La théorie de la Figale

ou comment hacker le bonheur de vos enfants

La Figale - une création originale

J’ai commencé à gagner ma vie vers 24 ans. Après mon école d’ingénieur à Toulouse, j’ai trouvé un poste de consultant à Paris en plein pendant la crise des subprimes. Il m’a fallu 4 mois, 80 candidatures et plus de 35 entretiens pour enfin décrocher un job dans un cabinet de conseil atypique. Cette phase de recherche d’emploi m’a coûté tout ce qui restait de mon prêt-étudiant. Le mois avant de toucher mon premier salaire, je me souviens que je comptais les boîtes de haricots verts et que je sautais un repas sur deux pour éviter à tout prix d’être dans le rouge. J’étais trop fier à ce moment-là pour emprunter de l’argent à qui que ce soit.

Puis vint le soulagement. Quelle joie de recevoir ces premiers euros sur mon compte en banque ! J’en ai dansé en caleçon dans mon appartement tout en écoutant de la musique à fond. Ce jour a marqué pour moi le début d’une période de fortes dépenses. Comme une revanche sur la vie, j’ai tout flambé dans mes 3 passions : une école d’improvisation théâtrale, les sorties avec mes amis et mes voyages aux quatre coins du monde... Et quand j’ai rencontré ma femme 2 ans plus tard, nous avons vite pris le pli de partir au moins tous les mois en week-end à l’étranger.

Ma période “cigale”, en Bolivie (2010)

Ma famille n’en revenait pas. Nous qui avions vécu des moments très difficiles financièrement… comment pouvais-je ne pas me soucier de mettre un peu d’argent de côté ? Pas un seul petit morceau de mouche ou de vermisseau sur mon livret A. C’est alors que mes parents et mes frères se sont mis à m’appeler affectueusement la cigale : je voyageais tout l’été et je ne me souciais de rien.

Ma soeur, qui était à l’opposé de moi sur ce point, avait beaucoup de mal à le comprendre. Elle était en quelque sorte la fourmi de la famille : elle travaillait très dur dans la restauration et a toujours été très économe. Mon comportement était pour elle une aberration. Et réciproquement ; je ne comprenais pas que ma soeur “ne profite pas de la vie”. Pour provoquer ma famille - un peu bêtement - je répétais souvent que les fourmis finissaient toujours par faire une crise de la quarantaine. C’était assez ironique parce que j’avais moi-même fait ma crise de la quarantaine à 20 ans ; je n’en avais pas conscience à ce moment-là.

Avec du recul, j’ai été une sacrée fourmi toute mon enfance et toute mon adolescence : lorsque j’ai déménagé depuis la France vers le Liban à 9 ans, j’ai nourri l’idée qu’il fallait que je travaille dur à l’école pour m’en sortir et quitter ce pays que je détestais, pour pouvoir revenir en France. Mes grands-parents bordelais ont alimenté cette croyance chez moi ; ils m’ont aussi parlé de ce concept abstrait qu’on appelle math-sup-math-spé, pourvu que je travaille bien à l’école. Ah, je me suis mis en tête que c’était mon sésame pour sortir de ma misère et quitter ce foutu pays, alors que je n’avais que 9 ans. Sans s’en rendre compte et de manière homéopathique, mes grands-parents ont fait de moi leur soldat de la rébellion familiale anti-Liban. Ma grande occupation pendant ces étés ensoleillés dans le Médoc était de raconter avec humour à tout le monde à quel point le Liban était un lieu horrible. Au final, je suis resté au Liban de 1994 à 1999 et je n’ai pas su en profiter. Je me suis enfermé dans mes études et dans ma haine envers ce pays. Heureusement, j’ai eu une vie sociale épanouie grâce à mes frangins, mes cousins qui habitaient dans le même immeuble et quelques amis qui ont beaucoup compté.

J’ai bien sûr continué sur ma lancée comme un taureau : je ne me suis pas posé une seule fois la question du pourquoi je fonçais tête baissée vers la fin de mes études, un peu comme si je vivais toujours au Liban, alors que nous sommes rentrés en France à mes 14 ans. Je sacrifiais mes amis et mes temps de jeux pour me consacrer à mes études. La prépa maths a été pour moi une période de super-fourmi au carré : pendant 18 mois, j’ai travaillé de 9h00 à 1h00 du matin tous les jours, sauf pendant les grandes vacances. Je ne me suis fait quasiment aucun ami ; je m’entendais bien avec tout le monde et je n’ai pas vécu la prétendue compétition des classes préparatoires mais je me suis tout de même isolé, tout seul comme un grand.

