Gronde-moi avec amour

Lois, mère de famille dans “Malcolm”, la série TV

J’étais considéré comme un élève brillant. J’ai fait le combo bac-S-avec-mention-TB-math-sup-math-spé-grande-école-conseil-en-stratégie. Et sans m’en rendre compte, j’étais sous perfusion continue de reconnaissance et d’admiration depuis ma tendre enfance jusqu’à mes 27 ans.

Et puis un jour j’ai basculé du côté obscur de la force : je suis devenu chômeur, j’ai créé une startup et j’ai bien échoué. Ma perfusion a progressivement diminué au fur et à mesure que mon entourage faisait le constat d’échec et jugeait mon travail. Tant que j’étais shooté à l’adrénaline des débuts de l’aventure, je ne m’en rendais pas compte, mais une fois celle-ci estompée, j’ai un peu déchanté.

De tous les enseignements de cette aventure, j’en retire un trésor particulier. Je comprends un peu mieux ce que mon frère, qui a fait le combo dernier-de-la-classe-menaces-de-redoublement-à-répétition-et-BEP-obtenu-à-l’arrachée, a dû, lui, ressentir de tout son être : un manque d’amour et de considération inconditionnels. On confond amour et considération avec reconnaissance. Selon moi, on devrait apprendre à faire davantage la distinction fondamentale entre un individu (qui il est) et son comportement (ce qu’il fait), pour reprendre les termes de Haïm Ginott, psychologue des enfants et enseignant.

Sur le papier, ça paraît trivial et tout le monde est d’accord. Sur le terrain, c’est loin d’être appliqué.

Carl Rogers

Grâce à mon passage de l’autre côté de la force, je me rends compte aujourd’hui que mon frère a reçu de la part de nos parents un des plus beaux cadeaux. Ils ont su lui offrir leur amour quasi-inconditionnel, proche de ce que Carl Rogers appelle la considération inconditionnellement positive (the unconditional positive regard). L’estime que mon frère a de lui-même, bien qu’abîmée par l’image que le miroir de la société lui a renvoyé, a été relativement préservée grâce à eux. De mon côté, j’ai appris à remplir moi-même ma poche de perfusion de la passion et de l’ambition que je nourris pour mes projets. Et c’est mieux ainsi.

Voici comment la considération inconditionnellement positive, expliquée par Carl Rogers, et la distinction entre individu et comportement, expliquée par Haim Ginott, aideront vos enfants à exploiter le meilleur d’eux-même.

1. Considère-moi quoique je fasse

La considération inconditionnellement positive

Mère et fille, Picasso

Si, en tant que parents et enseignants, nous nous focalisons sur la valeur intrinsèque des enfants, nous avons la possibilité de leur offrir leurs meilleures chances d’épanouissement. Nous devons apprendre à les considérer, à les aimer et à les apprécier indépendamment de leurs notes, de leurs bulletins, de leurs échecs, de leurs bêtises et de leurs réussites.

Carl Rogers dit : “Autant que possible, l’enfant doit ressentir de la part de ses parents et des enseignants une considération inconditionnellement positive”.

Il est évidemment hors de question de basculer d’un extrême à un autre. L’amour et la considération inconditionnels sont plus un chemin à emprunter qu’un but à atteindre.

Ayant moi-même baigné dans une forme de considération conditionnelle permanente liée à mes réussites scolaires et professionnelles, j’ai eu beaucoup de mal à mon tour à ne pas reproduire les mêmes schémas. Par exemple, quand mon plus jeune frère m’annonçait qu’il avait réussi une audition de piano, ou quand mon frère cadet me racontait qu’il avait validé son année de médecine, je faisais preuve naturellement d’un fort engouement mêlé d’affection. Aujourd’hui, j’apprends chaque jour à féliciter mes proches quand ils échouent pour le risque qu’ils ont pris et pour l’effort qu’ils ont investi, quelque soit le résultat. Ça fait un an que j’essaie d’emprunter cette voie, et j’en vois clairement les bénéfices dans mes relations.

J’ai aussi rencontré récemment une institutrice qui me racontait qu’elle avait mis tout ça en place dans sa classe et qu’elle en avait recueilli les fruits quelques mois plus tard : ses élèves sont aujourd’hui plus calmes, plus travailleurs et plus entreprenants.

