Créer de belles couvertures de livres… numériques

Depuis mon plus jeune âge, j’aime les livres.

J’aime d’abord ce qu’il y a dedans. Je ne compte pas le nombre de journées passées à dévorer roman après roman, mes parents me fustigeant d’aller jouer dehors durant les vacances d’été, alors même que suivre les péripéties de tous ces personnages constituait pour moi la plus belle des aventures estivales. Je me revois aussi dans mon lit, me cachant sous la couverture avec une lampe de poche pour pouvoir lire en cachette jusqu’à une heure avancée de la nuit –voire du matin, tout en sachant pertinemment que le réveil serait difficile. Peu importe, c’était le prix de l’évasion, et ça en valait largement la peine. C’est toujours le cas d’ailleurs.

J’aime aussi l’objet. Le livre que l’on aime regarder, explorer, toucher, exposer, conserver dans sa bibliothèque. Le livre que l’on est heureux d’avoir, que l’on a envie d’ouvrir, dont on veut parcourir toutes les pages, les unes après les autres, ou que l’on souhaite simplement posséder. Le livre que l’on va ajouter à sa collection et exposer comme un trophée. Le livre que l’on dévore. Le livre qui nous dévore. Ce livre qui finalement, devient une part de nous-même.

Le livre d’hier à aujourd’hui

Une reliure du XIVe siècle.

Aujourd’hui, c’est un objet des plus communs, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’au XIXe siècle, le livre était un objet incroyablement précieux. Ouvragé à l’extrême, avec des matériaux nobles, parfois serti d’or et/ou de pierres précieuses, il contenait et protégeait des textes sacrés, réservés à une population restreinte d’érudits qui savaient lire. Entre le XVIe et le XIXe siècle, c’était l’acheteur qui faisait façonner la couverture par un relieur, le livre étant vendu nu, sans rien pour le protéger. Dès 1820, la production de livres s’industrialise, les nouvelles presses permettent de produire plus à moindre coût. On imite le style du cuir et de l’or et par le même temps, la littérature devient profane, les auteurs s’accordent plus de liberté de création, les illustrateurs de couvertures font de même. Le livre devient un objet tendance et la couverture sert à décrire et mettre en valeur son contenu. Fin XIXe-début XXe, les penny dreadfuls (des histoires effrayantes qui ont donné leur nom à la série TV du même nom) et yellowbacks côtoient les beaux-livres pour lesquels les artistes-illustrateurs s’en donnent à cœur joie.

Quelques penny dreadfuls et yellow-backs, les livres cheap du XIXe siècle.

Certains, comme Alfons Mucha, ou George Wharton Edwards, deviennent de véritables stars. La couverture prend une signification de plus en plus culturelle et à visée communicative. Plusieurs courants comme l’Art Nouveau et le Dadaïsme se succèdent. Après-guerre, la concurrence entre éditeurs fait rage, et la couverture devient un outil marketing, une sorte de teaser du livre, qui tend à attirer l’attention du lecteur.

De gauche à droite : une illustration de Alfons Muchas, une illlustration de George Wharton Edwards, une couverture de la collection Hetzel.

Pour une histoire du livre plus détaillée, je ne peux que conseiller l’excellent article de Graphéine. D’autres sources sont disponibles en bas de page.

Don’t judge a book by its cover. Bien que l’expression se révèle d’une grande sagesse, je ne peux pas m’empêcher de ne pas être d’accord si je la prends au sens littéral. Imaginons des clients qui déambulent aux hasard parmi les rayons d’une librairie, cherchant sans l’aide de leur libraire ni idée préconçue leur prochaine lecture. C’est bien la couverture qui la première, attirera leur attention vers tel ou tel ouvrage, qui saura donner une idée du style du livre, de son sujet, du ton employé. C’est elle qui attirera leur regard par des couleurs vives et chatoyantes ou leur indiquera un certain sérieux par sa sobriété. Un essai politique ne ressemblera pas à un polar scandinave, une romance Harlequin non plus.

Beau livre et livre numérique

Quand je suis arrivée chez Glose, qui est une librairie numérique, j’étais –et je suis toujours– animée par une passion des beaux livres et des belles couvertures. Alors quand nous avons décidé de mettre à disposition gratuitement plusieurs dizaines d’ouvrages libres de droits, j’y ai vu l’occasion rêvée de partager ma passion pour la littérature en sublimant tous ces livres par leur couverture.

Pourtant, au vu de ce qui se faisait chez la concurrence, la création de couvertures pour les livres numériques libres de droits semblait reléguée au second plan. Dans le meilleur des cas, l’éditeur ou le distributeur reprenait la version imprimée de la couverture, la réadaptait parfois. Mais si l’édition avait le malheur de n’être que numérique, l’effort était moindre, la couverture, pauvre. Lorsque l’on produit plusieurs centaines de livres numériques dans le but de les distribuer gratuitement, il est compréhensible que le budget alloué soit moins conséquent que pour des productions payantes (et oui, le design graphique a un prix !). Pour autant, l’automatisation et la standardisation ne sont pas forcément synonymes de médiocrité pour peu que l’on y mette un peu du nôtre. En l’occurence, le fait que ces livres ne soient pas imprimés, qu’ils ne se transforment pas en objets physiques, semblait être un prétexte pour les reléguer au statut de sous-produit, alors même que leur contenu était identique.

Quelques exemples de livres numériques libres de droits trouvés sur les librairies de iBooks, Amazon Kindle et Google Play Livres.

Mon (notre) envie est de rendre la lecture plus facile, plus agréable, plus fun. La première étape n’est-elle pas de la rendre plus désirable ? À ce titre, quoi de mieux qu’une belle couverture, pour donner envie de découvrir ce qui se cache derrière ?