La chute fut longue et progressive vers l’isolement. Puis un soir de Décembre 2004, au milieu de ma 2ème année de prépa, loin de mes amis et de ma famille à Bordeaux : j’ai eu un déclic ou un pétage de plombs. À vous de voir. J’ai regardé derrière moi et j’ai senti un grand vide. Je n’étais clairement pas heureux du tout. Je me suis dit qu’il fallait que les choses changent ; je ne pouvais plus continuer comme ça. Je me souviens avoir écouté l’album Discovery de Daft Punk toute la nuit dans mon lit tellement j’étais survolté à l’idée d’une vie nouvelle. J’étais à deux doigts de tout arrêter mais je me suis rappelé que mes parents avait investi énormément d’argent pour me permettre de vivre à Paris et y démarrer mes études. Je me suis calmé mais j’ai décidé de lever le pied : j’allais désormais arrêter de travailler après 22h et sortir plus souvent en m’incrustant aux soirées de mes camarades. J’ai aussi appris à aller seul au cinéma. De plus, il était désormais hors de question de redoubler la 2ème année de prépa pour avoir une meilleure école. J’ai continué quelques mois comme ça jusqu’aux concours et je suis rentré dans une école d’ingénieur à Toulouse.

Cette étape a signé la fin de vingt années de fourmi, pour entrer dans l’ère cigale : celle de mes 20-30 ans.

En effet, j’ai basculé d’un extrême à un autre. Je suis passé de super-fourmi à super-cigale : j’ai totalement arrêté de m’investir dans mes études en séchant plus de 50% des cours. Je n’ai fait que profiter de mes amis, de mes activités extra-scolaires (impro, basketball et autres) et du réseau internet de l’école qui proposait de la musique, des films et des séries en illimité. Alors que jusqu’à mes 20 ans, je tenais le discours du jeune homme sain qui ne buvait pas une goutte d’alcool, j’ai totalement changé de discours en faisant de nombreuses soirées où j’ai picolé jusqu’aux pertes de mémoire. Je me suis enfin intéressé sérieusement aux filles et j’ai fait mes erreurs de collégiens. Il était temps ! Bref, j’ai ainsi fait ma crise de la quarantaine à 20 ans.

Puis, comme je vous l’ai raconté en introduction, j’ai prolongé ma vie de cigale après mes études. Ce qui m’a valu ce surnom auprès de ma famille, qui a vite oublié mes 20 ans de fourmi.

Aucun des deux états - cigale ou fourmi - ne m’a clairement rendu heureux. Dans ma jeunesse, je sacrifiais ma vie présente pour une prétendue vie future meilleure, en étudiant énormément. Puis à l’âge adulte, je vivais au contraire au jour le jour une vie d’hédoniste qui a fini par m’apparaître creuse.

Dans la fameuse fable “La Cigale et la Fourmi” de La Fontaine, ce dernier prend plutôt le parti de la fourmi, à l’inverse de la version de Anouilh qui prend le parti de la cigale. Tous deux ont tort car aucune des deux n’est véritablement heureuse sur le long terme.

Si le bonheur est “la sensation globale de plaisir chargée de sens”, comme la définit Tal Ben-Shahar, professeur en bonheur et psychologie positive à Harvard, je pense qu’il faut chercher l’équilibre entre la cigale et la fourmi. Une sorte de fusion entre les deux. La cigale apporte le plaisir au présent, et la fourmi, elle, la promesse d’un futur meilleur et d’une vie plus chargée de sens.

