The Walking Web et l’appartement hanté de Nantes


J’ai été invité trois jours à Nantes avec mes copains de The Walking Web (un podcast que j’anime avec quatre confrères designers) par le Web2day, pour présenter une série de conférences sur la création. Dans l’équipe, il y avait Tony, Francis, Geoffrey et moi-même. Nous avons tous été hébergés dans un même appartement de 130 m2, dans un immeuble ancien, classé monument historique, au cœur de la ville, place de la petite Hollande. Cet appartement avait une caractéristique étonnante et drôle au premier abord. Il était penché.

En entrant dans le hall, on aurait pu croire que le sol avait juste un léger dénivelé, comme c’est souvent le cas dans les habitations anciennes, mais c’était bien pire que cela, car nous perdions régulièrement l’équilibre dans les pièces. Je n’exagère pas, chacun d’entre nous, au moins une fois pendant le séjour, nous sommes rattrapés a un meuble pour ne pas tomber. La sensation était très étrange, à certains endroits, nous avions l’impression de faire un effort pour marcher, on se sentait lourd, nous avons tous décrit cette sensation de la même manière. Et nous n’avions jamais ressenti cela auparavant. Ça nous a fait beaucoup rire et régulièrement nous faisions mine de dégringoler jusqu’à la porte d’entrée, car c’est précisément là qu’on était attiré. C’était la blague récurrente du séjour. Pourtant, il y avait quelque chose qui ne mettait pas à l’aise.

Le jour suivant, lorsque nous avons prêté plus d’attention à la façade de la cour intérieure, il était évident que l’immeuble penchait. Les façades n’étaient pas droites. Düne, qui nous a rejoint une partie du séjour m’a raconté que les immeubles de la rue ont été construits sur un sol sableux. J’ai lu, plus tard, qu’ils reposaient sur pilotis et que les techniques d’architecture de l’époque n’ont pas permis une stabilité suffisante. Avec le temps, les fondations ont fini par bouger. Nous en sommes restés à cette explication, tout en nous demandant comment on pouvait vivre au quotidien dans ce lieu.

Pourtant, il y avait quelque chose qui ne mettait pas à l’aise.

Durant le séjour, un premier détail m’a fait tiquer. Je ne saurais pas dire exactement pourquoi. Mais nous avons tous prononcé cette phrase à un moment ou un autre : « Je ne pourrais pas vivre dans cet appartement ». Je trouvais qu’il y avait quelque chose d’étrange dans cette manière systématique et catégorique de dire cela, mais je n’y ai pas prêté attention sur le moment. Cette phrase me reviendra deux jours plus tard.

L’après-midi de notre départ, Loïc, un ami vidéaste est venu à l’appartement, il n’y avait plus que Tony et moi, les autres zombies (c’est comme ça que nous nous appelons dans le podcast) étaient partis la veille. Quand il est entré dans le hall, sa réaction ne s’est pas fait attendre, il a ressenti le même déséquilibre que nous. Mais il l’a exprimé d’une manière différente, plus précise. Il a eu une impression de pesanteur inhabituelle. Le sol semblait nous tirer vers la porte d’entrée. C’était exactement ça. Il a aussi dit qu’il avait une impression de déjà vu dans cet appartement.

Il a eu une impression de pesanteur inhabituelle. Le sol semblait nous tirer vers la porte d’entrée.

L’heure de prendre l’avion approchait, nous avons fait nos valises et nous sommes partis. Je faisais la queue devant la porte d’embarquement lorsque j’ai reçu un appel de Loïc. Je pensais qu’il avait oublié quelque chose dans l’appartement, mais en réalité il voulait savoir si des gens habitaient régulièrement l’appartement ou s’il était exclusivement dédié à la location. Je lui ai répondu que je ne savais pas, mais après coup je ne pense pas que des gens y vivent à plein temps, les objets présents n’étaient pas assez personnels. Néanmoins sa question avait attisé ma curiosité. Il m’a alors raconté qu’il avait eu sa mère au téléphone et qu’il lui avait parlé de la sensation ressentie dans l’appartement. Sa mère lui répondit quasiment instantanément que c’était une maison hantée et que ça avait un rapport avec l’esclavage… J’avais un peu de mal à comprendre ce que j’entendais. Il faut savoir que la mère de Loïc a régulièrement des visions qui s’avèrent justes. C’est quelque chose dont il m’avait déjà parlé et je dois dire que les histoires qu’il m’a racontées ont de quoi faire réfléchir. Je ne crois pas au surnaturel. Je pense juste que la science n’explique pas encore tout (ou c’est ce que je préfère croire). Toujours est-il que pour Loïc, cette révélation lui a fait tilt. Il s’est rappelé d’où il connaissait l’immeuble. Plusieurs mois auparavant, sa petite amie lui avait expliqué que des esclavagistes avaient vécu dans des appartements de la rue. Il y avait donc un passé très lourd associé à l’endroit. Nantes est d’ailleurs une ville qui s’est en partie développée sur ce commerce, du XVIIe au XIXe siècle.

