parle de la censure de “L’Attrape-cœurs”. » « Oooooooooh », soupire la salle à l’unisson. Bien sûr que tout le monde se souvient de l’incident de « L’Attrape-cœurs ». Il avait brièvement rendu Napoleon tristement célèbre.

Pendant mon année de seconde au lycée, notre professeur d’anglais nous a donné à lire le roman de Salinger. Une de mes camarades de classe a emporté le livre chez elle et en le lisant, sa mère a été scandalisée par les vulgarités d’Holden Caulfield. Après avoir surligné furieusement les passages qu’elle trouvait contestables, la mère en colère a appelé ses pieux amis de la section locale des Chevaliers de Colomb, qui ont organisé une manifestation contre le roman sacrilège.

Elle a renvoyé sa fille à l’école avec l’exemplaire surligné en jaune fluo à de multiples reprises, mettant en avant des passages blasphématoires écrits par Salinger, comme par exemple :

« Je crois même que si je meurs un jour et qu’ils me collent dans un cimetière, que j’ai une tombe et tout, il y aura écrit dessus “ Holden Caulfield ”, puis mon année de naissance et mon année de mort, et juste en dessous ça dira “ Allez vous faire foutre. ” j’en suis sûr en fait. »

Alors âgés de quinze ans, nous étions reconnaissants envers les efforts de cette mère scandalisée : elle avait surligné tous les meilleurs passages ! 
Un million d’années ne suffirait pas à effacer la moitié des panneaux « Allez vous faire foutre » dans le monde. C’est impossible.

Pendant que Terry fouille dans son coffre à journaux, je discute de tout et de rien, de qui a épousé qui et de combien de centimètres de neige vont tomber ce soir. Quand ils me demandent où je vis à présent, je dis New York, ils émettent un grognement. Ça arrive toujours lorsque New York est mentionné à Napoleon.

Terry émerge finalement des archives du Homestead en tenant un large classeur avec écrit au feutre 1987 sur la couverture. « Ça devrait être là », dit-il en le lâchant avec un bruit sourd sur le bureau. Après avoir tourné quelques pages, je trouve l’article en une, imprimé juste en dessous d’un tableau indiquant les prix du blé cette semaine là. Je prends le journal en photo avec mon téléphone :

Napoleon Homestead, Sept. 23, 1987

Je parcours l’article, mais j’ai peur de tourner la page : je sais que les éditoriaux sont de l’autre côté. Je ne me souviens absolument pas de ma lettre, si ce n’est du fait qu’elle défend le roman. La controverse, cependant, je m’en rappelle très bien : les équipes de télévision débarquant au beau milieu d’une réunion de la direction d’une école déconcertée, la confiscation théâtrale des 27 exemplaires du roman, l’inspection de la bibliothèque de l’école à la recherche d’autres matériels « obscènes », ma mère mentionnant au cours du dîner que l’Union américaine pour les liberté civiles (ACLU) a de nouveau appelé le bureau de l’école. Pendant un bref moment, on ne parlait que de Napoleon.

C’est ce dont je me souviens : l’hystérie et mon désir d’y répondre, de participer au fracas médiatique. Mais je n’arrive pas à me souvenir du moindre mot de ma lettre au courrier des lecteurs. Était-ce une prose enhardie ou embarrassante ? Illustrait-elle la précocité d’un jeune Salinger, ou l’irascibilité d’un Caulfield juvénile ? Mes angoisses adolescentes ont-elles éclaté dans une diatribe au sujet de vautours du scandale ? Et sinon, comment ai-je pu passer à côté d’une opportunité littéraire si heureuse et ne pas traiter tout le monde d’hypocrite ?

Je tourne la page. Voilà ma missive anonyme, imprimée à côté de la lettre d’un pasteur local.

Je vais vous épargner mon éditorial prolixe, je dirai seulement qu’il est très ennuyeux. Ni particulièrement passionné ni bien pensé, ma jérémiade défend vaguement le roman tout en fustigeant la théocratie de la ville avec un langage visiblement inspiré de « Footloose ». Insipide et froid, le laïus prouve une chose : j’aurais fait un piètre avocat du Premier amendement [le Premier amendement de la Constitution américaine est relatif à la liberté d’expression, ndlr].

Cependant, avec le recul, un paragraphe m’intrigue. Je demande inélégamment « C’est quoi le problème de cette école ? », tel un Holden Caufield décousu, ou peut-être même comme un Mark David Chapman interloqué. « Les gens du dehors descendent Napoleon depuis l’interdiction du livre. » Apparemment je me souciais plus de la perception qu’avaient les étrangers de notre ville que de sa liberté.

