Un tournage pour la liberté

Crédit photo : Vincent Chevais

Après avoir sillonné la France, l’Angleterre et le Canada, le réalisateur Francis Bianconi et son équipe sont de retour à Bordeaux. Leur projet ? Un docu-fiction sur le crash d’un bombardier anglais pendant la Seconde Guerre Mondiale, alors qu’il ravitaillait la résistance française dans les montagnes pyrénéennes. Retour sur les premières prises d’un tournage historique à Nistos, entre Saint-Gaudens et Lannemezan.

Francis Bianconi (en jaune) et son équipe passent en revue les dernières prises. Crédit photo : Vincent Chevais

Les six mois de tournage de “Morts pour la Liberté” s’achèvent dans un studio canadien. L’émotion est palapable, les applaudissements fusent, la pression tombe. Direction l’aéroport, puis retour en France, avant de s’atteler à la post-production du docu-fiction. On se remémore le début du tournage, en Juillet 2015, qui paraît déjà loin, puis on repense à ces jeunes aviateurs de la Royal Air Force, morts dans la lutte contre la barbarie nazie…

Sept aviateurs pour la France

13 Juillet 1944. Déchirant la nuit, des flammes s’élèvent du pic de Douly. Un avion de ravitaillement Halifax, perdu dans la brume, vient de s’écraser à flanc de montagne. Le jeune berger Jean-Baptiste Rumeau, âgé de quatorze ans, est le premier à découvrir l’horreur de l’accident. Il dévale les quelques 1500 mètres d’altitude qui le séparent du petit village de Nistos, et la résistance s’organise. Les sept aviateurs sont enterrés le 18, au petit matin, dans la plus grande discrétion.

La scène de l’enterrement est tournée au petit matin. Crédit photo : Vincent Chevais

Partis de Blida, en Algérie libre, Leslie Peers, pilote canadien chargé de mission, et son équipage anglais s’étaient préparés pour une mission à hauts risques : un voyage de nuit et à basse altitude jusqu’aux étroites vallées pyrénéennes…

Albert Baythorp (navigateur), William Wharmby (opérateur), James Goble (bombardier), James Walsh (mécanicien), Jack Brooke et Harry Clarke (mitrailleurs) étaient tous réservistes volontaires dans la Royal Air Force, âgés de moins de vingt-sept ans.

L’opération avait pour but de ravitailler en armes et équipements une résistance active, au col de l’Estivère. Un mois après le débarquement du 6 juin, il était alors primordial pour les maquisards d’empêcher la réorganisation et l’acheminement des troupes allemandes vers la Normandie.

Les maquisards se tiennent prêts : “Moteur… Action”. Crédit photo : Vincent Chevais

Depuis, chaque année, une cérémonie se tient autour du petit cimetière pour célébrer le courage de ces hommes qui ont perdu leurs vies dans l’opération. Réaménagé en 1994 par d’anciens résistants, le cimetière est aujourd’hui l’un des plus petits et des plus inaccessibles de France et du Commonwealth.

Perché à 1500 mètres, le cimetière n’est accessible qu’après plusieurs minutes de marche. Crédit photo : Vincent Chevais

Un devoir de mémoire

Francis Bianconi, réalisateur bordelais à la tête de Kdrill Prod s’est fait un devoir de porter à l’écran cette tragédie méconnue. Ancien casque bleu de l’ONU, le réalisateur a été particulièrement touché par le sacrifice de ces sept aviateurs, « morts pour un pays qui n’était pas le leur ».

Il s’est entouré d’une entreprise parisienne d’audiovisuel, Tea and Coffee, dirigée par Philippe Leweurs. « Ce tournage, c’est la rencontre de deux équipes » explique-t-il, « une collaboration de personnes passionnées qui ont vu dans ce projet une grande histoire humaine ».

En costume, en plein soleil, les figurants de la colonne allemande refont plusieurs fois la scène. Crédit photo : Vincent Chevais

Après un an et demi de préparation et un long travail de recherche épaulé par des historiens, les premières prises de vue se sont étalées sur cinq jours, début juillet, aux abords du lieu du crash. A 1500 mètres d’altitude, il a fallu se plier au bon-vouloir de la météo, déplacer les deux cents kilos de matériel sur des chemins accidentés ou encore gérer les soucis d’intendance inhérents à l’inaccessibilité des plateaux.

Au plus fort du tournage, ce ne sont pas moins de quarante figurants en costume que l’équipe doit encadrer dans les sous-bois. « J’ai la chance de travailler avec une équipe très professionnelle » se réjouit Francis Bianconi. « C’est un tournage exigeant, mais tout le monde garde le sourire. »

Derniers conseils du réalisateur à ses acteurs. Crédit photo : Vincent Chevais

Au fil des jours, l’histoire se reconstitue sous leurs yeux : interviews, images aériennes à l’aide d’un drone… Ici, une colonne allemande patrouille, là, des résistants sortent du bois. « C’est spectaculaire », confie Denis Recurt, l’actuel maire de Nistos, « Et émouvant ! La mémoire résistante est encore très présente dans la vallée, et ce documentaire nous aidera à la transmettre aux nouvelles générations. »

Quelques accrocs dans l’intendance des costumes et des armes. Mais la petite équipe tient bon. Crédit photo : Vincent Chevais

Le tournage s’est achevé sur la cérémonie solennelle au cimetière, filmée en direct dans une vive émotion, sous les yeux des élus locaux et des représentants des corps d’armée canadiens, anglais et français.

« Des moyens dignes du cinéma ! »

Mais c’est loin d’être la fin de l’aventure pour l’équipe de Francis Bianconi. Tout juste revenu du Canada, où il a remonté le fil de l’Histoire, le réalisateur doit s’attaquer au processus de post-production. « Il nous faudra plusieurs mois pour monter le docu-fiction, réunir certaines images d’archives, intégrer la musique et surtout recréer en 3D le dernier vol de l’Halifax. Ce sont des moyens dignes du cinéma ! » explique le réalisateur.

Le chef opérateur Cyril Thépenier est habitué aux tournages d’envergure. Crédit photo : Vincent Chevais

Benoît Allemane, connu pour ses doublages de Morgan Freeman, assurera le commentaire de la version française. Pour la version anglaise, c’est l’acteur américain Dan Aykroyd (S.O.S Fantôme, Les Blues Brothers) qui est pour le moment pressenti à prêter sa voix.

Co-produit par France Télévisions, le film de Francis Bianconi veut être un manifeste contre l’oubli, essayant d’éclaircir le sacrifice de ces sept jeunes hommes, encore méconnu au delà de la vallée de Nistos.

« Morts pour la liberté », labélisé « Soixante-dixième anniversaire », sera diffusé à la rentrée 2016 sur France Télévisions, avant de connaître une diffusion mondiale dans plus de cinquante pays.

Vincent Chevais