Rendre la lecture désirable

J’ai donc commencé à créer une poignée de couvertures pour la collection de livres libres de droits de Glose. Ça a été l’occasion pour moi de découvrir (ou re-découvrir) certains grands classiques de la littérature que je ne connaissais parfois que de nom. En effet, pour concevoir la couverture d’un livre, il est nécessaire de s’imprégner pleinement de son contenu, afin d’en saisir les subtilités, le ton et l’ambiance générale. Pour Le Cid de Corneille par exemple, outre les rideaux qui évoquent le fait qu’il s’agit d’une pièce de théâtre, j’ai mis en corrélation une épée et une rose, symboles du dilemme de Rodrigue lorsqu’il doit choisir entre son amour pour Chimène et son devoir en battant en duel le père de cette dernière. L’ombre portée sous le titre souligne la dimension dramatique de l’œuvre.

Le Cid, de Pierre Corneille • Dribbble

Pour Le Dernier Jour d’un condamné de Victor Hugo, plaidoyer contre la peine de mort, j’ai assimilé le titre et le nom de l’auteur à des barreaux devant la silhouette déshumanisée et anonyme du prisonnier. J’ai repris les mêmes codes graphiques pour Quatrevingt-treize et L’Homme qui rit, deux autres romans à forte portée politique. Dans le premier, qui a pour trame de fond la Révolution Française et la Terreur, j’ai situé le contexte en montrant le chateau des Lantenac (d’après un dessin de Victor Hugo), famille au sein de laquelle vont se confronter deux visions politiques opposées : celle de la tradition monarchique et celle de la révolution républicaine. Dans le second, j’ai représenté les deux éléments qui mettent l’intrigue en place : le naufrage du bateau d’où le protagoniste réchappe et le rictus qui le défigure. Les couleurs sont volontairement ternes et tristes, en accord avec la dimension dramatique et politique de ces trois œuvres.

Le Dernier Jour d’un condamné, Quatrevingt-treize et L’Homme qui rit, de Victor Hugo • Dribbble

La couverture des Malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur a raisonné en moi comme un souvenir d’enfance. Outre le livre que j’ai lu lorsque j’étais plus jeune, j’ai également été bercée par la série d’animation que je regardais chaque soir après l’école (et non, je ne faisais pas que lire 😄). L’image qui m’est donc immédiatement venue en tête en pensant à Sophie a été le tissu rose et la dentelle de sa robe, son ruban vert, ainsi que l’épisode des sourcils coupés, qui est de loin celui qui m’a le plus marquée.

Les Malheurs de Sophie, de la Comtesse de Ségur • Série d’animation de Bernard Deyriès • Dribbble

D’autres couvertures ont suivi, chacune tendant à retranscrire l’univers de chaque livre : la vie malheureuse d’épouse et de mère de Jeanne dans Une Vie de Guy de Maupassant, les batailles Napoléoniennes de La Chartreuse de Parme de Stendhal, Le Rouge et le Noir du même auteur, etc.

Une Vie, de Guy de Maupassant • La Chartreuse de Parme, de Stendhal • Le Rouge et le Noir, de Stendhal

La création d’une collection

Glose étant régulièrement utilisée en milieu scolaire, nous avons décidé de mettre en plus à disposition un grand panel de livres libres de droits à étudier en classe. S’ensuivait donc un grand nombre de couvertures à réaliser, mais nous ne voulions pas que cela se fasse au détriment de la qualité.

Contrairement aux livres précédents, j’ai donc choisi de rester dans la tradition éditoriale française, réputée pour la sobriété de ses couvertures. Afin que chacune d’elle soit unique, j’ai défini un ensemble de constantes et de variables, dans l’optique de créer la collection des Classiques Glose.

La structure

Elle est identique pour tous les livres, avec la présence des informations principales sur le tiers haut de la couverture, et l’image évocatrice de l’œuvre occupant les deux tiers restants.

L’image et la couleur

Le choix des images s’est révélé d’une importance capitale, le but étant que ces visuels transmettent l’univers et l’ambiance inhérents à chaque œuvre : la bourgeoisie parisienne de Pot-Bouille, l’ambiance exotique du Supplément au Voyage de Bouguainville, la passion adultérine de Thérèse et Laurent dans Thérèse Raquin, etc. De là est ressortie une ambiance colorée que j’ai appliquée à la marge et au nom de l’auteur, le but étant de donner de la singularité à chacune des couvertures.

La typographie

J’ai choisi de tirer parti de la grande variété de longueurs de titres en m’octroyant une certaine liberté dans leur composition, ce qui a permis de donner des rythmes et impacts différents aux ouvrages.

Certains de ces livres sont d’ores et déjà disponibles sur Glose.


Qu’elle soit un exercice entièrement créatif ou plus contraint, la création de toutes ces couvertures de livres consiste vraiment à dévoiler une part de moi-même : j’y retranscris ce qui m’a marqué dans le livre, ce qu’il m’évoque, ce qu’il me fait ressentir, dans le but de transmettre tout cela au futur lecteur et de le guider, lui donner envie de découvrir l’œuvre. C’est aussi une l’occasion d’appréhender l’œuvre d’une autre manière, de la comprendre et de s’en imprégner pour mieux la représenter visuellement, sans la dénaturer pour autant. L’expérience se révèle donc extrêmement enrichissante à titre personnel.

Et vous, qu’est-ce que vous attendez d’une bonne couverture de livre ? Quelles sont celles qui vous ont le plus marqué ?