Tal Ben-Shahar, professeur à Harvard en psychologie positive

Ainsi, un comportement peut être évalué selon deux axes : le niveau de bénéfice ou de préjudice qu’il retire au présent, et le niveau de bénéfice ou de préjudice investi pour l’avenir. J’aimerais ainsi vous introduire la matrice de la Figale, inspirée du quadrant de Tal Ben-Shahar, qui définit 4 archétypes :

  • La Fourmi sacrifie son plaisir présent pour un bénéfice futur
  • La Cigale optimise son plaisir présent, au détriment de son avenir
  • Le Cafard, lui, a abandonné sur les deux tableaux et se résigne à une vie malheureuse
  • La Figale, quant à elle, trouve l’équilibre entre plaisirs présent et futur. Elle les concilie autant que possible
La matrice de la Figale

Or, je suis convaincu que le bonheur doit être le but ultime de toute éducation. Et bonne nouvelle : le bonheur s’apprend dès le plus jeune âge. Nous allons justement voir que les bases d’un comportement propice au bonheur se forgent dès l’âge de 4 ans. Je pense qu’on peut se servir de la Figale comme un guide. Je vous propose donc de détailler les 4 archétypes de la matrice (Fourmi, Cigale, Cafard et Figale) puis d’explorer ensemble l’état d’esprit et les astuces qui vont vous permettre de hacker le bonheur de vos enfants.

La Fourmi

La fonceuse insatisfaite

La fourmi

Vous l’avez compris : j’ai commencé ma carrière de fourmi à 9 ans et je ne me suis arrêté qu’à ma crise de la quarantaine à 20 ans. De la primaire à la classe préparatoire, j’ai beaucoup étudié et c’était dur. Je me répétais sans cesse que ça irait mieux “après” : après la primaire, après le brevet, après le bac, après la prépa… jusqu’au point de rupture à mes 20 ans que j’évoquais en introduction.

Je connais des personnes qui ne se sont pas arrêtées à 20 ans dans leur carrière de fourmi. Pendant leurs études supérieures, qu’elles n’aimaient pas et dans lesquelles elles s’investissaient énormément, elles se disaient qu’elles seraient enfin libérées et heureuses quand elles auraient trouvé un travail. Rebelote une fois dans la vie active : elles ne sont pas plus heureuses mais expliquent que c’est normal et qu’il “faut faire ses preuves”. Elles travaillent dur et se fixent des objectifs très ambitieux. Elles se disent que ça ira mieux après et que de toute façon ça fera une belle ligne dans leur CV.

“Faire ses preuves”, “on n’a rien sans rien” ou “ça ira mieux après” sont trois expressions typiques des fourmis (malheureuses). Cette carrière de fourmi commence généralement en primaire : dès le début des notes et des honneurs, et ne s’arrêtent parfois jamais. En effet, il y a 4 ans, j’ai eu un choc culturel au cours d’une mission de conseil que j’ai faite pour une grande entreprise aéronautique. J’étais entouré de mes clients au déjeuner, tous des ingénieurs qui s’investissaient énormément dans leur travail. Ils avaient en moyenne 50 ans et se plaignaient tous de leur directeur et de leur poste. Et ils n’avaient qu’un seul mot à la bouche : “la retraite”. Ils me disaient tous qu’ils l’attendaient avec impatience et qu’ensuite, “ça irait mieux”.

Je tiens à préciser que ça ne touche pas que les personnes qui ont fait de longues études, même si une grande proportion de cette population sont des fourmis. À l’instar de ma soeur qui est chef de partie dans un restaurant reconnu de Bordeaux, les gros bosseurs qui se sont construits grâce au dur labeur, parfois sans diplômes, sont pris au piège par le besoin de prouver aux autres qu’ils ne valent pas moins que les diplômés soi-disant plus légitimes. Ainsi, l’engrenage est à peu près le même pour eux, sans compter qu’ils appliquent généralement un comportement similaire à leur porte-monnaie.

Ainsi, la fourmi ne sait pas faire des distinctions fondamentales pour son équilibre psychologique, elle confond en effet :

  • Honneurs et bonheur : la fourmi a appris à se concentrer sur un but futur, et non sur le présent. Les honneurs associés à chaque étape franchie (un trophée, un bulletin, un diplôme, le passage dans la classe supérieure, etc.) ne couronnent pas malheureusement le chemin parcouru et le plaisir qu’on a pu en prendre, mais l’arrivée et seulement l’arrivée
  • Réussite sociale et bonheur : la fourmi est toujours en quête de plus de réussite sociale : un bon collège, un bon lycée, une super note au bac, une bonne université et en sortir major, un travail prestigieux, une belle voiture, un grand appartement, une conférence TED à son actif, etc. pourtant, à aucun moment la fourmi ne sent réellement heureuse
  • Soulagement et bonheur : à peine une étape réussie, la prochaine arrive pour balayer la précédente et le soulagement lié à l’atteinte des objectifs est vite estompé

En conclusion, la fourmi court en permanence vers ses objectifs, comme si elle courrait sur la route en espérant un jour toucher l’horizon qu’elle voit au loin.

