Dis-moi quel couteau tu utilises, je te dirai qui tu es.

Plutôt couteau suisse ou Opinel ?

Dans cet article, nous allons voir en quoi analyser des couteaux de poche permet de comprendre des logiciels de 3D. Qu’il s’agisse d’un logiciel ou d’un objet, tous deux sont des outils et chacun impose une certaine façon de travailler.

Cette réflexion fait écho à mon précédent article, où nous avons analysé un logiciel hégémonique dans son domaine : PowerPoint, qui uniformise complètement les façons de pensée.

Ici, l’analyse porte sur deux logiciels se faisant concurrence dans le même domaine, la 3D. S’ils traitent du même sujet, l’idéologie qu’ils dégagent est pourtant fondamentalement différente.

Comment une interface peut-elle porter une idéologie ?

Pour bien comprendre cela, je vais m’intéresser à l’analyse de deux couteaux de poche eux aussi rivaux : le couteau suisse et l’Opinel. Ces deux couteaux ont une histoire très similaire : ils ont tous les deux été conçus entre 1880 et 1890, à quelques centaines de kilomètres de distance. Chacun impose pourtant une façon de travailler complètement différente.


A la base, l’Opinel est un couteau conçu par M. Joseph Opinel. Il passe son temps libre à créer des couteaux pour ses amis. Au vu du succès que rencontre ses créations, il décide d’industrialiser sa production, et de fonder l’entreprise Opinel.

C’est un objet simple composé de cinq pièces : la lame, le manche en bois, une bague fixe en acier et son rivet et une bague de sécurité tournante, pour empêcher la lame de se refermer sur la main de l’utilisateur. L’objet est facile à tenir en main. La lame est large et permet de réaliser une infinité d’opérations. On peut couper ou découper bien sûr, mais aussi trancher, décoller, racler, gratter, éplucher, tailler, dénuder un fil électrique ou curer le sabot d’un animal… mais aussi : appliquer, étaler, tartiner ou encore piquer et porter à bouche…

En somme, l’Opinel est un couteau de bricoleur. À partir d’un univers instrumental clos — ici une lame, un manche et une bague de sécurité — il est possible d’exécuter un univers d’actions très vaste. L’Opinel permet de réaliser des opérations génériques, qui offrent la possibilité d’être manipulées de diverses façons. L’Opinel divise, soustrait, enlève, retranche, mais il peut aussi agréger.

Le couteau devient alors le prolongement de la main.

Il ne forme plus qu’un avec l’utilisateur pour pouvoir accompagner ses gestes et le laisser s’exprimer librement. À travers son utilisation, c’est l’usager qui s’exprime et véhicule son savoir-faire et sa culture. Au fur et à mesure de son utilisation, le couteau va se patiner et se creuser à la forme de la main de son propriétaire. Il passe alors du statut “d’un Opinel” à celui de “mon Opinel”.

À l’inverse, les couteaux à pièce, et plus particulièrement le couteau suisse, présente une implication de l’utilisateur foncièrement différente. Le couteau suisse est né suite à une commande de l’armée suisse pour équiper ses soldats. L’instrument doit pouvoir répondre aux besoins du quotidien militaire et permettre aux soldats de régler leur fusil avec un seul et même outil. À la différence de l’Opinel, le couteau suisse est un objet réglementaire. Il est fourni aux soldats, ils n’ont pas à l’acheter ou à choisir parmi différents modèles.

Son usage a été déterminé en amont par une entité différente de ses utilisateurs. Ainsi, chaque élément du couteau correspond à une fonction bien précise qui a été identifiée pour les besoins des soldats : couper, visser, décapsuler, trouver le nord. Ici c’est à l’utilisateur de s’adapter au couteau.

Celui-ci propose d’exécuter des programmes spécifiques. La main n’est plus libre et devient le moteur qui permet de faire fonctionner l’objet. Le savoir-faire — ou plutôt les savoir-faire — “sont” dans le couteau, et non dans l’utilisateur ; celui-ci ne fournit finalement que de l’énergie… à l’inverse de l’Opinel qui requiert de leurs utilisateurs une certaine astuce et un certain nombre de tours de main. En proposant un couteau destiné à résoudre des problèmes précis, on impose une forme de rigidité dans l’exécution des actions.

C’est à l’utilisateur de s’adapter pour qu’il puisse correctement utiliser l’objet.