Est-ce que Holden m’aurait traité de mec bidon en me voyant faire preuve d’un esprit de clan si flagrant ? Ou bien m’aurait-il félicité d’être monté aux remparts pour nous défendre contre le monde extérieur ? C’est ce qui est dangereux lorsqu’on place sa communauté dans une boîte en verre : vous pouvez voir l’extérieur et l’extérieur peut voir dedans. Un musée est plus un zoo qu’un abri anti-bombardements.

« Quelles sont tes applis préférées ? »

Cette fois ma question ringarde s’adresse à Katelyn, une autre étudiante que ma mère a suggéré de rencontrer en pensant qu’elle ferait un bon sujet pour mon expérience loufoque. Pendant sa pause entre deux cours, nous discutons de la vie trépidante d’une adolescente du XXIe siècle dans ces vastes plaines.

Elle prend déjà des cours de niveau université, a été récompensée dans trois sports d’équipe différents, et est présidente de la section locale de la FFA. (Future Farmers of America, une organisation de jeunesse autour de l« agricuture avec des compétitions de bétail de haut niveau et des concours de qualité de grain. C’est très prestigieux dans le sud des Etats-Unis, plus connu que les scouts. Katelyn a gagné la compétition d’état dans la catégorie Management Commercial Fermier.)

À la question sur les applications, elle récite le credo universel des jeunes femmes actuelles : Snapchat, Instagram, Pinterest. Elle mentionne The Skimm comme source d’informations quotidienne, ce qui est étrange, mais pas aussi déroutant que sa phrase suivante : “ Je n’ai pas de Facebook. ”

Wow. Pourquoi ?

“ Mes parents sont contre les réseaux sociaux ”, dit la jeune fille de 18 ans. “ Ils ne voulaient pas que j’aie Facebook lorsque j’étais plus jeune donc je ne me suis jamais inscrite. ” On se rapproche du Napoleon isolationniste que j’ai connu. Ils n’interdisent peut-être plus les livres, mais les parents peuvent encore être très protecteurs.

“ Comment fais-tu pour survivre sans Facebook ? Aurais-tu envie de l’avoir ?
– Ça dépend des jours. Ce serait plus simple pour communiquer avec les gens que je rencontre à travers la FFA et le sport. Mais je suis aussi contente de ne pas l’avoir parce que c’est chronophage et que ça génère beaucoup de foin. ”

Elle parle comme une femme de 35 ans. Je lui demande donc pour qui elle va voter.

“ Je ne suis pas sûre. J’aime bien Bernie Sanders. ”

Je lui raconte le jour où mon professeur, pendant un cours d’éducation civique, a demandé aux enfants de la classe qui étaient républicains de lever la main. 25 enfants ont levé la main. Les deux restants se sont qualifiés d’indépendants. Je conclus : “ Il y avait zéro démocrate dans mon école, ou alors ils ne s’affichaient pas. ”

Elle reste indifférente à mon anecdote, donc je change de sujet pour aborder la musique.

“ J’écoute de la musique plus ancienne ”, dit-elle. “ Garth Brooks, George Strait. ” Le terme “ musique plus ancienne ” me fait rire, mais je résiste à la tentation de lui demander son avis sur Jimmie Rodgers. “ Je ne suis pas fan du rap hardcore et du heavy metal ”, ajoute-t-elle. “ Je ne comprends pas le heavy metal. Je ne sais pas pourquoi on peut avoir envie d’écouter ça. ”

Donc rouler trois heures dans la neige pour aller voir AC/DC au Fargodome hier soir ne l’intéressait pas ? “Non, j’ai juste regardé deux ou trois stories Snapchat du concert.”

Evidemment.

Alors que nous parlons, une annonce au son grésillant est diffusée dans l’école. Un tirage au sort a eu lieu. J’entends le nom de Jaden annoncé comme le gagnant de l’ours en peluche géant dans le bureau de ma mère. Je demande à Katelyn quel roman elle a lu en seconde, la classe au cours de laquelle ma génération s’est vu interdire “L’Attrape-cœurs”. Quand elle dit “Fahrenheit 451”, j’ai le sentiment que l’univers s’est soudainement réaligné pour moi avec une perfection cosmique. Mais le temps file, et je commence à nouveau à me demander si elle prouve ou dément ma théorie sur les médias et la technologie.