Le test du Marshmallow, raconté dans ce TED Talk

Attention au mythe du marshmallow ! Il s’agit d’une étude très connue du département de psychologie de Stanford qui a couru sur plus de 30 ans. Elle a montré que les jeunes enfants de 4 ans qui étaient capables de résister à la tentation de manger un marshmallow, avec pour contre-partie d’en recevoir un de plus 2 heures plus tard, étaient nettement plus enclins à faire de longues études et à mieux réussir par la suite. En effet, de tels enfants sont capables de reporter un plaisir présent au profit d’un bénéfice futur plus grand, une aptitude essentielle pour faire des études.

Le grand problème est que cette étude invite les parents et les professeurs à faire des enfants des futures fourmis en puissance, qui certes réussissent mais qui finissent souvent par être malheureuses.

On remarque au passage que les prémices d’un comportement de fourmi peuvent être observées dès l’âge de 4 ans. Les fondamentaux de l’apprentissage du bonheur se mettent ainsi très tôt en place.

La Cigale

La viveuse superficielle

La cigale

Dès mon premier salaire à 24 ans, j’ai perpétré la vie de cigale que j’avais entamée à la fin de mes études. J’enchaînais les plaisirs de la vie parisienne : les restaurants, les sorties entre amis, les week-end à l’étranger et les longs voyages. Pendant 5 ans, je n’ai pas mis un seul petit morceau de mouche ou de vermisseau de côté. Mon métier me plaisait bien mais ne correspondait pas à une motivation profonde. Au bout de quelques temps, j’ai commencé aussi à ressentir un vide : le sentiment de vivre une vie sans but et sans épaisseur, même si j’avais tout en apparence pour être heureux : une femme aimante, des amis sincères, une chouette famille, un métier bien payé et une bonne santé.

Cette vie de cigale et de plaisirs instantanés de l’époque me rappelle l’épisode intitulé “A nice place to visit” de la série The Twilight Zone (1960) que raconte Tal Ben-Shahar dans son livre l’Apprentissage du Bonheur. Un bandit dénommé Rocky, qui a fait les pires crimes sur Terre, meurt et atterrit au Paradis devant un ange vêtu de blanc qui l’accueille à bras ouvert. Quelle surprise pour Rocky ! Non seulement il est au paradis, mais en plus l’ange lui explique que ses moindres voeux seront exaucés immédiatement. Tout euphorique, Rocky commence par lui demander une maison avec une piscine, une somme d’argent astronomique, puis de jolies femmes, etc. Très rapidement, il se lasse de tous ses voeux de plus en plus mégalomanes et finit par ressentir un vide profond. Il retourne voir l’ange pour lui dire qu’il est malheureux. Et c’est alors que l’ange affiche un sourire effrayant. Ce dernier dévoile à Rocky qu’il en réalité en enfer et que sa punition est d’obtenir pour le restant de ses jours tout ce qu’il souhaite sans efforts et sans travail. L’ange était en fait le diable déguisé. C’est ce que j’appelle l’effet Twilight-Zone : obtenir tout ce que l’on souhaite sans effort et sans travail finit par rendre malheureux.

Je vous laisse savourer la fin de l’épisode :

C’est en quelque sorte l’erreur que j’ai faite de prendre l’enfer pour le paradis en menant une vie de plaisirs immédiats, que j’ai fini par trouver superficielle. La cigale confond ainsi plaisirs immédiats et bonheur.

Elle confond aussi généralement efforts et douleur. Le fantasme d’arrêter de travailler est présent en chacun de nous mais toutes les études montrent que ces gens-là finissent par être très malheureux, comme ceux qui gagnent des sommes inespérées au loto. Gagner à la loterie est un piège en 2 étapes : toutes les personnes qui ont gagné des sommes astronomiques reviennent après 2 ou 3 mois d’euphorie à leur niveau de bonheur d’avant. Ensuite démarre la chute du niveau de bonheur due à l’effet Twilight-Zone dont je parlais précédemment. Les gens n’ayant plus besoin de travailler et de fournir d’efforts pour s’assurer un salaire se lassent et tombent dans la dépression à l’instar de Rocky dans l’épisode “A nice place to visit”.

