Rapport Villani : comment transformer l’essai en s’inspirant du MIT et de Montréal

La volonté de développer des pôles de compétences en Intelligence Artificielle s’inscrit dans une tendance plus large de l’innovation qui nécessite une collaboration accrue entre acteurs académiques et industriels. L’équipe de French Bureau est allée à la rencontre d’experts du transfert technologique en Amérique du Nord. Retour d’expérience.

Cédric Villani lors de l’évènement AI For Humanity le 29 Mars 2018 à Paris

L’Intelligence Artificielle : une révolution difficile d’accès

Le rapport Villani, puis les annonces jeudi 29 mars d’Emmanuel Macron sur l’intelligence artificielle, montrent une prise de conscience de la part des pouvoirs publics d’une révolution dans le milieu de l’innovation. Andrew Ng, chercheur à Stanford et l’un des référents mondiaux de la discipline, affirme même que « l’IA est la nouvelle électricité ».

Certes, il est encore tôt pour valider que la capacité nouvellement acquise de traiter des quantités colossales de données, et ce faisant d’automatiser des tâches qui étaient jusqu’alors dévolues à l’Homme seul, est annonciatrice d’une révolution comparable à l’apparition de l’ampoule électrique. Mais force est de constater que c’est un levier d’innovation majeur, et que dans ce domaine, tout ou presque reste à bâtir.

Il ne resterait donc plus qu’à tous nos startupers fraîchement diplômés des grandes écoles, qui remplissent les allées feutrées de Station F, de se lancer à l’assaut de ce nouvel eldorado. Après tout, ils l’ont déjà fait au cours des 20 dernières années avec internet et les smartphones !

Oui, mais il y a un problème, et de taille. L’IA ne se laisse pas prendre en main aussi facilement, et les experts sur le sujet se font rares. Développer un algorithme de Deep Learning n’est pas à la portée du premier venu. Les GAFAs l’ont d’ailleurs bien compris, et ils se battent pour attirer ces rares talents (cf Yann LeCun chez Facebook par exemple). Heureusement, ces experts ne sont pas aujourd’hui tous attirés par les lueurs de la Silicon Valley. Certains choisissent de se dédier à des carrières académiques, et de travailler sur des sujets prospectifs dans les universités françaises et internationales. C’est d’ailleurs l’une des conclusions du rapport Villani, qui préconise la création de pôles de compétences.

Cartographie de l’écosystème des startups AI en France

Chez French Bureau, nous avons la conviction que, pour porter des innovations de rupture, capables de bouleverser des marchés dans le monde d’aujourd’hui, nous devons nous appuyer sur la recherche académique. C’est vrai pour l’intelligence artificielle, mais aussi pour les smart cities, la bio-ingénierie, la blockchain, etc. Bref toutes les technologies qui apparaissent aujourd’hui comme porteuses de changements profonds, ces “nouvelles électricités” nécessitent des compétences rares qui se trouvent dans les universités.

C’est la raison pour laquelle nous avons, depuis le début de l’année, rencontré un grand nombre d’acteurs du transfert technologique, en France mais également à Boston et Montréal.


La mécanique bien huilée du MIT

Lorsqu’on parle de transfert technologique, et de collaboration entre monde académique et industrie, le MIT a une réputation de champion toute catégorie. On a donc décidé d’aller voir sur place. Et ce n’est pas la conversation avec Leslie Millar-Nicholson, qui nous a reçus dans son bureau de Kendall Square, qui nous aura fait changé d’avis.

Elle dirige le MIT Licensing Office, bureau chargé de commercialiser des licences et des brevets sur des technologies du MIT, qui emploie une vingtaine de personnes, a en permanence 85 dossiers sur la table, et réalise un chiffre d’affaires de $600M annuel. Et cela ne compte pas la prise de capital dans les startups qui sortent du MIT. Bref, on comprend très vite que la recherche au MIT est aussi un business juteux.

Infographie décrivant le fonctionnement du MIT Licensing Office, affichée dans le lobby

Par ailleurs, le MIT a également créé un OVNI dans le milieu du transfert technologique : le Media Lab. Il s’agit d’un club très exclusif où les entreprises paient le prix cher ($250k par an tout de même) pour accéder à un portefeuille de technologies ultra prospectif. Les chercheurs ont quasi carte blanche pour explorer les domaines de recherche de leur choix, et ont donné naissance à des technologies telles que l’E-Ink utilisée par les tablettes Kindle d’Amazon, ou les LEGO Mindstorms. A noter également : cette structure a très tôt intégré le design dans sa démarche et a ainsi prouvé que la collaboration entre chercheurs et designers permet de donner naissance à des technologies révolutionnaires, et rapidement commercialisables. Cette logique, au coeur de la proposition de valeur du Media Lab, fut un facteur important dans le succès du laboratoire.

Le MIT Media Lab fonctionne par groupes de recherche qui travaillent sur des sujets aussi vastes que l’opéra du futur ou la neurobiologie synthétique

Il est ainsi impressionnant de constater comment le MIT a réussi à construire une machine de guerre du transfert technologique, capable de financer les travaux de recherche les plus intéressants, et d’attirer les meilleurs chercheurs. Néanmoins, même si nous avons été reçus chaleureusement par tous nos interlocuteurs, il a toujours très vite été question d’argent, et dans des proportions qui ne sont pas anodines pour une PME française comme French Bureau. C’était notamment le cas lors de notre rencontre avec Jeff Freilich du laboratoire d’intelligence artificielle (le CSAIL) : le ticket minimum pour une collaboration scientifique avoisine les $200k. Même son de cloche à l’Industrial Liaison Program, sorte de conciergerie qui aide les industriels à s’orienter dans l’offre pléthorique du MIT, et qui coûte $70k par an.

