Tech et sexe, où allons-nous ?

Tour d’horizon de la sextech et de ses enjeux pour l’humanité

Récemment Paola et moi nous sommes intéressés au sujet du sexe pour le podcast du French Bureau, plus précisément l’influence de la tech et de l’innovation sur le sexe et sur nos relations. Nous avions tous les deux l’envie de nous éloigner du spectre de Tinder qui surgit avec ses héritiers à chaque fois qu’on tente de s’intéresser au sujet. Le thème des applis de dating ayant déjà été vu 1000 fois, nous voulions nous pencher sur les effets de technologies plus avancées : robotique, intelligence artificielle, réalité virtuelle. La question qui est sortie de notre travail est en elle-même presque cliché :

La technologie est-elle en train de nous rapprocher en nous connectant plus souvent et plus longtemps, ou de nous éloigner en nous enfermant dans nos bulles virtuelles ?

Avec la question du sexe néanmoins le problème devient tangible, il touche à des peurs et des désirs largement partagés, et il prend une dimension plus concrète et personnelle. La sex tech est un champs fascinant, avec ses gourous, ses gadgets, son enthousiasme, son optimisme. Mais jusqu’à quel point peut-on et doit-on rester serein face à cet immense champs d’exploration ? Car malgré toutes nos avancées et innovations de rupture sur ce marché, le risque d’alimenter voire aggraver certains de nos travers humains est bien réel.


La technologie contre la distance, la peur, l’ignorance

Les progrès en robotique et connectivité permettent d’effacer pendant quelques instants la distance dans le couple, en créant une sensation d’intimité au delà d’une présence physique. La télédildonique est le champs d’application de ces innovations, des dildos actionnables à distance, voire capables de reproduire les gestes d’une personne à distance. Comme le Kissinger, un accessoire pour smartphone capable de reproduire le baiser d’une autre personne à des milliers de kilomètres. Ou plus extrême, O-Cast, dont les utilisateurs peuvent mettre à disposition sur une marketplace des mouvements de cunnilingus réalisés sur l’écran de leur téléphone, et téléchargeables par n’importe qui pour être reproduits par un dildo connecté.

Le Kissinger, un outil pour embrasser son partenaire à distance (ou embrasser votre téléphone, vous êtes libres)

Les technologies permettent de nous libérer de nos peurs et de nos obstacles mentaux ou physiques face au sexe et aux fantasmes. Anna Lee qui a fondé le studio de production de porno en VR HoloFilm voit son travail comme une opportunité d’entrainement pour s’améliorer dans sa pratique sexuelle, d’inspiration pour épicer sa relation, voire pour pratiquer certains fantasmes. L’anthropologue française Agnès Giard voit la sex tech du futur non comme un simple outil d’augmentation pure de nos performances, mais comme un medium pour nous mettre en position de doute, de déséquilibre, et finalement de découverte de soi, d’exploration de ses limites, pour mieux s’ouvrir à l’autre et se présenter de façon plus honnête dans la relation.

Pour les femmes le secteur a le potentiel d’ouvrir enfin une nouvelle ère d’ouverture et de compréhension de leur sexualité, grâce au dynamisme de plusieurs entrepreneuses. Bumble lancé par Whitney Wolfe répond au problème de harcèlement subi par plusieurs utilisatrices sur les apps de dating, en leur donnant la capacité de faire le premier pas pour lancer elles-mêmes la conversation quand elles le souhaitent. Happy Play Time de Tina Gong est une application pour lever la tabou sur la masturbation féminine et accompagner ses utilisatrices dans une meilleure connaissance de leur corps et de leur plaisir. B Sensory créé par Christel Le Coq est une collection de littérature érotique reliée à un sex toy pour améliorer son expérience. Autant d’initiatives qui permettent de faire avancer la sexualité des femmes individuellement et collectivement.

B Sensory conjugue littérature érotique et sextoy pour une nouvelle expérience sensorielle de la lecture

Une meilleure version de nous-même ?

Inévitablement lorsqu’on parle de sex tech on finit par tomber sur les sex bots, et pas très loin derrière l’intelligence artificielle censée rendre l’illusion de la réalité plus convaincante. La première inquiétude qui surgit est de voir ces objets comme des alternatives au sexe entre humains, des versions améliorées et plus désirables de nous-mêmes qui lèvent toutes les frustrations inhérentes au sexe. Des figures comme Kathleen Richardson, membre du comité sur l’éthique de la robotique de la Montfort Université lancent des phrases choc sur le sujet, en annonçant une ère où la masturbation pourrait devenir l’expérience sexuelle dominante d’ici 2050.