Evolution schématique du niveau de bonheur de 2 personnes ayant gagné au loto un somme considérable. La personne B a un niveau de bonheur de départ supérieur à la personne A

Entretenir auprès des enfants le mythe du loto et le fantasme des vacances à vie contribue à alimenter la croyance que la vie rêvée est celle de Rocky : une vie sans effort remplie de plaisirs immédiats. L’enfant finit par associer effort avec malheur ou douleur.

On contribue tous en permanence à entretenir cette légende auprès des enfants en se plaignant de nos jobs, en répétant “vive le week-end” en fin de semaine, en se souhaitant “bon courage” le lundi matin avec une mine déconfite, en se targuant à plusieurs reprise de dire “c’est la belle vie” en vacances et en répétant qu’on attend la retraite avec impatience dès 40 ou 50 ans.

Le Cafard

Le défaitiste, bloqué dans le passé

Le cafard

Une personne en état de Cafard a généralement subi un traumatisme long et répété dans sa vie sur lequel il n’avait aucune emprise, comme être battu sans raison ou recevoir des mauvaises notes en permanence dans toutes les matières. Une partie de ces enfants finit par faire les frais de l’apprentissage de l’impuissance, pour reprendre les termes de Martin Seligman, le célèbre psychologue et théoricien du bonheur et l’optimisme. Ce principe est expliqué clairement en 1 minute dans la vidéo suivante :

Un enfant habitué à être impuissant généralise son sentiment d’impuissance aux autres aspects de sa vie. L’enfant battu finit par abandonner l’idée d’être aimé et l’enfant qui n’a reçu que des mauvaises notes finit par se résigner à penser qu’il est sot. Ces enfants jugent ne mériter aucun plaisir présent, rejetant toute vie de cigale, et ne font aucun effort puisqu’ils les pensent vains, rejetant ainsi toute vie de fourmi.

La Figale

La bienheureuse

Le figale

Un de mes frères m’a un jour fait un aveu dans sa voiture. Il m’a dit : “quand je dépense beaucoup d’argent comme une cigale pour aller voir ma copine à Londres, je culpabilise déjà un peu sur place et je le regrette par la suite. Puis le mois d’après, je reste chez moi, je fais la fourmi et je mange des pâtes. Du coup, je remets enfin un peu d’argent de côté mais je finis par être malheureux parce que j’ai l’impression de ne pas profiter de la vie. C’est une impasse, non ?”. C’est là que j’ai eu l’idée de la Figale et nous en avons longuement débattu.

J’ai réalisé à ce moment-là, par effet miroir, qu’on avait tous tendance à penser que toute action que nous entreprenons doit être faite à fond, ou ne pas être faite du tout. Soit on dépense tout son argent, soit on met tout de côté. Soit on révise toute la journée, soit on joue toute la journée. Quitte à faire une classe préparatoire, autant se donner les moyens de ses ambitions et travailler tous les jours jusqu’à 1h00 du matin - c’est ce que je pensais et c’est ce que j’ai fait. Quitte à partir en vacances, autant profiter des hôtels luxueux. Quitte à choper un sac de bonbons cachés en hauteur, autant le finir. Et ce raisonnement démarre dès le plus jeune âge à la maison et à l’école.

Par ailleurs, on oppose bons élèves, ceux qui “bossent dur”, et les soi-disant mauvais élèves, ceux qui “glandent”, comme s’il n’y avait pas une multitude de curseurs entre les deux. Une approche si binaire n’invite qu’à une vision cigale-fourmi de la vie. Le culte des choses bien faites (comprendre : “trop bien faites”) se répand ainsi comme une épidémie dans nos comportements, gangrenant notre bonheur.

La question n’est pas : “dois-je être heureux aujourd’hui ou demain ?” mais plutôt “comment être heureux aujourd’hui et demain ?”. Plaisirs immédiat et futur ne sont pas incompatibles. Souvent, c’est la voie du milieu, tant décriée par notre société, qui mène au bonheur.