Ainsi, une structure qui n’a pas les poches aussi pleines que Samsung ou Apple, sera reléguée au second plan, et n’aura pas les même facilités pour accéder à la connaissance et aux scientifiques. Et il faut ajouter à cela que la moitié des technologies disposent d’un financement fédéral américain et n’ont pas autorisation de sortir du territoire. Donc que ce soit pour développer des algorithmes d’intelligence artificielle au CSAIL, comme pour créer des plantes phosphorescentes, le MIT est tellement demandé qu’il n’est pas évident de se faire une place quand on n’a pas le poids d’une multinationale.


Montréal mise tout sur l’IA

L’écosystème Montréalais est très différent, et se rapproche beaucoup de ce qui se fait en France (les SATT, sociétés de transfert de technologies françaises, sont d’ailleurs inspirées des instituts de valorisation québécois). Il est clair que les connexions entre recherche et industrie ne jouent pas un rôle aussi important, et que la demande est bien moins forte qu’au MIT. De plus, il est plus difficile de s’orienter entre les différents acteurs locaux qui rassemblent chacun un ensemble hétérogène de spécialités, là où, au MIT, même si les laboratoires ont chacun leur indépendance, la concentration sous un même toit d’un nombre important de structures prestigieuses simplifie largement la tâche lorsqu’il s’agit de trouver le bon interlocuteur.

Yoshua Bengio, fondateur d’Element AI est réputé comme l’un des pères du deep learning

Pour se démarquer, la ville de Montréal a alors choisi de se focaliser sur un atout majeur : elle dispose d’un des chercheurs les plus réputés dans le domaine de l’Intelligence Artificielle en la personne de Yoshua Bengio. Depuis un peu plus de deux ans, et dans une démarche qui n’est pas sans faire écho aux annonces toutes récentes du gouvernement français, les fonds, publics ou privés, ont afflué autour de cette personnalité et plus largement sur toutes les structures plus ou moins liées à l’IA. Ainsi la société Element AI, co-fondée par Yoshua Bengio a levé $100M au cours de sa première année, et ce studio d’intelligence artificielle compte déjà 200 employés après 1 an et demi d’existence. Or, une des ambitions affichée de l’entreprise était de retenir les talents à Montréal après leurs études et d’éviter qu’elles quittent la ville. Ces 200 jeunes recrues sur un an sont la preuve qu’en se donnant les moyens de ses ambitions, et en mettant en avant la possibilité de collaborer avec une éminence du domaine de l’IA, il est possible d’endiguer la fuite des cerveaux vers la Silicon Valley. Résultat : début 2017, Google a ouvert un centre de recherche sur place, afin de profiter de cette nouvelle dynamique locale.

Mais les montants faramineux qui sont injectés dans l’économie détonnent avec l’atmosphère de la ville et le positionnement très enclavé du Québec. Cette terre francophone, isolée sur un continent anglophone, revendique sa différence et il n’est pas rare d’entendre un montréalais faire référence à Toronto comme à « l’étranger ». Ainsi la collaboration se passe essentiellement avec les acteurs locaux qui ne semblent profiter que peu du dynamisme économique de l’Ontario ou des Etats-Unis pourtant tout proches.


On a des solutions, trouvons des problèmes !

Ces exemples nord-américains confirment qu’il est important, pour créer un pôle d’expertise de niveau mondial sur une technologie prospective, d’injecter beaucoup d’argent dans le projet. Qu’il provienne du financement public, de capital risque ou de partenariats industriels, c’est une condition sine qua non pour attirer les talents, et leur donner les moyens de réussir. Et à ce titre on ne peut qu’applaudir l’investissement annoncé par le président de la République, de même que la volonté affichée de développer une compétence spécifique a montré ses fruits à Montréal. La notion même de pôle de compétence va dans cette direction.

Le réseau SATT est constitué de 14 sociétés réparties dans toute la France

Mais la recherche, en IA comme dans d’autres domaines, est une recherche de solution à des problèmes le plus souvent théoriques. Que ce soit à McGill, auprès des sociétés de valorisation au Québec ou des SATT en France, le son de cloche est le même :

« on a des solutions mais on n’a pas de problème ».

Il manque à ces structures le dernier pas qui va jusqu’à l’utilisateur final, pour déterminer quelles sont les difficultés qu’il rencontre, et quels services pourraient y palier. De même, lorsque Cédric Villani explique qu’il faut créer des pôles d’expertise autour de l’IA, il admet dans le même temps qu’il n’a qu’une vision abstraite des usages réels qu’on pourra faire de ces nouvelles technologies. C’est au secteur privé de faire ce pas, de relier les marchés et les laboratoires, en générant ce faisant de la valeur pour tous les acteurs.

Chez French Bureau, nous faisons travailler ensemble, au jour le jour, des ingénieurs, des designers, des analystes de tendances et des consultants en stratégie. Ce cocktail détonnant est la meilleure manière de faire se rencontrer des solutions technologiques avancées, et des problèmes réels, afin de construire des services performants, créateurs de valeur. Pour nous assurer que nous avons toujours accès aux technologies les plus actuelles, nous avons tissé des liens avec les SATT, le CEA, l’INRIA et d’autres organismes de recherche en France, en plus de ceux que nous avons rencontrés au Québec et au MIT. Nous avons ainsi construit une capacité unique à faire le lien entre science et usages, et nous sommes par ailleurs en train de développer en interne une expertise autour de l’IA. En intégrant ces technologies dans chacun de nos projets et chacune de nos startups, nous leur donnons un avantage compétitif exceptionnel.