Dessine-moi un Noël

Noël, une occasion en or pour hacker l’imagination des enfants

Une création originale à partir du Petit Prince

Décembre 1999 : on était à l’aube du bug de l’an 2000 et de la chute de la station Mir sur Paris, prédite par Paco Rabanne. J’avais 14 ans. Mes 3 frères et ma soeur avaient respectivement 12 , 7, 5 et 10 ans.

On ne croyait pas au bug de l’an 2000. On ne croyait pas non plus à la chute de la station Mir sur Paris. Et plus personne ne croyait au Père Noël. Du moins, c’est ce qu’on pensait…

Le 24 Décembre 1999, mon plus jeune frère Camille nous demande : “Comment il va faire le père Noël pour distribuer nos cadeaux sans cheminée ?”. Nous habitions dans un appartement au 9ème étage avec balcon, situé dans la banlieue de Toronto. Pris par surprise, on s’est regardés en souriant. On venait de réaliser qu’il restait un Mohican dans notre famille, un petit garçon haut comme trois pommes qui croyait encore au Père Noël. Alors, on a bafouillé quelques réponses improvisées : le plus pratique pour lui sera sans doute de déposer les cadeaux sur le balcon. De toute manière, le Père Noël trouve toujours des solutions et puis ce n’est pas un appartement au 9ème étage qui va lui faire peur. On s’est ensuite organisés pour faire diversion pendant qu’il jouait aux jeux vidéos, afin qu’on transfère discrètement sur le balcon enneigé les cadeaux du petit Papa Noël.

Devenu un conte familial, ce souvenir nous a rassemblé. Il s’agit d’une des anecdotes les plus émouvantes et les plus marquantes de ma famille. Alors, pourquoi un tel succès ? J’ai le sentiment que cette histoire incarne la transition de la fratrie vers l’âge de la raison. Elle nous rappelle à tous ces moments d’insouciance de la tendre enfance que nous perdons en grandissant. Elle nous rappelle aussi que nous nous sommes tous unis pour préserver ce qui nous paraissait magique et fragile à la fois. Comme si, dotés d’une pouvoir magique, nous étions investis d’une mission qui nous dépassait.

Cette histoire illustre bien selon moi le pouvoir de croire mais aussi de faire-croire au Père Noël. Elle soulève ainsi plusieurs questions : quels en sont les impacts sur le développement de l’enfant ? Et sur le reste de la famille ? Avions-nous raison de lui mentir ? Etait-ce réellement un mensonge ? Enfin, quels sont les hacks pour faire en sorte que croire et faire-croire au Père Noël soit le plus bénéfique possible ?

Le Père Noël, la superstar des enfants

Devant Jésus et la petite souris

En France, le Père Noël est en tête du podium des croyances enfantines. En effet, 73% des jeunes enfants croient au Père Noël, suivi par Jésus en 2ème position (66%), Dieu (64%) et la petite souris (63%). Que la croyance soit religieuse ou culturelle, c’est le Papa Poël qui suscite le plus d’adhésion et qui stimule l’imagination des petits. En France et dans les pays occidentaux, il est la star de l’imaginaire enfantin.

Sondage Ifop de 1996

Au-delà de l’univers bienveillant et féérique de Noël, il y a deux raisons pour lesquelles notre star a tant de succès. D’une part, les enfants voient des représentations précises du Père Noël dans les livres, dans les dessins animés et dans les films, sans compter qu’ils peuvent le voir dans des lieux publics ou même à la maison quand les parents font le choix de se déguiser. Les enfants comprennent tôt le lien entre existence et évidence, comme l’explique Boris Cyrulnik, éthologue et psychanalyste :

“Les petits enfants disent : je l’ai vu, donc il existe. L’évidence est la preuve de l’existence.”

D’autre part, les enfants voient les cadeaux comme une manifestation concrète des actions du Père Noël sur terre et donc une preuve de son existence. Par opposition aux bienfaits des prophètes et des divinités religieuses qui sont plus abstraits pour un enfant.

C’est pourquoi le Père Noël est tant ancré chez les enfants bien qu’on ne parle de lui que deux mois par an, quand Dieu ou Allah, eux, bénéficient d’une omniprésence et de parents plus convaincants puisqu’ils y croient eux-mêmes.