2. Félicite-moi pour mes efforts, pas pour mes résultats

La distinction entre individu et comportement

Calvin and Hobbes

Il faut également différencier individu et comportement, comme l’explique Ginott. Car nous sommes naturellement enclins à féliciter plus facilement un enfant et lui faire savoir combien nous l’aimons quand il a de bons résultats. C’est ainsi qu’il nourrit inconsciemment l’idée selon laquelle ses parents l’aimeront d’autant plus qu’il réussira. Et donc, par extrapolation, il se fait l’idée que ses parents l’aimeront moins s’il échoue. Il va se mettre à redouter l’échec. Or, l’échec est indispensable à l’apprentissage, comme je l’ai évoqué dans un des mes précédents articles : “Soyez des parents imparfaits”. Si les enfants n’apprennent pas à échouer, ils échoueront à apprendre.

Quand on félicite un enfant parce qu’il apporte de bons résultats, on se focalise sur l’individu. Quand au contraire on le félicite d’avoir bien travaillé, ou à l’inverse, pas assez, on se focalise sur le comportement. C’est en se concentrant sur le comportement, indépendamment des résultats, et dans une atmosphère d’amour ou de considération inconditionnelle, que vous offrirez à votre enfant ou à votre élève, ses meilleures chances de réussite.

3. Gronde-moi avec amour

La synthèse

Marva Collins

La génération américaine progressiste des années 1970 et 1980, héritière de la génération punk et hippie, s’est emparée la notion de considération inconditionnellement positive de Carl Rogers (1956) pour prendre un virage à 180°. Malheureusement, elle l’a mal comprise. Elle a confondu considération inconditionnellement positive avec abolition des règles et de la discipline. Ils sont passés d’un extrême à un autre et ont élevé une génération d’adultes inadaptés aux rigueurs de la réalité.

La considération inconditionnellement positive ne rime pas avec “permission de faire n’importe quoi”, ni avec un interdit des interdits” — pour reprendre le fameux slogan de mai 68.

L’enfant qui en frappe un autre, sans raison particulière, mérite d’être puni. L’enfant qui ne fait strictement aucun effort à l’école mérite d’être réprimandé.

Marva Collins, l’institutrice de Chicago qui a littéralement changé la vie de milliers d’enfants dans un des quartiers les plus défavorisés et les plus dangereux de son état, donne le conseil suivant :

“Quand vous devez gronder un enfant, grondez-le avec amour. Sans jamais le dénigrer, ni l’humilier. Son ego est précieux, il mérite d’être préservé. Essayez plutôt :
- “Je t’aime très fort, mais je ne peux pas accepter ce genre de comportement.”
- “Tu sais pourquoi je refuse de tolérer ça ? Tout simplement parce que tu es trop intelligent pour te comporter de cette manière”

En combinant les 2 notions, Marva Collins a fait des miracles auprès d’enfants qualifiés d’inaptes à toute forme d’enseignement. Nullement besoin de moyens : elle a d’abord commencé par les accueillir chez elle avant de créer une école faite de briques et de brocs. Elle est parvenue à leur faire lire Shakespear et Emerson dès la primaire. Ceux qui étaient considérés comme irrécupérables sont allés à l’université. À la fin de sa carrière, des gens du monde entier venaient voir son école pour s’en inspirer. À deux reprises Reagan et Bush lui ont proposé de devenir ministre, ce qu’elle a toujours refusé.

Résumé des hacks éducatifs

Hacks = astuces à fort impact

  • Félicitez plus souvent votre enfant pour les efforts investis que pour ses résultats
  • Surprenez-le à le féliciter quand il ramènera une mauvaise note pour un devoir dans lequel il se sera investi
  • Essayez-vous quelques fois à ne commenter ni un bon ni un mauvais résultat (une note à un devoir par exemple). À la place, demandez-lui ce qu’il en pense, ce qu’il ressent et ce qu’il en retire
  • Grondez-le avec amour, à la Marva Collins (voir plus haut)

A propos de l’auteur, Nouhad Hamam
Je suis un hacker de créativité. La mission qui m’anime est de rendre les gens plus créatifs, et c’est l’objet de la newsletter bimensuelle des Kréatifs.
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