L’enfer des enfants est aussi pavé de compliments

[Trilogie de l’imperfection - Épisode 3]

Cet article est le dernier d’une trilogie qui traite de l’importance de l’apprentissage de l’imperfection pour les parents et leurs enfants.

L’ancienne génération des parents durs et critiques

Le héros du film “There Will be Blood”, un père sévère et exigeant, avec son fils

Quand j’avais 7 ans, je vivais dans un quartier paisible et résidentiel d’une banlieue éloignée de Bordeaux. Au fil du temps, je me suis fait des amis dans le quartier. L’un d’eux était un enfant qui s’appelait Yoan, et qui avait 6 ans. Son père était un homme qui m’effrayait par sa sévérité et par son allure. Il était extrêmement exigeant envers son fils, dont il attendait qu’il soit parfait : il devait être poli, ne pas se salir, bien parler, avoir de très bonnes notes, être gentil avec tout le monde, etc. Il n’avait pas le droit à l’erreur. À tel point que, dès que Yoan faisait un écart par rapport à ce code de conduite inatteignable, il inventait tous les mensonges de la terre pour expliquer qu’il avait été victime d’autres personnes et que surtout, il n’était en rien fautif. Il épousait l’image du petit garçon parfait que son père voulait qu’il soit et attirait ainsi son attention et son affection.

Son père faisait les 3 grandes erreurs des perfectionnistes décrites par Tal Ben-Shahar, professeur de bonheur à Harvard, et que j’évoquais dans mon précédent article (“Soyez des parents imparfaits”, voir ci-dessous).

En effet, en le protégeant et en étant si exigeant, il refusait l’échec pour son fils et pour les autres. Il lui refusait aussi ses émotions douloureuses — il lui ordonnait systématiquement d’arrêter de pleurer. Enfin, en critiquant constamment son fils, soi-disant pour le rendre meilleur, il refusait de lui accorder ses réussites et ses progrès.

Il ne s’en rendait pas compte mais il faisait de son fils un perfectionniste en puissance et donc un enfant malheureux : un garçon qui n’apprend plus puisqu’il évitait l’échec à tout prix, qui préférait transformer la réalité en mensonges, qui contenait ses pleurs et sa tristesse et qui avait l’impression que tout ce qu’il faisait n’était jamais à la hauteur.

Suniya Luthar, psychologue et chercheur à Yale, a montré que ce sont les critiques incessantes qui déclenchent une des plus fortes détresses chez les enfants, à l’origine des excès de drogue, de cannabis et d’alcool, des troubles alimentaires et des dépressions adolescentes.

La génération des parents-compliments, la mienne

Image de la série “Malcolm in the middle”, une de mes séries préférées

Les parents de ma génération, les trentenaires, n’ont pas attendu les études scientifiques sur les critiques incessantes envers les enfants pour savoir que c’est dévastateur pour la confiance en soi, pour l’apprentissage et pour la quête du bonheur. Ces parents ont pris le contre-pied de la génération de leur propre parent. Celui des compliments et des encouragements. Cette nouvelle génération s’émerveille devant chaque action de leur progéniture en félicitant et relevant tout mini-progrès.

Or, paradoxalement, un excès de compliments et d’encouragements peut être tout aussi néfaste pour l’enfant qu’un comportement excessivement critique. C’est ce qu’explique Carole Dweck, psychologue à l’université de Stanford, qui a beaucoup étudié l’impact des critiques, compliments et encouragements sur le développement des jeunes enfants.

Ces parents apportent un soutien appuyé à leurs enfants à chaque fois qu’ils font quelque chose “comme il faut”. Mais ce comportement a deux impacts lourds sur le développement futur de l’enfant :

  • Il a tendance à habituer l’enfant à obtenir comme récompense la reconnaissance de ses parents pour des progrès nécessaires à son développement comme “savoir tenir une cuillère” ou “savoir compter”. Ainsi, on le prive d’apprendre à obtenir satisfaction de ses propres progrès et à les évaluer
  • Il a aussi tendance à planter dans la tête des enfants les graines du perfectionnisme et de l’idée selon laquelle faire des erreurs ne serait pas une bonne chose : sur cet aspect, critiques et compliments ne sont que les versants d’une même montagne, celle de la quête de la perfection. Or, l’erreur est indispensable à l’apprentissage et au bonheur

Mais alors, comment créer le paradis des enfants ?

Tout d’abord, et selon moi, il ne faut pas chercher à créer un paradis pour nos enfants. Le chercher est un réflexe perfectionniste. La solution serait plutôt le juste-équilibre, qui leur offre un cadre plus épanouissant. Voici les conseils de Carole Dweck :

  • Créez pour l’enfant des périodes sans commentaires. Et c’est très difficile… j’étais invité ce midi chez un ami qui est papa, et à dix reprises je me suis retenu de ne pas m’exclamer “Bravo !” pour chaque action de son fils. Nous avons ces réflexes bien ancrés dans nos gênes
  • Encouragez plutôt la prise d’initiative que le résultat
  • Quand vous complimentez ou encouragez votre enfant, insistez plutôt sur leurs efforts (“Tu as dû travailler dur pour en arriver là”), que sur leur intelligence (“Comme tu es intelligent” ou “Tu es très doué à ça”)
“Les parents pensent offrir à leurs enfants la confiance en soi, comme on offre un cadeau, en vantant leur intellect et leurs talents. Mais ça ne marche pas. En fait, ils obtiennent l’effet inverse. Car le résultat est que les enfants doutent d’eux-mêmes dès qu’ils sont confrontés à une difficulté ou que quelque chose ne va pas. S’ils veulent vraiment faire un cadeau à leurs enfants, la meilleure chose qu’ils puissent faire est de leur apprendre à aimer la gageure, à chercher le pourquoi et le comment de leurs erreurs et à continuer à assimiler des savoir-faire”. Carole Dweck

A propos de l’auteur, Nouhad Hamam
Je suis un hacker de créativité. La mission qui m’anime est de rendre les gens plus créatifs, et c’est l’objet de la newsletter bimensuelle des Kréatifs.
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