Tout cela est très compliqué

Récit très parcellaire et très subjectif de la nuit du 13 au 14 novembre 2015.

Tout cela est très compliqué. Je ne dirais pas difficile : je ne connais personne parmi les victimes, et bien trop d’individus, et de famille, souffrent d’une peine dont nous n’avons pas idée. Pour l’instant, tout le monde n’est pas identifié, et je me surprend à aller dans la liste des victimes, pour vérifier que je ne connais personne. Mais je crains de découvrir que je connais quelqu’un de blessé, ou quelqu’un parmi les 1 400 personnes qui ont pu échapper à cet enfer.

Je suis journaliste et rédacteur photo. Et ce vendredi 13 novembre fut cauchemardesque, professionnellement, à travailler, depuis chez moi, une grosse partie de la nuit dans une grande tension, et personnellement, sachant les uns et les autres quelque part dans Paris, sans savoir (ou sachant un peu, ce qui était déjà trop) ce qui se passait.

On boit des coups

Tout a commencé vers 22 heures, par un geste machinal, l’ouverture de ma boite mail. Histoire de clore la semaine, avant de finir de me détendre dans les bulles du champagne que j’avais sorti ce soir-là. Parce que j’étais avec mon épouse, et avec mon copain. Paul. Et que quand on se voit, on boit des coups. Et le champagne, c’était l’une des bouteilles de mon mariage. Soirée joyeuse ; il fumait des clopes, il expliquait les lois de l’économie du foncier en région parisienne. On refaisait le monde, comme on l’a refait tant de fois, depuis tant d’années, dans les rues de Paris.

Dix, ou quinze mails, puis un coup de fil, puis deux, puis trois. Le journal, ma confusion. L’adrénaline se mélange à l’alcool, et je redescends. Violemment. Je ne comprend pas ce qui se passe, mais c’est grave. Je suis connecté. Le VPN marche, les échanges avec les collègues, à la rédaction, depuis ailleurs. L’une d’entre elles, plus calme que moi, me rassure. D’autres collègues sont dans un autre journal, près du Bataclan.

On envoie des photographe, en craignant pour eux. J’échange avec O., boulevard Beaumarchais. Il est bientôt papa.

Il parle au téléphone, j’entends des coups de feu, ceux que la police échange avec des gens. Je ne sais pas qui. Je ne sais plus quelle heure il est. Je reçois ses photos par MMS, à l’ancienne. Et j’attends. Le temps d’être sûr que la position des quelques policiers présents sur l’image ait changé. Le site du journal est planté. Il affiche un état du monde d’avant. Il avait été mis à jour vers 21 heures. Les yeux rivés sur le fil, j’envoie des fichiers .jpg dans le live, et sur Instagram. Là où je peux. Et je transmets les infos que je reçois. On improvise.

Le site du journal est planté. Il affiche son état du monde d’avant 21 heures 30, un 13 novembre.

Notre impuissance

Dans mes oreilles, l’électro découverte par Paul quelques jours avant dans une cave de Madrid a laissé la place à France Info. Machinalement, je montre le son, pour couvrir le bruit assourdissant de mon incompréhension. De son côté, mon ami appelle tous ses amis, prend des nouvelles me signale des rumeurs, ou des faits. On ne sait pas.

Paris semble être une zone de guerre, et l’idée même de regarder dans la rue devient dangereuse. Mon épouse, J. est bien plus rationnelle, elle garde son calme, car elle sait notre impuissance, face aux événements qu’une ville entière subit désormais. Elle sait qu’on ne peux rien faire. Elle décide de tenter de dormir.

Facebook me demande de dire que je suis vivant. Je m’étonne, je le fais. Encore des coups de fils. L’assaut est donné, au Bataclan. D’autres images arrivent. Je serais au journal avant 6 heures, je vais essayer de dormir, un peu Trois heures. Mais les épisodes des Simpsons pour me rassurer et mon portable auront eu raison de mon sommeil. Pour la première fois depuis des mois, il reste dans ma chambre, vibrant à chaque notification d’un site d’actualité français. Il n’avait pas autant vibré depuis mon mariage.

Aucun événement n’aurait pu faire en sorte que je sois, ce soir là dans un endroit choisi par ces gens pour semer la tristesse. Mais des amis avaient leur billet. Par chance, ils sont allés à un autre concert. Des collègues avaient des membres de leur famille dans la salle. Et à chaque fois que je demande des nouvelles à quelqu’un, depuis ce vendredi, jours, je doit lui demander si “ça va”. Et comme si c’était devenu une habitude, il ou elle comprend que je demande s’il n’a perdu personne.

Paris nous a, une nouvelle fois, été volée. En janvier, c’était dans un de ces passage secrets et banals derrière Beaumarchais. En ce mois de novembre, c’est au Bataclan, à 300 mètres de Charlie.

Le Bataclan, ce n’était pas une de mes habitudes d’y aller. Mais j’y suis allé. J’y ai écouté des concerts, j’y ai ri, j’y ai sifflé, j’ai parcouru les coulisses, un jour, pour y faire des photos. J’y ai bu des bières, et je suis passé, devant. Tant de fois. En vélo, à pied, en bus. Et tant d’amis vivent à côté.

Je ne connait pas le bobun du “Petit Cambodge” : à Répu, c’est plutôt le Macdo du Faubourg du Temple où je vais, en face de “La Bonne Bière”, au début de la rue de la Folie-Méricourt, où habite R. L’autre Macdo, celui de Saint-Denis, c’est celui J. acceptait d’aller, quand je faisais un caprice, ou avant un examen, à Paris 8. Au “Carillon”, j’ai le souvenir d’une nuit d’ivresse, joyeuse. Cette nuit là, j’ai sans doute dérangé les voisins, en parlant fort et en fumant des cigarettes, avant d’errer dans un autre bar, et de jouer à taper l’incruste dans une soirée où l’on connaît personnes, rue Bichat, ou rue Alibert. Et à “La Belle Equipe”, j’ai souvenir d’y avoir passé une soirée, en rêvant d’amener l’amour de ma vie au restaurant chic d’à côté, celui qui a emprunté son nom à un film de Louis de Funès.

Malgré ma chance — ou le hasard — , depuis vendredi, les même images tournent dans ma tête et dans le monde entier. Celles qui montrent Paris plongée dans une nuit interminable, noir, griffée de lumières bleues, et de hurlements de douleur, de sommations de policiers et de coups de feu.

De ceux qui ont renversé des verres, des cendriers, des tables et des vies.