Un arrêt de bus : pour quel terminus ?

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Un arrêt de bus. La pluie. Le bruit d’une ville. La fatigue. Des projets. Un carton à dessins sous le bras. Des espoirs.

Le crayon rouge. Les griffures sur les rêves. Le jury a tranché : non reçue. La peur. Les pleurs. L’échec.

Un autre porche. Une autre école. Un arrêt de bus. Jour ensoleillé. La joie. Un avenir.

Le carton à dessins avachi, écorné au fond du grenier. Les cours entassés, poussiéreux ; l’encre diluée. Et si vite éparpillées comme de simples manuscrits au fond d’un tiroir… ses vies.

Des courses, des trains ratés, des échecs, des adaptations, des remises à plus tard. Un enfant, une famille, un travail, une vie. Et dans tout cet espace de temps… elle.

Perdue dans ses souvenirs, elle revoit l’arrêt de bus, la pluie, son carton à dessins, le crayon, le grenier, sa famille, son travail, mais elle ne voit pas sa fatigue, sa tristesse, ses peurs… ses essoufflements.

Elle a vu ce que elle a fait en oubliant de ce qu’elle est faite : ses rêves, ses espoirs, son affectif, son élan de vie… ses besoins.

Elle a oublié son propre toit, sa maison, celui qui l’accompagne et qu’elle malmène si souvent, son compagnon le plus intime… son corps.

Elle n’a pas prêté attention à la première migraine, aux suivantes, aux vertiges. La première perte de connaissance ne l’inquiète pas trop : état grippal sans doute. Elle travaille, elle s’occupe des siens, elle rate des trains, elle grippe ses rails. Elle oublie, elle éparpille… elle insomnie.

Elle chute. Elle perd conscience… elle amnésie.

Le docteur et ce mot lâché où elle se sent tâchée : burn-out.

Elle viscère ce mot, le crie silencieusement et dort. Elle dort des jours entiers, des semaines. Son corps hiberne, il récupère… elle récupère.

Sa maison intérieure se met en mode économie d’électricité. Plus de train, plus de bus… l’immobilité.

Elle a passé des années à faire, elle apprend à être et elle recommence non pas une vie, mais l’unique, l’intense… sa vie.

Elle saute sur chaque moment de joie, sur chaque minute de bon. Enfin… elle est.

Elle marche pieds nus dans l’herbe, elle respire une fleur, elle a un an d’âge. Elle redécouvre le monde. Et quand à l’arrêt de bus il pleut, elle respire le parfum de la pluie… elle ressent.

Quand elle va dans son grenier, elle ose enfin ouvrir cette farde et elle regarde ce que l’autre n’avait pas vu : ses rêves qu’elle avait dessinés et qu’elle n’avait pas su partager. Elle voit les ébauches de ce qu’elle est aujourd’hui. Ce n’est pas un plan de maison qu’en architecte elle avait dessiné, mais bien sa maison idéale ; un peu bancale, comme elle finalement. Ce qui la frappe le plus, c’est le peu de détails qu’elle avait apporté au jardin.

Sandra Dulier, par un jour pluvieux d’automne.