Ainsi, la Figale relève trois grands défis :

  • Elle cherche autant que possible à concilier bénéfices présents et futurs. Elle investit dans son avenir tout en profitant de l’instant présent. Au lieu de dépenser tout mon salaire comme je l’ai fait après mes études, j’aurais pu largement en profiter en continuant de sortir avec mes amis et voyageant, tout en économisant. Ces économies m’auraient permis de voyager un peu plus aujourd’hui, sachant que le contexte a changé : ma femme achète un appartement et j’ai aujourd’hui un bien moindre revenu qu’avant
  • Elle accepte que le bonheur permanent n’existe pas. Ce serait s’exposer à une terrible désillusion. Elle sait aussi que bénéfices présent et futur ne sont pas toujours compatibles. En période de révision, il est parfois bon de s’adonner à ses révisions au détriment d’autres plaisirs plus instantanés comme jouer avec ses amis
  • Elle apprend chaque jour à prendre du plaisir au chemin qui mène à ses objectifs ambitieux. L’école a échoué sur ce plan en préférant la réussite sociale au bonheur. L’intégration absurde des notes (et non pas des tests — ce n’est pas la même chose) dès l’école primaire engendre des comportements fourmi ou cigale. En effet, les bons et moyens élèves de type fourmi sont motivés par les honneurs (les bonnes images ou les bonnes notes) et par la peur de l’échec, et ceux qui n’ont pas de bons résultats adoptent un comportement cigale en carburant au plaisir instantané et à la peur de l’effort, considéré comme une douleur

Un élève de type Figale carbure à un cocktail molotov bien précis : un subtil mélange de plaisir de l’apprentissage, mesuré et efficace, rattaché lui-même à des objectifs ambitieux et réalistes. J’y reviendrai en vous détaillant les hacks de la Figale.

Les Kid Hacks de la Figale

Kid Hacks = astuces à fort impact, à destination des enfants

Dans l’expérience précédente du Marshmallow, nous avons vu qu’un enfant de 4 ans a déjà intégré la notion de plaisir instantané et de plaisir différé. À cet âge-là, il forge déjà ses croyances qui vont façonner son comportement. Et si un enfant haut comme trois pommes peut apprendre à être fourmi ou cigale, il peut aussi apprendre à être Figale.

Voici les hacks de la Figale. Toutes vos idées et suggestions sont aussi les bienvenues pour agrémenter la liste. Ces hacks sont des pistes pour prendre du recul et alimenter votre créativité de parent ou de prof :