Il est difficile de comparer sa vie et la mienne au même âge. Katelyn est indéniablement plus concentrée et mature qu’aucun des adolescents que je connaissais dans les années 1980, mais c’est un stéréotype de cette nouvelle génération. Malgré ses nombreuses réussites, elle ne semble ne pas avoir la marque de fabrique caractéristique de cette génération ambitieuse : l’obsession du regard sur soi. Finalement, je lui demande à quoi elle pense que sa vie ressemblera dans 25 ans.

“ J’espère que je serai mariée. J’aurai probablement des enfants ”, dit-elle avec assurance. “ Je me vois vivre dans une région rurale. Peut-être un peu plus proche de Bismarck ou Fargo. Mais clairement dans le Dakota du Nord. ”

Je lui dis que Jaden m’a fait à peu près la même réponse. Pourquoi d’après elle ? “ Le sens de la petite communauté, ” dit-elle, utilisant ce mot à nouveau. “ Tout le monde se connaît. C’est une grande famille. ”

Dans le couloir, alors que des petits reviennent de la cour de récréation, une poignée de grands, dont Jaden et Katelyn, s’installent dans une salle de classe qui était auparavant ma classe de sixième. Les mêmes tableaux verts sont alignés sur le mur, mais la salle est aujourd’hui équipée d’une série d’écrans plats qui surplombent un poste de contrôle vidéo et qui donnent à la pièce des allures de salle de production télévisée plutôt que de salle de classe.

Les filles se rassemblent autour de l’ordinateur portable de Katelyn et font défiler un nombre infini de pages consacrées aux robes pour le bal de promotion, pendant que les garçons font des quizz sur Freud et les neurones.

Le coordinateur en technologies de l’école passe par là, et explique comment le système vidéo est connecté à un réseau de fibre optique qui diffuse en direct. Mais les élèves peuvent aussi suivre des cours à la demande. C’est un ancien employé des services de renseignement de l’armée et il jubile quand il s’agit de partager son savoir sur le wifi de l’école et ses 90 Chromebooks.

L’écran plat me rappelle un souvenir d’enfance : la première télévision de ma famille, une machine en forme d’énorme boîte, une Zenith, stockée dans le froid du sous-sol, à côté de la cave, tel un superordinateur congelé.

Jaden, a senior at Napoleon High School.

Les matins de week-end, tout en dévorant nos bols de Cheerios en pyjama, ma sœur et moi nous disputions pour savoir qui de nous deux allait s’aventurer dans le froid et descendre l’escalier pour aller allumer l’énorme dynamo. Ces vieux tubes cathodiques avaient besoin de 10 minutes de préchauffage, et aucun de nous ne voulait patienter dans le sous-sol gelé pour voir apparaître les premières images des dessins animés du samedi matin.

Une fois que les tubes étaient assez chauds, elle hurlait vers le haut “ Les Schtroumpfs passent ! ” et je descendais pour commencer à zapper entre les trois chaînes disponibles (5, 6, 12 ; NBC, ABC, CBS) tout en tripotant le bouton de commande le plus utilisé de la télévision, situé au dessus de l’inscription TENIR VERTICALEMENT, qui calibrait l’écran en l’empêchant de se retourner.

Chaque chaîne avait sa propre position de modulation verticale, et changer de chaîne relevait d’une dextérité accordée de l’œil et de la main, changeant de numéro tout en tournant le bouton. C’est en fait le premier jeu vidéo auquel j’ai joué.

“ As-tu déjà eu envie d’être correspondant de guerre ? ”, demande Photog2. Notre voiture de location accélère le long de l’autoroute glacée qui quitte Napoleon. “ Tu serais capable d’aller travailler dans des zones de guerre, comme la Syrie ? ”

Quiconque me connaît trouverait cette question hilarante. La guerre, pour moi, c’est de sortir de mon appartement pour aller voir “Zero Dark Thirty”. Mais la question m’enchante parce qu’elle me rappelle combien ma semaine avec Photog2 a été le fruit du hasard.

Après plusieurs jours ensemble — à boire des bières à deux dollars tous les soirs, à glisser sur des trottoirs, à se mettre au défi de commander des gésiers frits, à tenir le tabouret de bar pendant qu’il écrit le nom de sa copine au plafond le soir de la Saint-Valentin, à presque escalader un silo à grain — on ne se connait toujours pas vraiment. Ou plutôt on se connaît extrêmement bien dans un certain contexte bien défini. Nous serions un duo parfait dans “Survivor”.