Le couteau n’est plus le prolongement de la main. Un tire-bouchon trop court ou des anneaux trop étroits dans les paires de ciseaux ? Le couteau suisse ne proposera pas de compromis ; c’est à la main de s’adapter à la forme des outils.

Et dans les interfaces ça donne quoi ?

On trouve également ces oppositions dans les interfaces. Au cours de ma formation en école d’ingénieur puis en école de design, j’ai été amené à travailler sur différents logiciels de CAO, conception assistée par ordinateur :

Le premier est un couteau suisse : Catia. C’est un logiciel réputé d’ingénieur.
Le second est un Opinel : Rhinoceros 3D, plutôt destiné à des créatifs.

La différence fondamentale qui existe entre ces deux logiciels est que l’un est surfacique (Rhinoceros), tandis que l’autre est paramétrique (Catia). Le choix d’un type de modeleur impose déjà certaines règles quant à l’utilisation de chaque programme.


Un logiciel surfacique permet de travailler de façon libre sur des courbes et des surfaces. On peut donc créer rapidement n’importe quel type de forme, allant jusqu’à des formes complexes, voire organiques. La limite de cette solution est que le modèle, même s’il est visuellement correct, peut cacher des erreurs qui ne seront pas prises en charge lors du prototypage de la pièce, comme une erreur d’intersection de quelques microns par exemple.

Capture d’écran de Rhinoceros 3D

À l’inverse, un logiciel paramétrique utilise essentiellement des fonctions mathématiques pour construire des objets. En modifiant les paramètres, on peut ajuster la géométrie d’une pièce à tout moment. De plus, un objet créé de façon paramétrique aura plus de chances de pouvoir être prototypé, les outils de fabrication lisant facilement les fonctions mathématiques issues de la conception. Il sera par contre beaucoup plus périlleux de modéliser des formes complexes lors du dessin de l’objet.

Interface de Catia V5

Finalement, les logiciels surfaciques sont d’excellents outils de recherche de forme. Ils permettent de se rendre compte assez rapidement de l’aspect d’un objet. À l’inverse, les logiciels paramétriques sont de très bons outils de validation. La forme de l’objet fixée, ils permettent d’obtenir un modèle propre, manipulable par différents corps de métier, comme des prototypistes ou des usineurs. Le fait que l’objet soit éditable permet également de revenir aisément sur certains détails comme des perçages ou des arrondis, ce qui est beaucoup plus difficile avec un logiciel surfacique.

Nous produisons ce que nous sommes

On comprend assez facilement pourquoi un logiciel surfacique tel que Rhinoceros se destine plutôt à des designers. Le logiciel peut servir d’outil de recherche. À l’inverse, un ingénieur travaillera plus volontiers sur un logiciel paramétrique, comme Catia, afin de pouvoir créer un modèle robuste et le confronter à différents acteurs de la conception. Ces programmes s’intéressent à des disciplines différentes. Cette distinction se retrouve dans la manière de penser induite par chaque logiciel. C’est la loi de Conway.

« Toute organisation qui conçoit des systèmes — et notamment informatiques — a tendance à reproduire dans ses produits sa propre structure d’organisation avec la même communication. »

Catia est un logiciel de l’éditeur Dassault Systèmes. Cette entreprise a été créée en 1981 à partir de la scission d’une équipe d’ingénieurs de Dassault Aviation. L’objectif était à la base d’informatiser la conception des avions de cette entreprise. Le logiciel a dès le début été conçu avec une forte aspiration pour le monde militaro-industriel. Il se tourne avant tout vers la fabrication. Les fichiers créés par les employés ne leur appartiennent pas. Ils sont la propriété de l’entreprise et n’importe quel autre individu peut les manipuler ou les modifier. Le fichier 3D apparaît ainsi comme désincarné et universel. Il impose toute sa souveraineté et ne laisse pas place à l’esprit critique.

1981, Lancement de Catia

À l’inverse, Rhinoceros se présente comme un logiciel beaucoup plus tourné vers l’utilisateur unique. L’interface de démarrage est très proche de celle d’un logiciel de Publication Assistée par Ordinateur (comme Photoshop par exemple). On y retrouve la possibilité de travailler par calques et on est tout de suite invité à dessiner, ce qui n’est pas le cas sur Catia.