Les bienfaits de croire au Père Noël

Pour les enfants

La mascotte de Globe Santa

Croire au Père Noël est bénéfique pour l’enfant, notamment pour son développement cognitif :

  • Il permet à l’enfant âgé de 3 à 6 ans de développer son imagination. Ce dernier est invité à imaginer le monde dans lequel vit le Père Noël, la manière dont il se déplace avec ses rennes et dont fonctionne son usine à cadeaux, etc. C’est l’effet dessine-moi-un-mouton de St-Exupéry : un cercle vertueux dans lequel la liberté d’imagination engendre l’adhésion et réciproquement
Le mouton dessiné par St-Exupéry qui finit enfin par ravir le Petit Prince
  • Ensuite, l’enfant commence petit à petit à remettre en question l’existence du Père Noël en développant lui-même un raisonnement critique : comment peut-il voler avec des rennes ? Comment peut-il passer par la cheminée ? Comment fait-il pour distribuer autant de cadeaux en une seule nuit ? Alison Gopnik, psychologue à l’université de Berkeley et auteur du livre “Le bébé philosophe”, explique que cette attitude aide les enfants à mieux saisir les lois de la Nature qui ressortent plus clairement, par effet de contraste
  • Enfin, la dernière étape où l’enfant comprend que le Père Noël n’existe pas est important pour son développement cognitif. Cette phase est rarement un déclic ponctuel comme on l’imagine, mais plus souvent un long chemin jusqu’à la prise de conscience totale. En 1997, une étude majeure réalisée par Marjorie Taylor de l’Université de l’Orégon a montré que les enfants qui croient en des personnages fictifs comme le Père Noël sont plus enclins par la suite à mieux distinguer le réél du non-réél et l’improbable de l’impossible. Ils apprennent aussi par la même occasion à faire-semblant et à imaginer, lequel consiste justement à faire-semblant de croire à ce qui n’existe pas, tout en sachant que ça n’existe pas.

Une autre étude de la même psychologue montre que des enfants qui ont cru en des personnages fictifs vers l’âge de 3–4 ans font preuve d’une meilleure empathie et d’une meilleure compréhension des émotions à l’âge de 7 ans.

Ainsi, contrairement à l’idée reçue, croire au Père Noël aide l’enfant à mieux faire la différence entre ce qui est réél et ce qui ne l’est pas, sans compter qu’il développe par la même occasion une meilleure empathie

Les bienfaits de faire-croire au Père Noël

Pour le reste de la famille

Moi-même, déguisé en Père Noël (déc. 2011)

En décembre 2011, j’ai endossé le rôle du Père Noël pour un de mes petits cousins éloignés qui parlait allemand. Nous avions concocté un plan précis pour justifier mon absence, pour que j’apprenne quelques mots en allemand et pour préparer mon entrée dans le salon le soir de Noël. Quand je suis apparu devant lui, il était à la fois excité et intimidé. Je lui ai offert ses cadeaux, j’ai dit quelques mots en allemand puis je suis parti en lançant des ho ho ho. Le lendemain matin, pendant le petit-déjeuner, il nous as lancé avec des yeux pétillants : “J’ai maintenant la preuve que le Père Noël existe. Et en plus, il parle allemand !”. 6 mois plus tard, sa maman me remerciait encore. Et nous nous remémorons souvent cette anecdote, qui m’a d’ailleurs rapproché d’elle. Par ailleurs, je retire beaucoup de fierté d’avoir fait ça pour mon petit cousin.

Faire-croire au Père Noël est : fédérateur, émouvant, stimulant et responsabilisant pour les grands enfants qui sont désormais en charge de “faire-croire”. Car ça confère à toute la famille un pouvoir magique, celui de faire briller les yeux des plus jeunes et d’entretenir leur part d’insouciance et de rêve.

“Faire-croire au Père Noël” est presque aussi profitable pour le reste de la famille que l’est “croire au Père Noël” pour un enfant

Mentir ou ne pas mentir

Telle est la question

Beaucoup de parents culpabilisent de mentir à leurs enfants ; ils ont peur de perdre en crédibilité et redoutent le moment où leurs progénitures découvriront la vérité.

Une étude de Anderson & Prentice montre que les enfants vivent relativement bien ce moment. Ils sont généralement heureux d’intégrer le club-secret-de-ceux-qui-savent et apprécient à leur tour de jouer le jeu pour leurs cadets (cousins, frères et soeurs). Paradoxalement, cette étude révèle que ce sont les parents qui vivent mal cette étape : non seulement ils peuvent ressentir un peu de culpabilité et d’appréhension, mais il leur est difficile d’admettre que leur enfant grandisse et puisse perdre un peu de son insouciance.