  • Identifiez tout d’abord de quel côté penche votre enfant ; généralement fourmi ou cigale, sans l’enfermer dans une case. Est-il capable de résister longtemps au Marshmallow ? Sait-il s’investir un peu dans ses études ou dans un jeu dont la gratification est différée : un puzzle par exemple qui demande de la patience ou s’occuper de faire germer des graines ? Sait-il prendre du plaisir dans ses études et dans ce qu’il fait ? Préfère-t-il jouer avant d’étudier ou étudier avant de jouer ? Étant enfant, je préférais toujours étudier avant de jouer, pour “m’en débarrasser” (typique d’une fourmi)
  • Si votre enfant est plutôt fourmi : il faut identifier pourquoi. Généralement, une fourmi a tendance à confondre honneurs avec bonheur. Dans ce cas-là, elle reçoit peut-être trop de reconnaissance et trop de compliments liés à ses résultats (voir mon article précédent : “L’enfer des enfants est aussi pavé de compliments”). Il se peut aussi qu’elle confonde soulagement et bonheur. Généralement, ce sont les élèves qui ne prennent pas de plaisir à l’école qui sont motivés par la peur de l’échec et qui prennent le soulagement de la fin d’un examen ou d’un devoir pour du bonheur. À ce moment-là, relâcher la pression sur les enfants vont leur faire le plus grand bien. Ces fourmis fonceuses sont plus préoccupés par rapporter un bulletin exemplaire que par prendre du plaisir dans ce qu’ils apprennent. À vous d’être créatifs pour leur montrer la voie d’un “acte d’amour” (pour reprendre le terme de Tal Ben-Shahar) vis-à-vis des études : prendre du plaisir à lire, à faire des découvertes, à faire de nouvelles connexions entre les choses, à construire, etc.
  • Si votre enfant est plutôt cigale, plusieurs cas se présentent. Votre enfant a peut-être associé effort avec douleur. Dans ce cas-là, tout l’enjeu est de lui montrer qu’on peut prendre du plaisir à faire un effort, en commençant par un domaine qu’il aime particulièrement. Tout cela prend énormément de temps. La volonté est un muscle : invitez votre enfant à se fixer des objectifs, eux-mêmes décomposés en sous-objectifs et en sous-étapes. Et apprenez-leur à évaluer eux-mêmes leur progression. Parfois, certains enfants considèrent l’effort comme une preuve de leur médiocrité, ils se disent : “si j’ai besoin de fournir un effort, c’est que je ne suis pas si intelligent que ça”. Il faut aussi démystifier le mythe du génie-né ou du surdoué, car ça n’existe pas vraiment. Enfin, si votre enfant est aussi cigale c’est peut-être qu’il considère qu’il n’est pas capable de progresser. Je me suis rendu compte qu’en expliquant aux enfants que de nouvelles connexions se créaient dans leur cerveau quand ils rencontraient des difficultés et quand ils essayaient d’apprendre de leurs erreurs est un hack qui marche très bien et qui les marque
  • Prendre du recul sur nos comportements qui “fourmisent” les enfants. En mettant trop l’accent sur les notes ou sur les résultats tangibles, plutôt que sur la qualité de l’apprentissage et que sur le plaisir, on a tendance à renforcer leur mentalité de fourmi. L’apprentie-fourmi apprend que la récompense affective ne vaut pas les résultats concrets et que ses émotions sont une entrave à l’objectif final
  • Prenons aussi du recul sur nos comportements qui “cigalisent” les enfants. Entretenir le mythe du loto et le fantasme des vacances à vie finit par renforcer chez les enfants la croyance que l’effort et le travail sont forcément douloureux et que la vie rêvée est une vie de plaisirs instantanés. Les enfants qui crient le vendredi après-midi : “yes, c’est le week-end”, sont les futurs adultes qui écrivent sur Facebook “j’aime le vendredi parce que le presque-week-end”. Il ne s’agit pas de faire semblant d’aimer son travail ou de cacher qu’on ne l’aime pas. Prendre du recul là-dessus et discuter de ces sujets avec son enfant le font grandement mûrir
Mihaly Csikszentmihalyi
  • Créez des moments de “Flow”. C’est un concept de Mihaly Csikszentmihalyi, psychologue réputé pour ses travaux ayant permis la création d’environnements propices à la fois aux plaisirs présents et futurs, à l’école et à la maison. Une sorte de théoricien de la Figale avant l’heure. Qu’est-ce que le Flow ? Vous savez, quand on est totalement absorbé par une tâche et qu’on ne voit pas le temps passer. C’est ce que Milhaly appelle “être en flow”, un moment dans lequel l’action et la conscience ne ferait qu’un. Les sportifs appellent ça “être dans la zone”. On est à la fois performant et on y prend du plaisir. Pour atteindre un état de flow, il faut s’adonner à une tâche suffisamment difficile pour être challengeante mais pas trop pour ne pas être angoissante (voir le graphique ci-dessous). Pour réunir toutes les bonnes conditions au Flow, Csikszentmihalyi explique que les tâches auxquelles on s’adonne doivent avoir un but clair, dans un environnement qui élimine les distractions. Bonne nouvelle pour les fourmis, prendre du plaisir à la tâche nous rend encore plus performant, bien plus que de souffrir au cours d’un effort démesuré et prolongé. La souffrance n’est pas le cas idéal pour parvenir à la performance. Beaucoup d’études en neurosciences démontrent que la motivation et le plaisir décuplent l’apprentissage par-dessus tout
Le graphe du Flow, par Csikszentmihalyi

L’école a échoué sur un point fondamental : soit les enfants s’ennuient, soit ils y souffrent et y angoissent. Comme les élèves ne peuvent pas y prendre du plaisir, ils sont rarement en état de Flow et ne sont pas en condition de donner le meilleur d’eux-mêmes. Si on faisait tout pour que les enfants prennent davantage du plaisir à apprendre, nous aurions davantage de Figales à l’école qui seraient plus épanouies et aussi plus performantes.

Aider vos enfants à emprunter le chemin de la Figale prendra beaucoup de temps mais sera payant, foi d’animal !

La Figale ayant chanté
Et mis d’côté tout l’été
Ne fut pas prise au dépourvu
Quand la bise fut venue…

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Je dédicace cet article et la théorie de la Figale à ma famille que j’embrasse.


A propos de l’auteur, Nouhad Hamam
Je suis un hacker de créativité. La mission qui m’anime est de rendre les gens plus créatifs, et c’est l’objet de la newsletter bimensuelle des Kréatifs.
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