Au-delà du sexe, notre capacité à nous attacher profondément à des entités non humaines est bien réelle et vient appuyer ces craintes.

Nous faisons tous à un certain degré preuve d’anthropomorphisme, cette tendance à prêter ou projeter des sentiments humains à des objets inanimés. C’est ce qui provoque l’émoi de certains internautes lorsqu’ils voient les ingénieurs de Boston Dynamics donner des coups de pieds à leur robot à 4 pattes pour démontrer ses prouesses d’équilibre.

L’ère où nous aurons de véritables compagnons virtuels est encore loin, mais ses prémices se font peut-être déjà sentir. Replika est une intelligence artificielle dont la vocation est de devenir le confident de ses utilisateurs pour les aider à être plus heureux. Elle est capable de tenir des conversations avec eux et de leur offrir des conseils et des recommandations dans leur vie de tous les jours.

Replika est un compagnon virtuel, c’est soit très mignon soit un peu flippant, et surement les deux

Néanmoins, ces craintes semblent minimiser l’importance de la relation à l’humain, à l’autre, avec tout son mystère et son imprévisibilité dans la formation de nos relations sentimentales et sexuelles, comme le déclare Charles Melvin Ess, Conseiller Scientifique à Digmex (Digital Media and Existential Issues) :

“Les robots et la tech ne remplaceront jamais les humains, car on cherche tous à être profondément aimé dans notre relation intime à l’autre.”

Non seulement nous sommes capables de faire la part des choses entre réel et factice, mais le factice peut présenter une solution potentielle pour des gens en situation de solitude, ou qui ont des difficultés de contact aux autres. Agnès Giard a notamment mis en évidence que les love dolls au Japon pouvaient être des vecteurs de socialisation, mais aussi une forme de thérapie pour se reconstruire face à des normes et une société trop pressurisante. Ce sont aussi des chambres d’écho de nos identités, et donc jamais des remplacements de nos relations avec d’autres humains, mais plutôt des vecteurs de connaissance plus profonde de nous-mêmes, et de nous-mêmes face aux autres.


Une pire version de nous-même ?

En fait, plus que de nous attirer vers une version enjolivée de la réalité pour nous couper de celle-ci, le risque de ces innovations serait plus pernicieux, en reproduisant les biais et travers des humains à leurs origines, parfois sans qu’on s’en rende totalement compte, en nous aveuglant dans notre confiance en leur intelligence. Ce qui provoque quelques accidents malheureux. Alexa récemment lançait des conseils de dating pour le moins étranges à ses utilisateurs grâce à l’application Match.com, allant de “Allow yourself two cocktails if they’re cute. Have six if they’re not.” à “Sex on the first date ? Only if you must, or they’re really hot”.

Plus grave, le danger d’entretenir certains clichés sur la séduction et le sexe, notamment des biais machistes. Samantha est un sex-bot développé par le Barcelonais Sergi Santos. Le principe de Samantha est de requérir d’être séduite avant de s’offrir à son utilisateur. Dans les faits, le jeu de séduction se limite à quelques caresses bien situées, fournissant potentiellement une vision complètement erronée du consentement et de la sexualité féminine. Tous les sex bots posent d’ailleurs un problème similaire, en incarnant des reproductions ultra-convaincantes de la réalité, mais dont l’issue est programmée à l’avance, celle de dire « oui ».

Samantha et Sergi Santos. Bonne nouvelle, Samantha dispose d’un mode familial

De manière générale, tous ces exemples ont le potentiel de nous faire perdre en aptitudes sociales. C’est d’ailleurs un risque souligné par Charles Melvin Ess, qui craint que les robots nous déshabituent des frustrations liées aux relations humaines et des façons de les gérer.

En continuant dans cette logique, la technologie a le potentiel de nous faire tomber dans une illusion de la perfection, et dans un sentiment d’insatisfaction chronique.

De plus en plus d’algorithmes sont censés nous mettre en relation avec les personnes qui nous correspondent le mieux, comme Pheramor, qui promet de trouver le ou la partenaire idéal(e) en mixant les données issues de notre activité sociale en ligne avec des données tirées de notre ADN. Le danger final est de nous faire croire à un système plus intelligent que nous pour choisir nos partenaires, une culture du jamais satisfait, de recherche constante de la bonne personne, de fuite devant l’effort dans une relation parce qu’on se dira toujours : “et s’il y avait mieux ailleurs” ?


Pour continuer la réflexion, écoutez le podcast de Paul et Paola sur la tech dans l’amour.