Enfin, je pense que cette découverte est aussi l’opportunité d’expliquer à l’enfant la différence entre un bon mensonge et un mauvais.

Les 2 grandes limites du Père Noël

Pixel Santa. crédit : ramotion.com

Il est peu recommandé d’utiliser le Père Noël comme moyen d’assagir les enfants en leur racontant qu’il n’offre des cadeaux qu’aux enfants sages qui ont bien travaillé à l’école. Sinon, les enfants risquent de bien se comporter pour de mauvaises raisons - recevoir une récompense - au lieu de le faire pour eux-mêmes et pour leur entourage. En répétant constamment cette astuce, les parents en font des adolescents puis des adultes en quête permanente de récompenses pour leurs moindres actions. Ce qui est typique de ma génération.

D’autre part, Marjorie Taylor montre dans une étude publiée dans le Journal of Cognition and Development que l’enfant résout mieux des problèmes rattachés à des personnages réels qu’à des personnages fictifs, toutes choses égales par ailleurs. Les enfants apprennent mieux quand leur cerveau peut s’ancrer dans un contexte réél qu’ils ont idéalement vécu. Il en va de même pour la transmission de valeurs.

En conclusion, un personnage fictif comme le Père Noël est excellent pour développer l’imagination, pour aider le jeune enfant à faire des distinctions cognitives essentielles (réél/non-réél, improbable/impossible et réalité/apparence) et pour développer son empathie. En revanche, il est moins efficace pour toute autre expérience d’apprentissage, impliquant notamment la résolution de problèmes.

Les hacks de Noël

Hacks = astuces à fort impact

Une création de Markus Magnusson
  • Entre 3 et 5 ans, vous pouvez entretenir la croyance au Père Noël de différentes manières. En choisissant par exemple de le faire apparaître devant les yeux de votre enfant (comme je l’ai fait en 2011) ou, à défaut, en frappant à la porte pour faire illusion. Une méthode efficace est de l’inciter à écrire une lettre au Père Noël puis de faire en sorte qu’il reçoive une réponse. Cette solution est très puissante car plus subjective, plus créative et plus euphorique. Un grand moment dans la vie d’un enfant
  • Dès que l’enfant commence à se poser quelques questions, jouez le jeu de lui opposer des réponses, histoire de le challenger un peu. Dites-lui par exemple que le Père Noël peut voyager à la vitesse de la lumière et que c’est comme ça qu’il fait pour distribuer tous les cadeaux en seule nuit…
  • Si l’enfant vous demande frontalement : “est-ce que le Père Noël existe ?”, demandez-lui ce qu’il en pense et pourquoi il vous pose la question. C’est aussi le signe qu’il est prêt à découvrir la vérité
  • Donc, quand vous sentez que l’enfant est prêt à découvrir la vérité, laissez des indices pour lui permettre de faire cette découverte lui-même
  • Evitez de raconter que le Père Noël ne distribue des cadeaux qu’aux enfants sages. On l’a tous fait par habitude, mais du coup l’enfant risque de bien se comporter pour une mauvaise raison - obtenir un cadeau, ou plus généralement une récompense - au lieu de le faire pour lui-même, pour les autres et pour des raisons morales
  • Impliquez les grands, ceux qui n’y croient plus, dans la mission de faire-croire au Père Noël. Ils seront ravis

Bon, vous l’avez compris : j’ai 30 ans et je crois au Père Noël.

Je dédicace cet article à mon frère Camille, le petit prince de la famille.


A propos de l’auteur, Nouhad Hamam
Je suis un hacker de créativité. La mission qui m’anime est de rendre les gens plus créatifs, et c’est l’objet de la newsletter bimensuelle des Kréatifs.
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Pour approfondir :
- “
Encounter with reality: children’s reactions on discovering the Santa Claus myth”, un article scientifique de Anderson et Prentice
- “
The Relation between Individual Differences in Fantasy and Theory of Mind”, un article scientifique de Marjorie Taylor publié dans Child Development
- “
The Characteristics and Correlates of Fantasy in School-Age Children: Imaginary Companions, Impersonation, and Social Understanding” un autre article scientifique de Marjorie Taylor publié dans Developmental Psychology
- “
Learning From Fantasy and Real Characters in Preschool and Kindergarten”, un autre article scientifique de Marjorie Taylor publié dans le Journal of Cognition and Development
- “
Le bébé philosophe”, un livre d’Alison Gopnik, chercheur à l’Université de Berkeley


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