On est libre de s’organiser comme on le souhaite sur Rhinoceros. Chaque pièce peut être placée dans un calque, mais peut aussi se retrouver au milieu des traits de construction ou d’éléments servant à d’autres opérations. Les possibilités d’organisation qu’offre ce logiciel en font un outil destiné à un usage bien plus solitaire que Catia. L’accent est mis sur la capacité de pouvoir itérer différentes formes, de récupérer des traits de construction d’un premier essai pour les coller dans une autre forme, en somme de faire du bricolage.

Les dissemblances qui existent entre ces logiciels sont les mêmes que celles relevées sur l’étude des couteaux de poche :

L’un se destine pour les bricoleurs, l’autre pour les ingénieurs.

Deux façons de modéliser

En travaillant avec des fonctions très génériques (couper, coller, étaler, etc.), le bricoleur joue en permanence avec les outils à sa disposition, redoublant d’imagination pour leur faire exécuter des tâches auxquelles ceux-ci n’étaient pas destinés. On retrouve cette logique dans Rhinoceros. Ce logiciel possède beaucoup moins d’outils et d’options que Catia, mais permet paradoxalement d’aller beaucoup plus loin dans la réalisation de formes. L’ensemble des actions s’effectue majoritairement par des opérations booléennes, c’est-à-dire des opérations logiques du type ET, OU, NON, etc. entre différentes formes. Catia possède également la possibilité d’effectuer ces opérations, mais elles sont le plus généralement imbriquées à l’intérieur d’outils plus importants.


Prenons par exemple une opération basique en CAO : réaliser un perçage dans une pièce. Sur Catia, il suffit de cliquer sur le bouton « perçage » et de cliquer sur la pièce à modifier. On pourra ensuite indiquer le diamètre du perçage, sa profondeur, si le perçage est simple ou conique, taraudé ou non, etc.

Sur Rhinoceros, pour réaliser un perçage il faudra commencer par créer un cylindre qui va matérialiser la matière à enlever. Le cylindre aura donc les dimensions du perçage. On vient ensuite placer le cylindre dans la pièce à percer et on réalise une opération booléenne de soustraction pour soustraire le cylindre à la pièce.

Catia possède un outil spécifique pour réaliser chaque type d’action. Cet outil est très efficace pour réaliser l’opération qui lui a été attribuée. Mais il sera impossible de l’utiliser pour réaliser toute autre opération. Rhinoceros, en ne proposant pas d’outils aussi spécifiques, fait confiance à la créativité de son utilisateur en le laissant se débrouiller avec les moyens du bord.

L’utilisateur possède ainsi une flexibilité beaucoup plus importante dans l’utilisation de ces outils, qu’il peut réutiliser pour tout un tas de tâches différentes.

La philosophie sur laquelle Catia est construite est similaire à celle du couteau suisse. En cherchant à proposer un outil spécifique à un problème, Catia est devenu un logiciel comprenant un nombre incommensurable de fonctions et de boutons. À titre de comparaison, l’index du fichier d’aide de Rhinoceros comporte environ 1000 termes, regroupant à peu près toutes les fonctions du logiciel. L’index de Catia en comporte quant à lui plus de 2000.

Chacun ses outils

Finalement, tout comme l’analyse entre le couteau suisse et l’Opinel, ces deux logiciels permettent de réaliser les mêmes actions, mais de façon radicalement différente.

En ce qui concerne les couteaux de poche, les deux vont permettre de couper, visser, étaler. Mais l’un va faire appel à la créativité de son usager tandis que l’autre va solliciter l’instruction de son propriétaire. Certains vont trouver l’Opinel atroce à manipuler tandis que d’autres vont trouver le couteau suisse bien trop restrictif dans ses actions.

Plutôt que d’opposer ces usagers dans un débat vide d’intérêt sur “quel est le meilleur couteau”, il semble plus intéressant d’éduquer les adhérents de chaque modèle sur l’intérêt du couteau opposé.

En montrant comment tel ou tel outil permet de réaliser une action, on montre d’autres façons de résoudre un problème, et finalement d’autres chemins de pensée.

Il en est de même si l’on souhaite innover. Une idée sera toujours plus riche si elle est confrontée à différentes visions du monde.

Apprenons alors à utiliser des couteaux, ou des logiciels, qui vont à l’encontre de notre façon de penser. 🔪
Changeons d’outils et sortons de notre zone de confort. 🗡️
Ainsi, nous pourrons apercevoir de nouvelles façons d’aborder un sujet. ✂️