Il y avait donc un passé très lourd associé à l’endroit.

J’ai fait des recherches sur le bâtiment, nous logions dans un appartement de la maison Charron, un immeuble construit en 1740 et il se trouve que dans l’immeuble mitoyen au nôtre, l’hôtel Grou, vivait l’un des plus célèbres armateurs nantais qui avait fait fortune dans la traite des noirs, Guillaume Grou. Je connais mal l’histoire de l’esclavage en France, mais ce que j’ai lu sur ce sujet fait froid dans le dos. Tortures, viols, mutilations, les maîtres avaient droit de vie et de mort sur leurs esclaves. Si vous voulez un exemple des horreurs perpétrées durant l’esclavage, regardez le deuxième objet de cette liste. Des centaines de milliers de noirs sont morts dans les cales de navires, un lourd héritage, qui a permis de faire construire ou aménager des habitations du quartier. Et l’un des responsables de ces atrocités vivait juste à côté de notre appartement. Guillaume Grou est mort dans son appartement en ne laissant aucun descendant direct. À la révolution une partie de son immense fortune a été confisquée par l’état dans des circonstances controversées.

Quelques jours plus tard, Francis, qui avait fait des recherches de son côté m’apprend que la maison charron (le nom de l’immeuble dans lequel nous habitions) avait été acheté en 1785 par Mathurin Trottier, un autre marchant d’esclaves connus pour être le premier propriétaire de la Bonne-Mère un célèbre navire négrier. Le journal de traite de la seconde expédition du navire nantais nous apprend que quinze esclaves décédèrent de fièvre ataxique et de dysenterie.

Voilà. Le reste est soumis à interprétations selon les croyances et l’imagination de chacun.

Dans l’avion qui me ramenait vers Lyon, plusieurs détails me sont revenus en mémoire. En particulier ce moment où j’ai visité seul les pièces de l’appartement. Je ne me sentais pas très bien, c’était une vague impression de nausée que j’ai attribué au sol penché et à cette odeur de pierre humide venue de la cour. Et il y avait aussi cette phrase récurrente, je ne pourrais pas vivre ici. Ça peut paraître normal de ne pas vouloir vivre dans un appartement bancal, mais dans ce cas, était-ce seulement à cause d’un défaut d’architecture ?

Ah, une dernière chose. Assis dans mon siège, juste avant que mon avion décolle, j’ai repensé à un événement marquant du week-end, qui m’a fait légèrement sursauter intérieurement. Quand je me suis réveillé le troisième jour, j’ai regardé ma bibliothèque de photos sur mon mobile, il y avait des photos mystérieuses de l’appartement, que je ne me souvenais pas avoir prises, on voyait des détails d’un tableau accroché dans le salon, des gros plans sur une statuette, la table basse du salon en désordre. Nous avions fait la fête la veille, Je me suis dit que je ne me souvenais pas avoir pris ces clichés, mais ces photos ne pouvaient pas avoir été prise par moi, car l’une d’entre elles me représentait en train de dormir… Sur le coup je me suis dit que quelqu’un s’en était servi pour me faire une blague. Mais je n’avais pas pensé à poser la question. En fait, comme je le pensais, c’était Geoffrey (qui est un lève-tôt) qui avait fait cette série de clichés, une habitude qu’il a avec les smartphones de ses amis, il me l’a confirmé par SMS, mais la coïncidence était trop belle pour ne pas commencer a s’imaginer des histoires de fantômes. Imaginez ma réaction s’il m’avait répondu « je ne sais pas de quoi tu parles ? »