Je réponds “ Non, je serais un reporter de guerre horrible. Je n’ai déjà pas le courage nécessaire pour charmer des sources dans des hôtels étrangers ou abattre des portes dans les consulats. Je finirais sûrement décapité. ”

Katelyn, a senior at Napoleon High School.

Dans le rétroviseur, ma dernière question à Jaden et Katelyn, “À quoi ressemblera votre vie dans 25 ans ?”, me semble être un stratagème attendu, une feinte de la méthode scientifique, conçue pour m’interroger moi-même un quart de siècle plut tôt.

Allez-y, essayez, imaginez que vous êtes un adolescent prédisant votre vie d’aujourd’hui. Seriez-vous proche de la réalité ?

Quand j’essaye d’imaginer la réponse de la version adolescente de moi-même, je ne vois que désarroi et confusion. Avec si peu d’options, une perspective si limitée du monde, ma réponse aurait sûrement été une page d’insurrection inspirée d’Holden. J’aurais cité “ Highway to Hell ” et fait le signe du diable avec les doigts.

Notre voiture de location vrombit le long de l’autoroute. Le givre recule et je passe le mode dégel sur MOYEN. Nous passons devant un panneau qui dit L’AVORTEMENT TUE UN CŒUR QUI BAT. Ce panneau a toujours été là.
Je sors mon téléphone et tape dans Google “ L’Attrape-cœurs ”, à la recherche du passage dans lequel la petite sœur d’Holden, Phoebe, pose sa propre grande question : que veux-tu être quand tu seras grand ? Dans un élan de réalisme magique et naïf, Holden décrit sa vocation idéale, protéger des enfants jouant dans un champ de seigle de tomber de la falaise.

“Et je me tiens au bord de cette falaise folle. Ce que je dois faire, c’est attraper tout le monde s’ils commencent à tomber de la falaise, je veux dire, s’ils courent et qu’ils ne regardent pas où ils vont, je dois surgir et les attraper. C’est ce que je fais toute la journée. Je serai l’Attrape-cœurs et voilà.”

Beau boulot si tu y parviens !

L’occupation idéale d’Holden est un conte de fées. Son fantasme c’est le protectionnisme, empêcher des enfants d’accéder au monde extérieur, les garder inaltérés, dans une boîte en verre, séquestrés dans un musée. Son champ de seigle est la plaine de mon enfance, déconnectée, innocente, pure. (C’est aussi le Napoleon des parents pieux qui ont réussi à faire interdire “L’Attrape-cœurs” dans notre école. Nous serions étonnés de découvrir en elle un Holden.)

Mais ce n’est pas la plaine de Jaden, avec ses groupes de conversation sur PS4, et Katelyn, avec ses centaines de followers sur Instagram. Nous avons beau avoir occupé les mêmes salles de classe, mémorisé les mêmes éléments du même tableau périodique, nos mondes sont des planètes différentes.

Comme la sœur d’Holden, Phoebe, ce sont des libertaires radicaux, déchargés du poids d’avoir à regarder un monde extérieur à la boîte en verre qu’ils ne peuvent pas voir. Quand on leur demande de parler de leur destin, aussi bien Jaden que Katelyn voient le futur comme le passé, bien au chaud dans la plaine, nourrissant des enfants qui cultiveront la terre des parents des parents de leurs parents. Contrairement à moi à cet âge, ils ont vu l’extérieur de la boîte. Ils savent ce qui est quoi. Ils savent qui a fait qui. Ils ont même un terme plus joli pour leur environnement : communauté.

Nous tournons à gauche vers l’aéroport, celui avec des centaines d’attrape-rêves dans le magasin de souvenirs. Nous roulons en silence depuis une éternité.

Je lui retourne finalement la question en rassemblant mes bagages : “ Est-ce que tu as déjà voulu être photographe de guerre ? ”

“ Je ne crois pas que je pourrais faire ça ”, dit-il, en tirant une longue bouffée sur sa cigarette. “ C’est trop dangereux et je suis très proche de ma famille. ”
Sa réponse me fait me sentir hypocrite.

Traduit de l’anglais par Caroline Bourgeret et Arthur Scheuer.

Rex Sorgatz (@fimoculous) is a technologist and writer who lives in lower Manhattan with his fiance and dog, whom he misses very much.

Photography by Andrew Spear for Backchannel.

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